BOUFFLERS ET LES PAPILLONS
Vj elui que Delille nomma « V honneur des^ 3) chei^aliers , la fteitr des troubadours , » ce poète erotique, cet aimable conteur qui cliarma ^ long -temps les cercles de Paris , ce vrai sage qui préférait à l'éclat des grandeurs , à Tauréole d'un nom illustre > le commerce des muses et cette heureuse indépendance , san^ laquelle on n'obtient, que difficilement leurs faveurs , Boufflers lut tour-à-tour aU^^^co-' lonel de hussards, peintre.^ acàdémicieijii,. législateur ; ef toujours le. plus insouciant; ^ le plus spirituel et le plus gai des^ chevaliers français,. , , . ;
C'est de lui que di^t.le bon Bjucis , pour le signaler à la postérité : .
a Prodigae de bons mots , ton esprit enjooé » Sur les roses du Pinde en haisstnt s*est joué : » Un sylpbe de ton front caressé par ses ailes» ^ 1» Fit jaillir la saillie en vives étincelles. »
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Jamais , en effet , on ne vit un talent plus piquant, plus varie que celui de Bouffler^. Emule de Champcenetz, de Rivarol et dt Chamfort, il connaissait Tartde lancer le trait; mais il ne Tenfonçait jamais au point de blesser mortellement. Sa narration ëtait un diamant à mille facettes , d'oii s'échappaient des feux ëblouissans , qui tantôt provoquaient le rire , tantôt commandaient l'intérêt. On Ta vu , comptant soixante -dix hivers , attirer sur lui tous les regards , exciter un vif empressèment. On aimait à retrouver cette aisance et cette urbahité française , dont la tradition se perd de jour en jour •, on enviait ce droit de tout dire , S l'aide d'un mot heureux , d'un geste plein de grâce ; on s'étonnait de cette verve féconde, de cette audace du bon ton qui donne tant d'avantages ; et l'on avouait que tous les hommes du jour étaient loin de réunir les brillantes qualités qui faisaient admirer encore l'aimable septuagénaire.
Ce n'était pas seulement par le charme (entraînant de sa conversation , que Boufïlers avait acquis de la célébrité ; ses écrits , quoiqu'en petit nombre , sont des modèles dan^
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leur genre. Ses contes ont une couleur locale » une fleur de galanterie, qui n'af^rtiennent qu'à lui seul : son éloge de Barthélémy est digne des plus grands siècles que décrit avec autant déloquence que de savoir , Tauteur à'Anachahis; sa correspondance sur '-tout , et le récit de ses voyages , offirent le plus malin , le plus gracieux badinage. On le suit , malgré soi , dans les différentes Cours étrangères , oh. sous un faux nom et le simple titre de peintre français , il adoucit l'éloignement de sa patrie par toutes les ressources du talent et d'unie imagination féconde. Ses lettres à sa mère^sont remplies d*un abandon si délicieux , d'une tendresse si vraie et d'un respect mêlé d'nne certaine licence si ravissante , qu'on ne peut s'arrachera ces aimables entretiens trop courts pour l'esprit et sur-tout pou^:* le cœur. Je connaissais depuis long-temp3 cemodèle> des troubadours français. Je l'avais vu , en 1 780 , à la belle terre de Chanteloup , près Amboise , où le duc de Choiseul attirait , dans son exil , tout ce que Paris et la Cour comptaient de personnages célèbres par leur mérite et leur naissance. C'était le rendez- vous des beaux-
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esprits du temps et des femmes les plus distinguées* La duchesse de Ghoiseul, dont le souvenir est encore cher à ces belles rives de la Loire , avait pour le chevalier de Boufflers une prédilection dont il s'honorait ^ c'était lui qui toujours Fescortait à la promenade , aux chasses et le plus souvent dans les chaumières , oli cette dame , d'un rare mérite et d'une émi« nente vertu, allait porter à l'indigence des secours et des consolations.
Madame de Ghoiseul , liée dans sa jeunesse 'avec Bufibn , avait pris auprès de cet homme célèbre un goût particulier pour tout ce qui peut intéresser dans ce vaste univers. Sa bibliothèque offrait la collection complète des naturalistes anciens et modernes. Elle aimait sur'- tout à lire , à étudier Réaumur : s'il ne décrit pas , comme Buffon , les beautés de la nature , avec une inspiration riche et variée, avec tout le prestige de l'éloquence , il observe peut-être avec plus de patience et de sangfroid : il médite , remarque sans cesse , et vous conduit , avec une complaisance qui séduit , jusque dans les sentiers les plus inconnus , jusque dans les détours les plus mystérieux de a 6.
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l'histoire naturelle ; et comme le dit si bienna de leurs dignes successeurs : « Tous deux se 5> sont partajgé l'immense domaine de la na* w ture : Buffi)n sut immortaliser les grands 3> êtres vivans ; Béaumur fît aimer les petits. i> Cette dâicieuseet inépuisable étude , avait inspiré à madame de Gboiseul une idée tout Ma-fois neuve et bizarre : elle avait fait construire dans le parc de Ghanteloup , eu face des croisées de son appartement , sous un hangar immense , un temple en ^ze, de forme antique , oh. elle s'amusait à renfel*mer pen-î dant l'été les plus beaux papillons de la contrée. Un ruiseau limpide traversait le sol de ce réduit enchanteur , jonché de fkurs de toute espèce ; il y régnait une fraîcheur vivifiante : on y respirait un air embaumé de parfums délicieux. La duchesse avait seule la clef de ce temple des papillons qui chaque jour se trouvaient en quelque sorte renouve^ lés par les pastourelles des hameaux voisins. C'était à qui offi*irait les plus beaux à madame de Choiseul , si chérie , si respectée ; cela donnait le droit de l'aborder , de lui parkr , et toujours on emportait de sa muniSc^ace, une
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preuve proportionnëe aux offrandes qu^on lui faisait. Aussi ne voyait-on sur les rives du Cher et de la Loire , et le long des vastes ' prairies qui les environnent , que de jeunes filles qui , le filet à la main , et confiant leurs troupeaux à la garde de leurs chiens fidèles , couraient çà et là , pour apporter à leur bienfaitrice tout ce qui pouvait compléter sa riche collection.
Boufflers partageait souvent avec la duchesse les soins assidus qu'elle donnait à son temple chëri. « Chevalier , lui disait-elle , }> avec |in sourire aimable , je ne risque rien 9 de vous introduire parmi mes papillons; 3» ils vous prendront pour un d'entre eux : 1^ vous ne les effaroucherez point. » Boufflers 5 en effet , semblait ne pas intimider beaucouples nombreux et brillans prisonniers : on -en vojfiit qui venaient se poser un instant sur sa tête , sur ses ëpaules et jusque sur ses mains ; ce qui excitait les plaisanteries de la duchesse auxquelles l'ingënieux chevalier répondait toujours par une heureuse saillie , ou par des vers pleins de grâce et de faciUté.
La santé de madame de Choiseul devenait a 6..
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chaque jour plus chancelante. Elle fut contrainte de rester quelques semaines dans son appartement ; et confia la clef de son temple si renommé dans tous les pays, au chevalier de Boufilers. Il se trouvait paye de ses soins par le plaisir dé recevoir les nombreuses pastourelles qui sans cesse apportaient de quoi renouveler la grande famille des papillons* Il les faisait jaser sur leurs jeux champêtres , sur leurs amours, sur tous les petits secrets du cœur ; il se mettait en quelque sorte au courant de la chronique des villages ; et plus d'une fois il y puisa des idées , des mots heu-^ reux « dont il orna ses écrits. La nature ert un livre si fécond pour le poète observateur!; . ,. . . On remarquait néanmoins que Bouffiers donnait presque toujours la pi'tférence aux papillons des villageoises les j^os jolies : son examen se portait plutôt sur leurs traits piquans et leurs grâces naïves , que sur les objets dont le choix était confié à son impartialité. Rarement un minois agaçant , une taille élancée, un corsage bien modelé, éprouvaient un refus du galant chevalier ; il se montrait peu sévère, dans l'espoir qu'on ne le serait