AU VILLAGE DE KOQUENGOURT
AvcuH homme de lettres ne fut plus feeureosement doté par la nature , qtie celui dont |'eotrq)rends d'offrir à mes jeunes lecteurs une image fid^. Ceux d'entre eux qui connurent Ducis dans sa vieillesse, ont pu juger eB4M>re de son ame frandbe , expansîve , de sa verve brillante ; et , comme Andrieux ', admi- <r rer en lui : u racconl d*un beau talent et » d'un beau caractère^ w Sa figute , Tune des
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plus admirables qui jamais aient paru sur le Parnasse français, inspirait la confiance et provoquait l'attachement ; sa taille incestueuse et sa force imposante pouvaient intimider au premier aspect : mais bientôt on était rassuré par la douceur de sa voix , par le charme irrésistible de son regard* On ne pouvait le voir sans être ému de respect ; Tentendre , sans éprouver une émotion profonde ; et lorsqu'il paraissait à ^Académie française 5 couronné de cheveux blanchis par quatre-vingts hivers^ entoùi^âes jeunes poètes dont il était l'ami , le guide et le modèle, on eut dit Nestor au milieu des héros greês. tes paroles qu'il leur adressait étaient si suaves , si pénétrantes , qu'Homère eût pu dire aussi de lui , que le miel coulait de ses lèvi^
Quel poète fut jamais mieux inspiré que Ducis ? Qui plus qiie lui sâvouera les jouissances et sut conserver toute la dignité de sa noble profession ? « Un rouleau d'or , dî- 3> sait- il , ne vaut pas un heureux bémisti* » che. » Et lorsqu'il voulait exprimera madame de La Grange , sa sœur chérie , tout Je^ bonheur qu'il ressentait en travaillant -> il lui disait:
AU VIII.AGB PB ROQUENGOURT. J
« Pour moi, pour itaoi les vers sont toujours quelque chose. » Quand le cœiurles conçoit, quand req[>rit les composa»
» Ah qu'un poète est enchanté I » n n'entend, il ne voit , il ne sent autre chose « ]» Ce n*estpas du plaisir, c'est de la Tolupté. » Ma soeur, conçois-tu bien ce qu'est la poésie 7
» Cest le nectar, c'est l'ambroisie ; » Cest I» saveur des fnûts, le doux parfum des fleurs;
» Cest Tarc-en-ciel et seç couleurs, j» Cest une ÏTresse, un charme, en un mot c'est la vie. »
Personûe ne sentit plus vivement l'amitië que Ducis. Jamais il ne perdit un ami ; et cependant son cœur confiant et sensible s'ou* vrail ^cilen^ent à tous ceux qui voulaient y prendre place. Thomas ,. Florian , Bitaube, Bernardin de Saint-Pierre, Legouvé, licmercier , Andrieux , Parseval et Campenon , y* puisèrent tour4i-tour ce qui peut charmer l'esprit et payer amplement le dévouement le plus sincère. Tous l'appelaient notre Ducis .• touchante expression qui donne une juste idée du sentiment qu'il inspirait; li chacun d'eux ! C'était sur-tout lorsqu'un chagrin venait les troubler , lorsqu'un malheur venait les atteindre , qu'ils trouvaient dans cette ame généreuse et patriarcale toutes les ressources du vrai talent, toutes les consolations du dévouent I*.
4 pucw ,
ment le plus sincère. C'est alors que Ducis iipprovisait ces Ters qu'on ne^aurak trop r^^ péter dans les discordes civiles.
« Amitié, qm, sans toi; porterait mes mallieurs?
M Hélas ! nés pour eoufirir , mêlons du moins nos pleurs !
» Malheureu:!^ ! quoi , faut-il sur ce globe où nous sommçs ,
» Quand on veut les aimer, cràihd|« toujours les bommes,
» Se dire en gémistont , mais éclairés trop tard :
» Les ToiU tous ensemble.... et les cceurs sont ^ part? » *
Ce qui caractérisait particulièrement Dii* cis et lui donnnait tant de droits à Festime générale , c'était son mépris de la fortune et des rangs ; c'était ce désir inaltérable d'une humble médiocrité. Plus d'une fois il refuser de brillantes décorations y des titres élevés,, des pensions considérables ; on le vit mêpxp braver le ressentiment d'un conquérant fa^ ,meux« d'un potentat redoutable, qui,. dans sa colère , prit pour un orgueil insultant , oe qui n'était qu'un système de bonheur, qu'un pacte fait avec *soi - même de conserver sa chère indépendance. Mais ni les éclats de la foudre qui grondait sur la tête du vén^rablç Ducis , ni les instances des ambitieux , qu'humiliait sa modestie, ne purent l'intimider \xi
AU YILLACE »B ROQtENGOURT. 5
le corrompre, A toutes les menaces, à toutes les prières dont il était obsédé, il ne répondait que par cette admirable profession de foi qui durera plus long-temps que les grandeurs et les hochets dont on voulait Tafiubler :
« Ké sans «nbiUoii» •▼«€ p«a é» désirs,
» Mon luth fait mon destin; mon emploi, mes plaisirs*
» D ne me donne pas un parc , des ni^lries ;
» Mais le sommeil, la paix, les riantes féeries,
3» Cet art charmant des vers, par la grâce anfai^é» ^^
» Biens-fonds de La Fontaine et qu'il a tant chantés.
'» Heureux au jour le jour, réyant, me laissant faire;
'» Dt mol pourtant toujours je fus profpriÀaire. » O panrreté tranquille ! ô Teritable bien ! /
» Heureux ! cent fois heureux le mortel qui n'est 1*160 , 1» Qui , dans son cœur en paix , seul trésor 4 défbndre , » Sans craindre et désirer, commando: ni dépendre , » Toujours libre et soumiç dans un juste milieu , » Abandonne et ce monde et l'avenir & Dieu ! »
Je n'oublierai jamais la vive impression que produisit sur moi Ducis ^ la jn'emière fois que j'eus le fdaisir de l'entendre. C'était dans le bel atelier de Vincent, 'peintre d'histoire , €ik l'auteur faisait la première lecture de sa •tragédie d' A bu far» L'assemblée était nombreuse et composée de tout ce que Paris comptait alors de grands talens dans tous les gen-