LA MALADIE DE BERQUIN
Ije guide chëri du premier âge, celui qui sut ie mieux en mériter la çon£auce , en diriger les pefichaus , Berquin , que ses nombreux travaux ont fait; 5^rnommer , à si juste titre , fami des enfans , était d'une santé faible et .clmncelante«rll ne parvenait à la ranimer que par les secours de Tart , et sur -tout , par le bonheur inexprimable d*étre utile et cher à tout ce qui l'environnait.
U demeurait à Paris dans un hôtel garni , dais solitaire , ou l'on conserve encore avec
1» Zk MALADIE
respect son souvenir. Cet hôtel est sltui^ cbn»^ une petite rue du quartier Montmartre , et donne sur un jardin séparé par un seul mur , du vaste hôtel d*un ancien duc et pair de^ France*
Ce fut dans^ce modeste asile qu'un hasard< &vorable me conduisit à cette^époque , en ar« ri vaut à Paris. L'appartement que j'occupais ,, était immâliatement au-dessus de celui de Berquin , et ne m'en était devenu que plus< agréable. Là , chaque jour , parvenaient jus* qu'à moi les cris joyeux des enfans du quar*tier , que leur ami se plaisait à consulter sur^ les ingénieuses productions qu'il destinait à leur bonheur. Combien de lbi& ai-je vu ce fidèle interprête de la nature , courir dans le jardin de l'hôtel, avec ceux ^'il appelait scSn petits camarades , se mêler à leurs jeux , et sous les dehors du plus aimable enfantillage , observer leurs mouvemens , leurs caractères, leurs passions naissantes, recueillir les âiots heureux qui s'échappaient de leurs bouches naïves » et rédiger ensuite cette charmante collectioi^ de portraits variés, de dialogues 4ttachanS| qui conduisent insensiblement l'en-
DE SERQUIN. 3
^ance au d^sir d*imiter, au besoin de s'instrui-* re , eu un mot à la douce habitude du bien !
C'était sur-tout lorsque Berquin sortait de ^ demeure, qu'il éprouvait les heureux effets de l'amour de ses âèves et de l'estime publi-* que. « Voilà notre ami i » s'écriaient , en le Toyant , les^nfans qui se trouvaient sur son passage. Aussitôt la jeune fille de l'artisan quittait la boutique de son père , et venait t>ffirir une fleur à eelui dcmt elle lisait dans l'instant même les écrits attachans ; un es-« saim de petits garçons se disputaient ses mains qu^ils couvraient de baisers , tandis que l'un d'eux , plus audacieux ou plus ^sensible , grim« paît h Taide des vétemens de Berquin, Feuhcait dans ses bras , et dé ses lèvres inno* oentes essuyait les larmes délicieuses qui s'é^
chappaient des yeux de son ami Spectacle
touchant ! honoraUe salaire ! quelles faveurs du «ort, quels prix , quelles couronnes académiques pourraient vous égaler?
L'ami des enfans était devenu , en quelque sorte, l'arbitre des familles, le juge-de*» paix des halntan^du quartier. La défiance^ oa l'intérêt élevaient-ils une querelle ^tr«
4 l'A MALÂBIÏ
deux vieux amis , ceux-ci venaient consuhef Berquin , et celui qu'il condamnait, n'en appelait jamais à un autre tribunal* Un mariage assorti par l'amour , ëprouvait-il les obstacles de l'ambition ou de la fortune , un fils àvait-il excite le juste ressentiment de l'auteur de ses jours, une fille avait -elle oublie les droits sacrés d'une mère , Berquin , dans ses contes dialogues si naïvement, dans ses tableaux frappans de ressemblance, savait offrir à chacun de ceux qu'il trouvait égarés sur la route, des sentiers couverts de fleurs, qui les ramenaient au devoir qu'ils avaient méconnu , au bonheur qu'ils regrettaient. Ce l^t ainsi qu'il prit dans la nature les scènes intéressantes où il dépeint avec tant de vérité les premiers mouvemens du cœur huinaîn : ce fut ainsi qu'en nous retraçant tous les charmes, toutes les jouissances de la vertu , Berquin fut son propre historien , et sans y songer , nous révéla sa vie privée.
Un mérite aussi réel etson utilité si généralement reconnue, attirèrent chaque jour à VAmi £fé5e/z/2z/t5 une considération plusgraii« de , et donnèrent lieu 'k l'anecdote intéres^
DB BERQUIK« • 5
santé dont le récit fidèle n*a pas besoin 4^^^ prestiges de Tart, pour intéresser vivement ceux qui cultivent les lettres, et leur cunsa* crent leurs momens les plus chers.
Berquin , depuis plusieurs années , sollicitait sa mère , qui habitait Bordeaux , ou il avait reçu le jour , de venir le rejoindre à Paris; mais la force de l'habitude , si puissante sur les personnes d'un grand ftge, le chagrin de se séparer de ses anciens amis ^ tout fit hésiter quelque temps cetle mère si ardemment désirée , à combler par sa présence le bonheur de son fils. Cependant maigre les obstacles qui se présentaient » cette dame respectable éprouva , de son côté , le besoin de se rapprodier de Tunique appui de sa vieillesse ; et tout fut disposé pour son dé« part. Berquin., ivre de joie , comptait avec impatience les jours, les heures , les instans. H avait fait préparer , tout près du sien , un appartement absolument semblable à celui que sa mère occupait à Bordeaux. La tapisserie de point de Hongrie , les vieux vaues de porcelaine du JapcMi , le christ d'ivoire sur un &nd de yelours poir encadré , la petite bi-
6 LA MALAÏ)IE
bliothèque remplie de livres de dévotion et couronnée d'un buis bénit , le lit en tombeau , la commode en gondole , et jusqu'aux écrans à manche d'e'bène , représentant les Indes galantes et les fêtes d'Hébé, avec les
airs notjés de Rameau Rien n'avait été
négligé pour surprendre agréablement la plus tendre mère , et lui faire trouver , au sein de la capitale , tout ce qui composait son exi« stence accoutumée et ses pieuses habitudes.
Mais le sort , qui permet rarement qu'on éprouve un bonheur parfait , priva Berquin de la plus grande jouissance que son cœur pût ambitionner. Le jour même fixé pour le départ de sa mère , elle fut atteinte d*une nmladie qui la conduisit au tombeau. A peine eut-elle le temps de tracer , d'une main dé-faillante , ses derniers adieux à son fils , et; de lui témoigner ses regrets de quitter la vie sans pouvoir presser encore dans ses bras celui qui , par sa tendresse et sa réputation , avait einbelli la fin de sa carrière.
La douleur de Berquin fut inexprimable* n allait, dans son délire , jusqu'à se reprocher « perte cxuçlliç qu'il avait faite. Vaine-
SB BERQUm. y
taeni les enfatis du voisinage venaient ils entourer leur ami , leurs jeux , leurs caresses ne pouvaient le distraire de son abattement; leurs questions ingénues semblaient même le £itiguer : rien ne pouvait dissiper la tristesse profonde oii son ame était plongée. Ce qui effrayait le plus en lui , c'est que ses yeux , que mouillait si faciletnentla plus simple émotion , étaient secs , et n'exprimaient plus que la souffrance,, le besoin de la solitude. Il restait des matinées entières dans son appartement , seul-, immobile , sans idées , sans aucune expression que celle de la douleur.
La santé feible et chancelante de ce fils ii^ consolable , ne put résister à une atteinte aussi vive : il fut attaqué d*une fièvre ardente , qui mit ses jours dans le phis grand danger* Le célèbre Des Essarts , surnommé le Médecin des eufans , accourut offi*ir ses- soins à leur ami : il ne put dissimuler que le malade , dont le délire augmentait à chaque instant, lui laissait peu d'espoir. Cette funeste nouvelle, répandue dans tout le quartier Montmartre , y jeta Talarme et la consternation. Les en- £sm5, de tout sexe et de tout âge ne cessaient
9 LA MAIABIE
ie se porter à la demeure de Ëerqurn : les uns se mettaient en sentinelles , k chaque bout de la -petite rue qu'il habitait , pour inviter tes cochers à prendre une autre route et à ne pas troubler le repos de leur ami ; les autres 9 d^s Taube du jour , apportaient , des re» xnises et des greniers du voisinage^ de quoi former une épaisse litière le long des murs de l'hôtel , affn que les Toitures , qu^il était impossible de détourner, ne pussent , à ce moyen , causer le moindre bruit. On eût dit*^ à l'aspect de cette litière abotulante et renouvelée si souvent, que le malade était ua grand seigneur, ou quelque riche traitant; mais c'était un simple littérateur y aussi mo^ deste que chén ; c'était l'ami des en fans, qui tous ^'empressaient de rendre ce touchant hommage à celui dont ils désiraient , au prix de leur sang ,.de conserver la vie et de calmer la souffrance^
Ce fut sur-tout le septième jour de la mar» ladie de Berquin , que Tinquiétude de ses petits camarades fut portée au comble , et offril k l'œil observateur le spectacle le plus attendrissant et le plus délicieux. Des. £ssarts ,,
WS BEflQUIÏf. Q
9Lprks avoir employé une grande partie de la journëé aupr^ du malade , annonça qu*il reviendrait y passer toute la nuit , parce qu'il prévoyait une crise forte et décisive. « Ber- 1» quin , disait-il , m*est confié par Testime T» publique et Tamour des enfaos ; ce dépôt » m'est trop cher , pour que je ne mette pas 3> tous mes soins à le conserver» » En effet ^ dès que le joui: fut sur son déclin , le docteur vint s'établir auprès du pauvre agonisant , alors sans connaissancîe et presque san» mouvement. Le plus grand silence, régnait autour de l'hôtel *, tous les enfans du voisinage s'étaient distribué leurs postes , et formaient alors trois diflFérens groupes : le premier se tenait à la porte de l'appartement du. malade, l'oreille attentive, respirant à pei« ne , attendant la moindre nouvelle , qu'il transmettait aussitôt , et li voix basse , à un second groupe posté dans le jardin , au bas de Tescalier. Celui-ci la reportait de la sorte à un troisième groupe établi à la porte de la rue , et qui courait à l'instant même répan^ dre dans tous les environs l'espérance ou la cramte , la }oie ou la douleur* Enfin , le mé-
lO .IX MABAmE
decîn Des Essarts s'apercevant qu'une dernière potion qu'il avait ordonna , produisait tout Teffet qu'il osait en attendre , s'écria , dans le premier mouyementde sa joie : « Berr » quin est sauvé î,... » Ces mots sont aussitôt répétés avec ivresse par tous les enfans réunis , confondus , joignant leurs mains innocentes , «t mettant un genou en terre
« Doucement , chers petits , doucement ! vint leur dire le docteur ; oui , j'ai l'espoir de vous rendre votre ami ; mais songez que le moindre bruit, la moindre secousse; achèverait de réteindre. — Nous nous taisons , monsieur Des Essarts; nous ne remuons plus«,,,«« » A ces mctfs , ils se retirent en silence et vont an^ noncer cette heureuse nouvelle à leurs familles, en ajoutant : «Nous pourrons donc le voir j» encore , l'embrasser , jouer avec lui ! Nous n pourrons l'entendre nous lire Jacquot , le 3) Petit Joueur de Violon , le Nid de Mov^ >i neaux^ la Petite Glaneuse , et toutes les » jolies choses dont il nous régalait sans ces^j> se ! ••• Il est sauvé ! Il est sauvé !»
La Providence et les soins de Des Essarts rendii-ent en efiet Berquin aux vœux de tous
BE SERQunr* 1 1
eerir<|tii le chérissaient ; mais sa convalescence fut Icmgue et pénible. On remarquait dans son regard ime sombre m^ancolie , qui annonçait que la guërison n'ëtait pas complète* Une irritation de nerÊ, qui lui causait une insomnie continuelle , lui arrachait souvent des cris douloureux qu'il s'eflforçaît en vain de réprimer. Le médecin , après avoir employé divers seccrars de l'art , s'aperçut que l'aspect des fleurs et une douce harmonie pouvaient seuls adoucir les80ufiri*ances du convalescent ; aussitôt ses petits amis font placer sur sa che« minée, sur son bureau de travail, les fleursles plus fraîches , les plantes les plus rares. Tous s'empressent de se cotiser, selon leurs moyens respectirs. Les marchands de fruits et de gâteaux s'aperçoivent que leurs jeunes pratiques les négligent beaucoup; mais en revanche , la bouquetière du coin ne fit jamais de meilleures affiiires..*. Ces aimables en&ns portèrent même le désir de soulager leur ami jusqu'à louer un jour trois orgues de Barbarie , qu'ils firent avancer sous ses fenêtres , et qui , ^ un signal donné,' formèrent ensemble un charivari peu propreà calmer les nerfe du cher con*
tft £A MALADIE
valesceùt ; mais il excusa ce vacarme en faveur du motif : i*idée même de ses petits camarades lui parut si plaisante , qu'elle lui arracha le premier sourire qui, depuis long-temps , reparaissait sur ses traits décolores.
Le lendemain, vers le soir, son oreille fut fVappée d'une harmonie plus douce et plus propre à jeter le calme dans ses sens* Des Dssarts était le médecin d'un duc et pair , tu« teur ou proche parent de trois jeun^es demoiselles , dont les talens égalaient l'éclat de la naissance et les plus aimables qualités du cœur. En leur rendant compte de Fétat de Berquin, dont elles demandaient sans cesse des nouvelles au docteur, celui-ci leur avait raconté la scène comique des orgues de Barbarie, ajoutant qu'il persistait à croire qu*une musique suave et adroitement ménagée , pouvait seule achever de rétablir l'ami des enfans, et de le rendre à tous les vœux. Aussitôt les trois charmantes sœurs projetèrent d'opérer en secret la guérison de celui dont les ouvrages leur avaient feit éprouver tant de vives émotions* Dès que le jour est sur son déclin , ces trois jeunes personnes font apporter dans un bos-
2)£B£AQmir. i3
qttet qui se trouvait au bout des jardins de lliô^ tel du duc , à peu de distance des fenêtres de Berquin , les instrumens nécessaires à leur projet* L'sân^ accompagne sur la harpe ses deux sœurs , qui exécutent* sur le piano quelques morceaux de la plus parfaite harmonie» La première fois que Berquin entend ces accords déUcîeux ^ il croit que c'est une faveur du hasard, et s'y livre sans réflexion» Le lendemain , il s'aperçut <pi'oa choisissait les morceaux les plus suaves, les plus mélancoliques 5 et se douta que c'était pour lui qu'avait lieu-ce mystérieux concert. Ses soup» eons devinrent une certitude ^ lorsque , peu de joivs après , il entendit s'unir au son desinstrumens trœs voix iravissantes qui chantaient, sur des mvs nouveaux., plusieiurs de ses idylles* Cdle , entr'autres , qui dépeint deux jcdis petits enfans venant implorer le dieu des Bergers pour leur pauvre père malade , fut chanté avec tant d'expression , que son auteur, tout modeste qu'il fût, ne put s'empêcher d'admirer son propre ouvrage, et d'être ému jusqu'aux larmes de cette idyl- ' le » chef^dœuvre de sentiment et de naturel.
l4 KAMÀIABIB
Assis a sa croisse, et promenant ses regards avides sur le bosquet solitaire d'oîi sortaient ces divins accords , il s*écrie avec la plus touchante expression : u Merci l oh merci mille 3» fois , célestes créatures , qui sans doute n avez emprunté la voix des Anges pour me ut consoler et me guérir î Qui n'aimerait » la vie , que vous savez rendre si chère ? » Ah ! je n'imaginais pas inspirer tant d'inil térêt.— Vous. n'avez donc jamais relu vos 3» ouvrages? » lui répondit une voix tremblante, qui Fdentit sous le feuillage, et toutàn^oup se perdit dans le lointain.
Pendant près de quinze jours qu'eut lieu ce concert nocturne, Berquin épro)ivait un soulagement sensible. Un doux repos vint peu à peu rafraîchir ses paiupières brûlantes. Ses jeunes amis l'aidèrent à descendre aa jardin , où , dans un grand fauteuil à roulettes , ils lui faisaient parcourir les allées, et^ 6e hvraient autour de lui à leurs jeux ac^ coutumes. Bientôt, enfin, revint le calme de {'ame , qui , produit par tant d*égards et de soins , opéra la plus parfaite guérison.
Le premier usage que fit Berquin de ses
^ BS BERQUIir. l5
forces nouvelles , fut consacré à la reconnaissance. U se fit conduire par le médecin Des Essarte , qui l'avait instruit de tout , chez le duc et pair, où il eut le bonheur de voir ses trois libératrices. U trouva sur leurs figures charmantes l'expression des rares quaUtés qui les distinguaient , et leur dit en les abor* dant : « Vous voyez votre ouvrage. C'est à vos ingénieuses consolations , c'est à votre infatigable bonté que je dois et le calme et la vie. Comment jamais pouvoir, m'acquitter envers vous ? — En reprenant vos utiles travaux , lui répondit l'aînée des trois soeurs ; en faisant encore le charme et le bonheur de ceqx dont vous êtes le guide et le plus tendre ami. — Ce ne seront pas uniquemeut les enfans qui m'inspireront désormais , reprit vivement Berquin; je veux, je dois consacrer aussi mes veilles à l'aimable adoléscence dont je suis devenu le débiteur. Ce que vous avez fait pour moi donne à mes idée» plus d'étendue , et me fait concevoir nn projet dont je vous devrai l'exécution. » EndSFet, Berquin ne tarda pas à faire paraître V4Tni des Adolescens , qui bientôt
l6 LA MALADIE DB BEliQUIN»
fut suivi du Liure de Famille ^ et de» /«troductions à lor Connaissance de la na-ture : ouvrages inappréciables , oh. , sous Tattrait du plus aimable badinage et de la narration la plus naïve , la grande scène du monde physique et moral se trouve développée avec autant de channe que de clarté. Chaque fois que Berquin travaillait Ik ces inté« Fessantes productions , qui lui méritèrent de l'Académie Française le prix d'utilité , son ame s'épanchait avec dâices ; et se rappe "lant alors le charivari des (H*gues de Barbarie et les accords mélodieux des trois sœurs lui chantant ses idylles, il r^>ëtait ces mots remarquables^ tracà par lui dans l'un de ses
ouvrages : Quel doux encouragement
» pour mon cœur, lorsque je me représente s> dans la génération qui s^élèt^e , des mH^ yi tiers d* êtres attachés à mon souvenir ! »