‹ Les encouragemens de la jeunesseChapitre 41 sur 66 · CHEZ SON LIBRAIRE · texte numérisé non relu

CHEZ SON LIBRAIRE

avait sans doute été mal attachée sur ma voiture, et en sera tombée pendant la nuit. J'ai ^t faire en vain toutes les perquisitions nécessaires : j'ai perdq mes meilleurs amis , mes chers compagnons de route , qui seuls pou-^ vaient adoucir mon exil et me distraire de mes chagrins.*» ••«••• Empressez-vous, de grâce, de renouveler pour moi cette précieuse collection ; et en attendant , donnez-moi , ce qui n'en sera pas le moindre ornement^ les œuvres du chevalier de Parny. — Je ne Jes ai point, madame ; on vient dans l'instant même d'emporter mon dernier exemplaire , que j'ai, merais bien mieux entre vos mains, que dans celles de la personne qui s'en est emparée. -~ En ce cas il. faut m'en trouver un autre ; c'est ma lecture favorite : je meta le chantre d'^/ebnore au niveau de Tibulle et d'Ovide. -^ C'est le classer bien haut , dit Parny , avec un sourire que la belle inconnue croit être Teâet d'une ironie dédaigneuse, -n Vous trouvez , - monsieur ? » répond-ejle en regardant l'incrédule , qu^elle prend pour un de ces auteurs dont la médiocrité jalouse est toujours prêle ÎL dénigrer le vrai talent. ^ 11 vous serait diffici-

5o * PAKNY

le , je ]f)ense , de me citer parmi nos poètes anciens et modernes , quelqu'un qui l'emportât surParny poiir l'élëgâiice et la purétëdù style , pour cette mollesse pleine de grâce et ce délicieux abandon qui {Portent dans l'ame les plus vives impressions. — Oh ! mesdames , le poète qui chante Tamour , a tant dé droits sur vos cœurs 1 — Parnjr, sans dbûte, est cher aux femmes ; mais il ne l'est pas moins à tous ceux qui saveilt apprécier le vrai talent. Quoi de plus parfait 'que ses poésies erotiques , de plus profondément senti que ses élégies ? Comme Properce, il n'imite point servilement Gallimaque : son modèle est dans son ame de feu , dans son imagination brillante. Gomme TibuHé , il est le poète des amans : mais avec moins de monotonie ; avec plus de rïchesse et de variété. Gommé Catulle et GaHus , il est facile , ingénieux et psn^fbis s'élève jusqu'au sublimé. Ses Déguisemens de f^enus peuvent le disputer à ces VeiUéts si ravissantes que Longus nous décrit avec un charâie, une couleur que Parny, le seul Parny a, de nos jours , Je secret d'imiter. — Ah madame! répond ce dernier avec un trouble dont il n'est

CHEZ SON LIBRAIKE. 5 1

presque plus le maître y j'étais Ibiu de m'atteu»* 4re à rencontrer un si redoutable adversaire.

Éléonoce elle-même si elle vivait , ne

dë&ndrait pas mieux son ami. *^ Si j'ai pu vous convaincre , mioiisieur, de tout le mërite de celui qui chanta si bien cette belle, je m'ap^ plaudirai de potre eQtrevi:ie ; mais si vous persistez à le mëconoaitre y nous nous querellerons , je vous en préviens , chaque fois que le h^ard pourra nous réunir. — Cette réunion, madame , auraitt^op de prîx à mes yeux, pour que je voulusse en altérer le charme. — Vous {Krétendezen yaio me désarmer par une aimable g£danterie.j et changer mon opinion sur Par^y , que ji^l^Vi jamais vu, et que je brûle de connatt^e.;. mai^ je persiste à soutenir qu'il Bst dief d'éoole parmi nous , et qu'il honore notre siècle : je prétends qu'il n'a point en ce moment .de nVaux qu'on puisse lui compa-* ir^t*»*»- o^** et je plains ceux qui ne savent pas le sentir et l'apprécÎM-. n

A ces mots, rinoonhue que Parny dévore des yeux , sort et remonte en voilure , en jetant sur lui un dernier regard qui semble le provoquer encore , et le confondre parmi ces 2 5..

5a PÀRNT

détracteur^ stipendiés , ces Zoïles proscrits da Parnasse , dont Tunique occupation est de nier le talent de leurs contemporains , et d'attaquer des réputations qui font leur supplice , par cela même que jamais ils ne pourront y atteindre.

« Quelle est donc cette femme charmante qui me défend avec tant de chaleur? demande Pamy à son libraire, presqu*aussi flatté que lui de cette scène étrange. — C'est,, lui r^ pond-il, l'élève chérie de Duolos et de Da^ lembert , une amie des lettres , une ardente protectrice des talens : c'est une nouvelle Geofirin , qui met son bonheur et sa gloire à ^'entourer de littérateurs ^ d^drtistes, à les honorer quand ils sont célèbres , à les seconder quand ils aspirent à le devenir ^ en les aidant de son crédit , de sa fortune«;£n un mot , c'est la duchesse de R***. — J'en avais beaucoup entendu parler ; mais l'idée que je m-'eii étais faite n'est rien, je l'avoue , en comparaison de la surprise et de l'admiration que je viens d'éprouver. Quelle brillante élocution! quel feu dans son regard ! quelle grâce irrésistible dans toute sa personne !...• Et sur*

CHEZ SQN UBRAIBE. 53

t(m%fp^]lep^fyifj$ cofinaiiâftocedes poètes é\é* gft^qif^ I. — Ce ^i^t iiistemeiit toutes ces quaûy^rénmds (fui lut £>Qtdiéfisiidre contre vou&« mémp vm ohannantosproduoticms» Je vom le dis encore, M«deP»ri)y ^ vous êtes le seul qui ne sachiez paa tout ee que tous vc^l?a« 9 - Notre poète sortit, de che? son libraire , emportant au fond du cœur la trace inefbçable de c^te rencôi^tre imprévue. Les traits , le son de voix et le maintien de.la duchesse.^ éteûent prâens ii sa penïsëe ; et cpielqu'^t^late qu*eût porté k sa modestie un éloge aussi flatteur, Parny fui mq. aiomeni de s*ea croire digne.

Plûsiears mois après eut, lieu la réQilgani-» sation des collèges , isous le titre d^Sfiçfes prU maires. Nous fûmes chargés , Evariste et moi ^ du: travail de ces institi^tions ta^t désirées ; et nous nous fîmes un devoir de nous j livrer ffcvec tout le sèle 'que réclamait leur .utilité. L'hôtel de rinstmctîon publiquit ne àéatsmpUssait pas d!ancieDS professeurs el de geos de lettres qsii briguaieni; des places dans ces nouveant^âaUissemensA El^ étâii^t seUjci^ lées par les personnes les plus remarquable^ de toutes les classes de la société»

64 PAANY

Un jour , parmi le grand nombre d'indivis dus qui se présentaietït , je remarqué un homme dont le ton tranckant, k voix élevée et éet air d'assurance qui annonce l -autorité , me firent croire que f arais Tbonneûr de recevoir Un ministre e^ tout au moins un mem^ bre de Tinstitut. Il me reidet une pétition portant la demande d'une plade de professeur de belles -lettres dans tes nouveaux établissemens qu'on s^it fonder. Je lui r^xindîs que le ^ pétitiiinnaire étant tou^à fait inconnu , il était indispensable qu'il se Fit recommander par quelques fonctionnaires pvMics , qui «testeraient sa capacité, n Mais c'est moî-^méme qui suis ma caution, répond le pétitionnaire : j'ai pensé que le vrai mérite n'avait pas besoin de recommandation ; et je suis très'^onné , parole d'honneur, que vous^ ne me connaîssicas pas....; Ëh, parbleu! dit- il, en apercevant Parny qui entrait en oe moment ; V4>ilà justement mob libraire , qui vous dira si; j'ai des droîfsou non à la préférencequeje réclame* «-« Gomment , lui dis-je numsieur est votre libraire ? — Eh oui : réplique vivement Vansy , le reconnaissant et me faisant signe ; c'est mo

CHEZ SON LIBRAIRC. 55

«pli euft , il y a cpielque temps , rbonneiir de vendre à monsieur les œuvres marotiques de P&rny . — Erotiques , voulez -vous dire , mau * vais plaisant.-^- Erotiques ou marotiques ^ répond le TibnUe français , en éclatant de rire malgré lui , c'est bien à'-pew^près la même chçse.;,. » A ces mots, que ]e ne pouvais comprendre l'homme reprend sa pétition et disparaît sans oser proférer une parole. Parny m'apprend aussitôt que c'est le feux savant dont il s'était amusé chez Frocard ; et qui s'i^ œaginait, k l'aide de quelques ana, pouvoir rivaliser ces hommes respectables, qui consacrent toute leur vie à l'étude et à l'art si difficile d'instruire* 'Nous ne pûmes nous empêcher de rire souvent de cetteétrange rencontre, et de réfl&fair en même temps sur tous les pîé* ges que la sottise et Fimpudeace peuvent ten« dre à la crédulité,

< .Peu de jouvs après cette scène plaisante, qui grava dans mon souvenir les traits du présomptueux personnage que j'ai plus d'une fois retrouvé dans le <monde, entre dai^s mon bureau , d!un ton mode$te, inais|>lem de dignité, une jeune dame dont le noble maintien

56 BARNY

^ la voix€rxpr€$ssi'«t inspiraieat le jJus vif intérêt. £Ue venait splUciter xuie placQ de pro^ fe^se^r à Paris y pour im yieillârxl respeetaUe et; très>Goaim. ' ^) Les écoksde^ la .<(api^le , lai dis-je, ne sqlit pQ^nt dsweis «fee&attrU>utions f yeuiUez, mâdaiâe, {^saer dans l'autre pièce ç vous y trouvère* M, de P«^nay, qui. seul est chargé dci cette partie» -r- Quoi ! me dit-elle avec étontement , il se pourfai^que le cheya-^ lier de Parày fût dans les>buréauxde Vinstruc* tiûn pudique? C<ejtt^ hotomUe rétraite esi bien digne de lui»... Que je rénds.grâce au hasard qui me procure enfia Je .bonheur :de le cpiinaître, ! »: : '

. Comme çlle aobev?^t ces .mots, Paray Va*yance , reconduisant quelques solliciteurs. Que vois - je ! s'écrie -rt - il inyOlontairetùent , iha*» dame la .duchesse, de* Rff*';^.- — Qui vient, reprend -elle avec le plus chartnàlitnsetmre ^ disputer encore avea yous.sur. le uiérite:^ les ouvrages du chev^er de P^ny. «^ Ah ! mar^ damç^ pii trpuver des armes digne&. de yous Qombatf;re t Connu dii vpus^ je n'ai tplns le même avantage que j'avais chez mon librai-* re ; il est difficile de s'entendre louer par une

CHEZ SON LIBRAIRE. Sj

bouche telle que la vôtre , sans que la modestie ne cède à la reconuaissance* »

Se tournant aussitôt vers moi , ilm*explique Ténigmè et me raconte la scène délicieuse qui s*ëtait passée chez son libraire. L'aimable duchesse embellit encore tous ces détails par le charme et la narration la plus piquante , la phià enjouée ; elle obtient sans peine pour son vénérable protégé la place qu'avait en vain solhcitée le sot ignorant , et voua pour j'amais à Parnj un attachement et une estime qui répandirent un grand charme sur sa vie ^ et ne contribuèrent pas peu , dans la suite , à lui faire obtenir le digne prix de ses talens , à lui ouvrir les portes de l'Académie française.

Tant il est vrai que les gens de lettres n'ont pas d'appui plus sûr , de défenseur plus ardent , que ce sexe aimable qui les inspire ; et que le suffirage d'une seule femme suffit bien souvent pour venger un poète célèbre des atteintes de l'envie et des rigueurs du sort*

Page 1