L'ENFANT TROUVÉ
t Je u'ai jamais vu d^élablissemeut dans un ordre plus
parfait que celui des En fans trouvés de Moscou
En parcourant les diverses salles occupées par tous ces enfiinsi j'observai, avec plaisir, le respect et TaiTeotion qu'ils montraient pour leurs supérieurs ; ils oouraient après eux; leur prenant amicalement les mains, exprimant par leurs gestes et leurs paroles toute la tendresse d'un fils pour son père. Leurs gouverneurs semblaient touchés de ces marques d'attachement, et leur rendaient caresse pour caresse.
» . . • H est à remarquer que les enfans trouvés témoignent un besoin d'aimer et d'être aimé, plus vif que tous les autres enfans. Cela vient sans doute de c« qu'ils sentent leur isolement et la reconnaissance qu'ils doivent à ceux qui remplacent pour eux les parens qu'ils n'ont jamais connus. »
{Gazette lit téraire, )
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ANS les derniersjours qui précédèrent le»
Tacances de 1 839 , Alfred C. . . . , dont la famille est intimement liée avec la mieBne, et qui est aussi le meilleur de mes amis, Tint me trouver ; — Tu connais, me dit-il, ma bonne tante Delaunay, dont jet'ai parlé si souvent, qui habite la Tou- I raine , eh bien ! je viens demander à
ton père qu'il te permette de venir passer les vacances chez elle. — Il ne voudra certainement pas , repondis-je , car c'est trop loin ; soixante-cinq lieues ! Oh ! maman ne consentira jamais à ce que je m'éloigne autant d'elle. — Il faudra cependant bien qu'elle y coasente ; car si j'échoue auprès de ton père, papa m'a promis de venir lui-même, et tu conçois bien qu'il est impossible qu'on n'accède pas à sa demande.
Alors Alfred tout fier de ce raisonnement, partit comme un trait.
Mon père refusa , ainsi que je m'y attendais , ou du moin» ne donna qu'une réponse fort évasive ; alors Alfred voyant de grosses larmes rouler dans me$ yeux : — Console-toi donc , me dit-il , papa m'a promis de t'emmener, et tu viendras, j*en
suis certain Allons I jouons Je ne me souciais guère de
m'amuser, j'étais trop vivement' contrarié ; le jeu me lassa bientôt , Alfred me quitta ^ et je passai plusieurs jours sans lé revoir.
— Serais-tu content > Eugène^ d'aller passer tes vacances à ia campagne, me dit mon père un matin pendant le déjeuner. -— Oh ! cher papa , quel bonheur ce serait pour moi ! — Eh bien ! dans quelques jours, M. G..,, vous conduira , Alfred et toi , passer les vacances en Touraine , chez sa tante.
Cette bienheureuse nouvelle dissipa comme un éclair toutes les anxiétés y tout le malaise qui depuis cinq grands jours m'assaillaient; je sautai au cou de mon bon père, et mes embrassemens lui exprimèrent ma reconnaissance bien mieux que n'auraient &it mes paroles.
Oh ! comme j'étais heureux de vivre à la campagne? Alfred était un si bon camarade, et sa bonne vieille tante savait si bien se plier à tous nos caprices! Chaque jour, c'étaient de nouvelles parties de plaisirs; je a en finirais pas si je les décrivais toutes ; tantôt de longues parties de pèche ou bien des promenades sur l'eau, tantôt des courses à cheval, ou sur les ânes qui paissaient dans les immenses prairies que baigne le Cher; souvent, cavaliers et coursiers, nous roulions pêle-mêle sur l'herbe; mais nos chutes n'avaient rien de bien dangereux, le gazon était épais et moelleux .
L^ chasse était surtout notre plaisir favori. Mous passions raremrait quelques jours sans arpenter là campagne ; à nocis voir le fusil en arrêt , battre intrépidement dès le matin les guérets et les taillis , on nous aurait vraiment pris pour des braconniers fieffés ! Malheureusement pour nous , il n'en était rien , et il ne nous arrivait que trop souvent de rentrer le soir, harassés de fatigue et les mains vides.
Alfred avait uae tante , religieuse de FOrdre^ de Saint- Jb- «eph , et qui depuis de longues années était attachée à l'hospice de T Il me proposa un jour d'aller lui faire visite;
nous enfourchâmes nos coursiers^ et^ au bout de deux heures^ nous étions rendus à l'hospice.
La sœur, sainte Stéphanie, était bien la meilleure personne que j'eusse encore vue; elle voulut absolument nous garder toute la journée ; après nous avoir comblés de caresses et de friandises , elle nous offrit de visiter l'hospice. Vous y verrez , nous dit-elle , bien des douleurs , bien des souffrances ; pour beaucoup y les unes sont malheureusement le fruit de la mauvaise conduite ; mais, pour d'autres aussi, ce sont de douloureuses épreuves , par lesquelles il plait à Dieu de les faire passer , afin de les rendre dignes des félicités que sa bonté leur réserve un jour. Tous néanmoins , mes chers enfans , sont dignes de notre commisération ; car ce sont nos frères, et ils souffrent.
En voyant ces longues salles garnies de lits, où apparaissaient de pâles et maigres figures que minait la maladie, jes entis une émotion pénible me serrer le cœur ; ces yeux éteints, ces traits livides faisaient mal à voir ; puis le silence lugubre que troublait seul le bruit de nos pas , était bien propre à remplir l'âme de tristesse ; je me repentais presque d'être entré ; l'air de ces vastes salles m'étouffait.
Nous entrâmes ensuite dans la cour des aliénés; je n'essaierai pas de vous décrire le triste coup-d'œil que présentent ces infortunés ; Jes uns accouraient à nous et nous saluaient gravement ; les autres nous regardaient avec une impassible indifférence , sans que la moindre intelligence vint éclairer leurs regards; leurs poses, leurs gestes, trahissaient en eux l'absence complète de la pensée, ce beau présent que Dieu a fait à l'homme, et par lequel il lui a donné sa ressemblance. Lorsqu'ils nous aperçurent , plusieurs s'éloignèrent en gesticulant et en poussant des cris rauques et saccadés. Je tremblais presque au milieu de ces pauvres fous ; les regards de quelques-uns étaient si terribles , si hagards !
Des cris joyeux, des cris d'enfans se faisaient entendre à pei\
de distance. Alfred en demanda l'explication à sa tante. Il nous paraissait si étrange d'entendre ces jeunes voix rompre le vaste silence qui régnait dans la maison. — C'est l'heure de la récréation pour les Enfans trouvés, nous dit sœur Stéphanie, en nous conduisant vers une grande porte peinte en noir. Nous vîmes, dans une cour , ombragée par des arbres touffus , trente ou quarante enfans , courant et jouant ainsi que nous faisons à la pension. Tous étaient habillés en toile grise , quelques-uns avaient des sabots aux pieds; les figures de plusieurs d'entr'eux étaient fraîches et rebondies^ et vivement animées par Factijon du jeu ; mais beaucoup d'autres aussi portaient les traces profondes de la maladie et de la souffrance. En nous voyant^ quelques-uns continuèrent à jouer; d'autres évitèrent notre rencontre , et c'étaient les plus chétife : les mains dans les poches de leurs pantalons , le regard honteux , ils s'éloignèrent au fond de la cour. Pauvres enfans ! comme nous les plaignions^ combien un tel sort nous paraissait misérable ; nous regrettions presque notre bonheur en les voyant si malheureux I Oh ! c'est qu'ils ont un avenir si triste! Vivre toujours seuls ^ privés de la tendresse , des soins de leur mère qu'ils n'ont point connue et ne verront jamais ; car ils sont orphelins ; Dieu a rappelé à lui les uniques soutiens qu'ils avaient sur terre; connaissez- vous un malheur plus accablant que celui qui les a frappés ?
Une sœur surveillait la récréation; elle en tenait deux par la main ; ils paraissaient bien souffirans y leurs traits blêmes et amaigris ne semblaient pas annoncer qu'ils eussent de longs jours à vivre. C'est une bien triste idée de penser à la fin prochaine de ces jeunes victimes, tendres fleurs à peine écloseset sitôt fanées. Mais la fleur vit-elle sans les rayons bienfaisans du soleil? Une mère eût été l'astre qui les aurait fait vivre. Hélas ! privés de leur soleil , ils penchent déjà une tête languissante et se flétrissent avant le temps! En les quittant, nous partageâmes entre eux les sucreries qui nous restaient, et la joie, la timidité qu'ils témoignèrent en les recevant, nous causèrent une bien douce satisfaction.
Nous montâmes ensuite visiter les dortoirs ; chacun d'eux
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