‹ Les enfans peints par eux-mêmes: sujets de composition donnés a ses élèvesChapitre 21 sur 32 · LE DIABLE DE L'IMPRIMERIE · texte numérisé non relu

LE DIABLE DE L'IMPRIMERIE

» Vous Tavez joliment arraDgé, Totre petit imprimeur, votre héros, corn me vous dites.... Si vous vous imaginez avoir mérité ma reconnaissance, vous vous trompez un peu.... Vous pouvez même vous vanter dem^avoir prodigué avec une générosité abusive, les surnoms de flâneur, deloupeur, de gamin. »

(Batistb.)

THE PRiïrrER-DrnL.

(Le Diable de l'Imprimene.)

iio

iLUL. iviuu I l'çies et ^ V

[LE DIABLE DE l'IHPKIMEBIE. )

oi's empruntons à la langue anglaise le titre de notre sujet, parce qu'il nous parait mieux caractériser l'individu dont nousavoDsà nous occuper aujourd'hui; il donne, dès le premier coup-d'œil, S une assez juste idée de l'apprenti com- Çpositeur, et l'étiquette n'exagère pas la ^quaUtédel'objet, car le petit drôle, dont il est question ici, est bien un vrai diable, tapageur, tourmenteur, raisonneur, flâneur, batailleur. Je ne pense pas que nos jeunes camarades trouvent rien à imiter en lui ; nous ne prétendons pas non plus leur offrir un modèle à suivre ; nous sommes même très-persuadés qu'ils plaindront doublement notre jeune compositeur, pour les malheurs de son

existence, pauvre et laborieuse d'abord, et ensuite pour ses défauts, qui ne sont trop souvent que les conséquences inévitables de sa position. Je dis qu'ils sont à plaindre de leurs défauts, parce qu'ils se trouvent ainsi isolés des classes plus élevées, et surtout mieux élevées , et se privent par-là de tous les plaisir» moraux qui doublent la vie de l'homme, en développant en lui la puissance de sentir et de comprendre, deux nobles faculté» qui font que l'être intelligent et sensible sait trouver du bonheur, où, pour un autre, il n'existe souvent que de l'ennui, et agrandit ainsi le domaine de ses jouissances ; car les plaisirs euxmêmes, en passant par l'intelligence, acquièrent un degré de force et de vivacité qui les double, en quelque sorte, par le souvenir et l'appréciation.

Mais la possibilité d'élever ainsi sa double nature n'est pas encore aujourd'hui donnée à tout homme; et bien des classes de la société humaine sont condamnées, peut-être pour longtemps, hélas I à végéter froidement sur les couches inférieures où ne pénètrent qu'à de rares intervalles les lueurs de l'intelligence. Ici une observation s'élève naturellement : Dans quel état sont donc les autres classes des ouvriers, si le compositeur, qui vit au milieu des œuvres- de la science, qui peut en quelque sorte en suivre le progrès, qui, dès son enfance, est à même de puiser à la source, si le compositeur n'est encore, lui, que dans les pénombres de la raison?

Ah! vous vous figurez le compositeur lisant et analysant les ouvrages qu'il compose; pensez-vous donc que le pauvre ouvrier qui, pour gagner >l 2 ou 15 sous, doit ranger à la file, Tune après l'autre, d'après l'original, un millier de lettres, pensez-vous que le compositeur ait le temps de lire les ouvrages qui lui sont confiés? Détrompez-vous : il ne voit et ne doit voir, s'il veut dîner le soir, que la lettre qui suit celle qu'il a déjà placée dans son composteur ; et puis encore , ne croyez pas qu'il puisse suivre un ouvrage. Un livre, à l'imprimerie, se partage quelquefois en. cinq ou six mains -, comment voudriezvous qu'il profitât à aucun de ceux qui s'y occupent? Le compositeur ne pourrait donc acquérir que des connaissances

bien imparfaites, recueillies comme à la volée, une bribe par-ci , un morceau par- là, qui ne formeraient dans son intelligence qu'un chaos indigeste , une macédoine étrange , un composé bizarre de notions détachées, incohérentes entre elles, souvent opposées; tohu-bohu littéraire pire que l'ignorance la plus complète. — Mais l'histoire a recueilli, direz-vous, le nom de plus d'un homme qui a honoré cette profession par sa science et par son génie : Franklin, le maréchal Brune, Hégésippe Moreau, sont des preuves récentes et irrécusables qui informent ce que vous avancez. — Oui, Franklin , ce grand homme^ a été compositeur ; mais vous a-t-on dit que , pour se livrer à son amour de la science , Franklin s'imposait les plus rudes privations? Vous a-t-on dit, comme à nous, que Franklin, tout en diminuant ses besoins et en réduisant sa nourriture à laplus stricte frugalité , juste de quoi ne pas mourir de faim, s'imposait encore un surcroît de travail, et que s'il est devenu un grand homme , c'est précisément parce qu'il est sorti de l'imprimerie .

Vous parlez du maréchal Brune ; mais celui-là encore s'est hâté de changer le composteur pour le sabre, de quitter l'ate* lier pour le camp, et les 30 ou 40 sous qu'il gagnait chaque jour à manier des caractères, pour les 2 ou 5 sous de paie du soldat, et il y a gagné cent pour cent ; . . . car enfin le soldat peut monter en grade, lui, et, en tout cas, il est sûr de ne pas mourir de faim ; mais l'imprimerie, c'est autre chose : voyez Hégésippe Moreau que vous citiez tout-à-l'heure...

— Je n'ai pas cité Moreau comme une preuve que Ton fît fortune dans l'imprimerie; mais seulement comme une preuve que tout homme de bonne volonté pouvait s'y instruire et y élever son âme, pour me servir de votre expression.

— Oui, certes, l'auteur du Myosotis était un cœur élevé ; oui, c'était un noble jeune homme plein de sensibilité et de penséesexquises ; mais outre que son éducation première avait été assea soignée et poussée assez loin, avant qu'il se fit compositeur^ l'exemple de Moreau me donnerait encore raison , car c'est son intelligence même qui l'a tué. Moreau ne pouvait pas com-

poser sans lire , ni lire sans réfléchir. — Mais lire et réfléchir entraînent du temps; Moreau ne faisait que la moitié de la journée d'un compositeur illettré et indifférent ; aussi il mourait de faim; s'il eut pu faire de lui-même un instrument passif, agissant mécaniquement et le plus vite possible, il eût peut-être gagné de quoi payer sa mansarde, sa blouse^ et le pain nécessaire à sa subsistance. Moreau était trop penseur pour être un bon ouvrier.

— Pourquoi donc alors exprimiez-vous le vœu que les ouvriers fussent plus instruits? Je ne vous comprends plus...

— Loin de moi de souhaiter à l'ouvrier un développement de pensées qui ne serait pas amené par une amélioration matérielle dans sa position, ou qui ne l'amènerait pas. — Voilà de graves questions... — Vous avez raison. Rentrons dans notre sujet pour n'en plus sortir.

Theprinter devil peut avoir douze ans ; il a fréquenté pendant trois ou quatre ans la Mutuelle^ suivant son expression; il n'y a appris qu'à lire et à écrire médiocrement; et s'il y a fait quelque connaissance avec l'orthographe, cette connaissance n'a jamais été poussée jusqu'à la familiarité. En fait de calcul, il sait à peine combien 25 sous font en centimes. De l'histoire de France, il ne connaît que Charles X, Louis-Philippe, et surtout l'EmpEreur Napoléon. La France, dans son esprit, peut au besoin s'étendre jusqu'à Rome ou se resserrer jusqu'à Pantin, ce qui ne l'empêche pas d'être Frrrançais jusqu' à la mort et d'aimé sa patMrie avant tout. Dès sa première enfance, on lui a fait une gloire de savoir hardiment répondre à une raillerie par une sottise, à un geste par des voies de fait. Il se fait un point d'honneur d'être toujours prêt à s^aligner^ et pratique avec succès le pugilai, qu'il appelle en son langage peu poétique la savate ou le chausson. Notre drôle est donc essentiellement hargneux, querelleur et insolent ; aussi passe-t-il rarement une semaine sans attraper quelque poche- œil y dont il se montre aussi fier qu'un soldat d'une cicatrice. Il se bat partout et pour tout. Un gamin l'a-t-il coudoyé dans la rue? vite, alignons-nous > L'enfant qui l'a regardé un peu en face est sûr d'essuyer une sottise. Les grandes

personnes même ne sont pas toujours à l'abri de son impudence^ et, pour peu qu'il soit en train de s^amuser, il viendra se mettre effrontément sous leur nez, et les saluera grotesquement avec un : Oh! & te halle U..

Vous pensez sanjs doute que tout ce qui précède suffit pour en faire un petit être passablement désagréable et nauséabond, dont on doit évitjer la présence comme celle d'un carlin méchant et afcoyeur? Vous avez bien raison... Ajoutez à cela qu'il est bavard comme une pie borgne , menteur trois fois comme un écolier (ce qui n'est pas dire peu), suffisant, fécond en vanteries effrontées ; il a toujours terrassé deux ou trois gamins, pulvérisé un insolent qui l'a attaqué ; s'il l'osait , je crois vraiment qu'il se permettrait de temps en temps de vous régaler d'une histoire de géant qu'il aurait pourfendu... Il a toujours dans son sac des aventures extraordinaires qui n'arrivent qu'à lui. The printer demi a des antipathies traditionnelles et des épithètes qui lui sont propres. U déteste les soldats de la ligne et les appelle pious-piouSy les portiers auxquels il dit à chaque occasion : Portier y je veux de tes cheveux;... les épiciers, auxquels il demande toujours des nouvelles de mesdames leurs épouses et de mesdemoiselles leurs demoiselles ; il abomine surtout les élèves de l'J?cole de charité, qu'il appelle les Ignorantins; il est toujours prêt à rompre une lance en l'honneur de la Mutuelle ; c'est un reste de son ancienne ardeur. Je ne vous parle pas des bons gendar^ mes; son aversion pour eux est si célèbre, qu'elle en est devenue proverbiale. Parmi ses amis, figure au premier rang le Tambour^major, qu'il n'appelle jamais que Tamhowr-vmitre ; le charcutier et le marchand de vin lui inspirent déjà une estime qui ne fera que se fortifier avec les années. Notre compositeur en herbe méprise les bas, les cravates, les casquette* ; le& gants sont pour lui un objet fabuleux dont on n'a fait usage que chez les Grecs primitifs. Il prétend qu'il faut être bien mal-propre, pour avoir besoin d'une serviette à dîner ; je n'ose pa& affirmer qu'il croie à la nécessité de rincer un verre ou d'essuyer une assiette ; je ne dirai même pas qu'il sache au juste pourquoi est inventé le cirage. Il y a en lui toute l'étoffe d'un

est presque toujours le sobre déjeuner du compositeur, plus sobre à coup sûr que celui du maçon ou du galfâtre. Le gamin doit prendre garde à ne pas oublier l'objet demandé, ou à n'en pas prendre un autre, à ne pas rapporter des pommes à celui qui a demandé du fromage, et mce versa. — S'il se trompe, gare à ses oreilles. Je ne dois pas cacher ici que c'est une des commissions dont il s'occupe le plus volontiers, non par esprit de complaisance ; mais par la raison que la fruitière, l'épicier, ou le charcutier, afin de se procurer l'achalandage de Fatelîer, lui donnent toujours une certaine portion de ce dont il achète le plus; c'est un remercîment palpable, une sorte de prime d'encouragement ; c'est sa rahouette, son rabiot^ son fade y suivant souvent son expression, dont je ne vous expliquerai pasFétymologie, et pour cause...

Après le déjeuner, qui a duré une heure, il se met en course, et va porter chez les auteurs les épreuves à corriger , ou fait les autres commissions de l'imprimerie, qu'il a soin de prolonger le plus possible ; témoin Baptiste, le groom de notre imprimeur, qui, pour VBnir de la rue d'Enghien à l'Institution, rue Coquenard, ne met pas moins quelquefois d'une heure et demie.

Il est évidemment en faute ; dans un semblable cas, un écolier même ne saurait peut-être trouver aucun motif d'excuse; mais soyez sans inquiétude sur Baptiste ; il ne restera pas dans l'embarras, lui ; tantôt deux ou trois régimens lui auront coupé le chemin, et l'auront fait attendre une demi-heure, ou bien un encombrement de voitures aura obstrué la rue pendant trois quarts-d'heure; enfin, s'il le faut, il inventera une émeute formidable, et aura trouvé des barricades sur toute sa route ; le mensonge sera découvert demaih, mais demain le mécontentement du patron sera passé ; il en sera quitte pour un savon , et aura escamoté les taloches qui lui étaient réservées.

De retour à l'atelier, une autre besogne commence pour lui. Il va se mettre à faire du pâtéy petite corvée d'où lui vient souvent le surnom de pâtissier. Voici en quoi consiste le pâté :

Les caractères qui, tombés des différentes casses, ont été ra-

THE PRINTER-DEVIL-

ILe Diable de i'ImpranerieJ

masse* et nettoyés par lui le matin, doivent être triés et rangés ; savoir : tous les caractères cicéro ensemble, tous les italiques^ toutes les ^oma^7l€,^, toutes les c«pi(a/M, etc. Quand ce premier travail est achevé, il doit trier tous les A, tous les B, tous les C, tous les Ddes capitales, pour replacer ces différentes lettres chacune dans son cassetin respectif des capitales; les A dans la cassetin des A, les B dans le cassetin des B, etc. , et ainsi pour toutes les lettres eapito/es jusqu'à la dernière. Il opère de même sur toutes les autees lettres bas de casse des autres caractères, cicéro romain, italique, etc., car il y a une foule de caractères.

Il apprend ainsi à les bien connaître, à les distinguer aisément, ce qui n'est pas déjà si facile; car, d'un caractère à un autre, la di£fér»ice est quelquefois si minime, que l'on peut aisément s'y tromper, d'autant plus que l'œil de la lettre ne ressort pas sur le caractère de plomb aussi nettement que sur le papier. Quand cette opération, une des plus importantes de la jouruée, est terminée, il monte auprès du correcteur a qui il doit tenir la copte. Dans les imprimeries un peu convenablement organisées, on tient à cœur de ne pas remettre aux auteurs des épreuves remplies de fautes qui ont échappé à la ra-

pidité de la composition ou à l'attention du typographe. Il peut arriver même que ces fautes soient tout-à- fait indépendantes de sa volonté, car la moindre chose suffît pour causer de grosses bévues dans la composition. L'ouvrier, vous le pensez bien^ ne regarde pas l'une après l'autre toutes les lettres qu'il place dans le composteur; il sait que tel cassetin renferme tous les A, tel autre tous les B, etc. Donc, quand il a besoin d'un Â, il en prend un au hasard dans le nombre de ceux que contient le cassetin, de même pour un B, un C, etc. Mais il peut arriver que par erreur, par inadvertance, dans un mouvement un peu brusque donné à la casse^ une lettre soit tombée du cassetin A dans le cassetin B et réciproquement ; vous comprenez alors que voilà une faute dans la composition, qui, au lieu d'écrire, par exemple, le mot Abraham ^ va écrire Abrahbm, ou bien une capitale se sera glissée dans le bas de casse, et, au lieu d'Abraham tout en caractère ordinaire, l'épreuve donnera AbraHam avec une H capitale au milieu du mot. Vceil d'une lettre peut-être écrasé ou entamé et faire un trèsmauvais effet à la vue; le compositeur peut avoir mal lu un mot sur le manuscrit ou omis une lettre, avoir typographie Abrham pour Abraham , ou transporté un mot, ou une phrase ; ainsi en parlant du célèbre peintre, M. Camaret, qui fit dernièrement en deux heures un portrait fort ressemblant, le typographe, soit par l'effet d'une coquille^ ou soit que son idée fut portée ailleurs, au moment où ce mot passait devant ses yeux, composa CaBaret; il peut arriver encore que la lettre, lui tournant dans les doigts, se présente à l'envers comme ici, par exemple : Abraham. Toutes ces fautes, qui prennent le nom debourdonSy coquilles, doublons, etc., sont fort désagréables pour Fauteur, en ce qu'elles lui présentent son ouvrage sous une forme ridicule, où sa pensée se trouve brutalement meurtrie et mutilée, et, en outre, en ce qu'elles lui font perdre un temps précieux dans des corrections fastidieuses et qui ne sont pas de son ressort. Par un amour-propre bien entendu, autant que par esprit de convenance, les chefs d'imprimerie font nettoyer leurs épreuves de toutes ces petites fautes, et ne présentent à l'auteur

que des épreuves nettes où il n'a plus à examiner que sa phrase et son expression, à changer quelquefois un mot pour un autre plus expressif, à intercaler une pensée omise, et qui liera plus fortement celle qui la précède à celle qui la suit. Le soin de revoir les épreuves appartient au correcteur. Peu lant qu'il la lit, l'apprenti typographe suit sur la copie, et a soin de s'arrêter à tous les endroits où se trouve un bourdon.

De tout ce qui précède, vous avez dû tirer la col oJusion que la profession de compositeur était une de celles qui < Utmandent le plus de soin et l'attention la plus soutenue. Âjoulez à cela que, pour une demi-ligne passée, tout ce qui la suit devra sou« vent être remanié et repoussé^ ligne par ligne et mot par mot. Une seule bévue de ce genre peut imposer une heure de remaniement au malheureux ouvrier qui l'a commise. C'est un état où il n'y a pas à rire, ni à causer en travaillant : il faut être tout entier à ce que l'on fait.

Voilà à peu près quelles sont les occupations de la journée du nouveau typographe pendant les deux premières années. Je ne vous ai pas parlé du dîner de deux heures à trois heures, qui n'est que la répétition des déjeuners , sur une échelle ua peu plus élevée.

Les deux dernières années de son apprentissage sont un peu moins insipides. U commence à composer les choses de peu d'importance : les avis, les titres, les canards. On nomme ainsi les annonces que nous entendons crier dans les rues de cette manière : Voilà^ messieurs y ce qui vient de paraître... Je serais assez porté à croire que le nom de ces nouvelles intéressantes vient de la ressemblance qui existe entre la voix des. hommes qui les débitent et celle de l'harmonieux palmipède, connu vulgairement sous le nom de canard.

Quand il est plus sûr de son talent , on le place à côté du metteur en page, et alors son travail commence à lui être payé sur le pied de la moitié du prix d'un ouvrier; ainsi, ce qui. vaut un franc pour un autre, ne vaut pour lui que cinquante centimes. C'est la plus belle époque de notre héros, et aussi la plus heureuse ; encore insoucieux de l'avenir, plein d'illusions

et d'inexpérience , il est content de lui-même ; il se sent tout près de pouvoir subvenir seul à son existence, et il en est fier. Puisse-t-il les conserver long-temps, ces douces illusions, et ne connaître que le plus tard possible les misères de la vie de Fouvrier, les disettes d'ouvrage, où, malgré le besoin et la volonté de travailler, il faut se croiser les bras et voir venir la misère, avec la terrible certitude de ne pouvoir presque rien faire pour l'éviter. La journée d'un ouvrier compositeur peut rapporter de trois à quatre francs ; toutefois, il en est bien peu qui gagnent seulement la moitié de cette faible somme, si l'on compte leurs journées en moyenne proportionnelle. S'il est bon sujet et travailleur habile, il peut espérer néanmoins d'arriver à mieux, soit en passant metteta^ en page d'abord, puis correcteur^ prote enfin ; c'est le bâton de maréchal de l'ouvrier compositeur, qu'il faut bien se garder de confondre avec /'imprimeur proprement dit ou pressier. Son nom nous fait assez connaître le genre de son travail. C'est lui qui est chargé de manier la presse y d'imprimer. C'est encore un talent égal, pour le moins, à celui de compositeur ; mais comme il est plus fatigant et demande une expérience plus sûre, il est mieux rétribué^ et, de plus, comme il se fait peu d'élèves dans cette partie, le nombre des concurrens est moins grand, les emplois par conséquent moins rares, et le travail plus assuré.

Ici se termine la tâche qui nous a été confiée ; nous ne suivrons pas plus loin dans sa carrière le diable de V imprimerie ; mais si vous le voulez, je vous raconterai une anecdote touchante dont notre imprim^ir nous a gratifié le jour mèoie où ce sujet de composition nous a été donné.

Victor Dutuy, grand et gros garçon de quatorze ans , apprenti compositeur depuis deux ans chez M. Fiéville, imprimeur à Rouen, n'était pas moins franc gamin que tous ses honorables collègues de la même partie. Je ne vous dirai pas non plus que sa toilette était plus soignée , ses manières plus choi-. sies, sa conversation plus recherchée que celle de tous ses camarades. C'était un vrai printerdevil dans toute l'acception du mot; cependant, sous cette rude et assez grossière écorce.

battait un cœur sensible. Victor s'enthousiasmait à la lecture d^ un beau trait ; un acte de générosité le transportait ; tout ce qui était noble et beau trouvait facilement le chemin de son ame. Ne vous figurez pas pourtant que Victor épanchât ses émotions en phrases plus ou moins sentimentales ; le garçon était fort peu exclamatif et phraseur encore moins. C'est beau çal s'écriait-il, et là s'arrêtait son expansion. Ou bien : Voilàungaillard qui peut se vanter d'avoir mon estime. . . Et c'était tout. Mais pour ne pas parler beaucoup, Victor ne pensait pas moins. Or y vous saurez que les parens de Victor, sans être riches, étaient de laborieux ouvriers qui vivaient assez bien, et laissaient à leur fils le produit de son travail , produit bien mince encore , avec la seule recommandation d'en faire un bon usage; ils avaient assez de fois éprouvé leur enfant, pour lui donner, sans danger, cette honorable marque de confiance. Dans la maison qu'habitait la famille de Victor, et dans une chambre, dont les fenêtres donnaient juste en face des croisées de celui-ci, vivait un pauvre jeune homme, dont l'existence singuHère, la tournure et les manières étaient de nature à exciter une curiosité moins prompte à s'allumer que celle de notre garçon. Léon , le jeune homme en question, sortait régulièrement tous les jours vers neuf heures du matin , et s'absentait jusque vers cinq heures de l'après-midi ; alors, il rentrait chez lui, et ne sortait plus que le lendemain à la même heure que la veille. D'un aspect sérieux, quoique doux, d'une politesse constante, mais froide, vis-à-vis de tous ses voisins, Léon ne s'était lié avec aucun d'eux, ce qui contribuait davantage encore à lui attirer leur attention ; car les gens du peuple sont géné-^ ralement communicatifs ; ils aiment à se lier entre eux ; ils sa*^ vent qu'à tout instant, ils peuvent avoir besoin l'un de l'autre, et il est mille circonstances ou la bonne volonté d'un voisin, obligeant n'est pas à dédaigner. La conduite de Léon devaiti: donc leur sembler étrange, et ils se demandaient ce que pou-vait être et faire le pâle et sévère jeune homme. Victor n'é-^ tait pas un des moins empressés de soulever le voile qui couvrait la vie du voisin mystérieux ; mais, plus naïf et plus hardit

que les autres, il ne manquait pas une occasion de s'en rapprocher. S'il le voyait paraître un moment à sa fenêtre : « Bonjour, M. Léon, vous vous portez bien, » lui disait-il aussitôt. Si par hasard, il le rencontrait le dimanche, sortant ou rentrant, il ne manquait pas de phrases toutes faites pour cherclier à entamer la conversation : « Il fait bien beau aujourd'hui, M. Léon, est-ce que vous n'irez pas promener un peu: vous restez toujours enfermé chez vous, cela doit nuire à votre santé. » Le jeune homme souriait avec bienveillance aux avance» amicales de Victor, lui répondait en peu de mots, et remontait chez lui, ou quittait sa croisée. Il était évident que ce jeune homme tenait à ne pas se lier avec aucun de ses voisins.

Plus d'une fois, à Une heure avancée dans la nuit^ Victor avait vu la chambre de Léon encore éclairée, et, à travers les légers rideaux de mousseline, il avait cru l'apercevoir assis à sa table et travaillant. Il n'en fallait pas davantage pour porter au plus haut degré l'intérêt que lui inspirait déjà le jeune homme studieux et rangé ; d'autant plus que rien dans sa personne ne respirait l'aisance : « C'est un pauvre diable, s'était dit Victor, qui se tue le corps et l'âme à travailler, et qui ne m'a pas l'air du tout bien calé, faudra voir ça un peu...» Mais comment arriver à la découverte de ce qui l'intéressait si fort; car, malgré son éducation imparfaite, il sentait bien qu'il y aurait eu de la bas* sesse à commettre une indiscrétion , et qu'il pouvait, par une imprudente curiosité, se rendre importun à celui qui en était l'objet, et peut-être même lui causer une peine réelle ; il se creusait donc inutilement Tesprit et désespérait d'arriver à son but j les circonstances le servirent mieux que ses petits calculs.

Un jour vint où le jeune homme ne sortit pas ; chacun s'en étonna ; puis, un autre jour suivit celui-ci, et un troisième encore; depuis trois jours, on n'avait pas vu Léon, et le cœur de ces bonnes gens s'émouvait d'inquiétude pour le pauvre isolé. Victor, plus que les autres, en éprouvait une véritable peine; il avait pressenti que quelque grand malheur accablait son voisin. Le soir du troisième jour venu, il résolut de mettre un terme à son incertitude : quand toutes les lumières furent éteintes aux

divers étages de la maison^ il prit sa chandelle et se dirigea vers son voisin. Il frappe... Point de réponse... Il frappe encore.... Même silence... Il regarde... La clé n'est point sur la porte... Quelque choge dit à Victor qu'il ne doit point s'arrêter à la vaine crainte d'affliger le jeune homme ; il pousse fortement la porte^ dont la serrure, vieille et usée, cède à ses premiers efforts... Il s'avance dans l'intérieur de la chambre. . . Un spectacle affreux s'offi:*e à sa vue... Léon est étendu sans connaissance sur son mauvais grabat, et^ à la pâleur de ses joues, à la froideur de tout son corps , il est facile de voir qu'il est depuis long-temps dans ce dangereux état. Victor sent qu'ici sa bonne volonté est impuissante ; il rentre précipitamment chez lui, et avertit son père de ce qu'il vient de faire et de voir. Celui-ci n'hésite pas; en deux minutes, il est habillé, et bientôt un médecin^ amené par lui^ vient donner des soins au pauvre jeune homme. Â la première inspection, il déclare que le malade est tombé de faiblesse

et d'inanition D'inanition ! s'écrie Victor, lorsqu'il n'avait

qu'à parler pour nous voir tous venir à son secours : ce que c'est que Torgueil ! . . . Après une heure de soins empressés^ Léon revient à lui ; mais il divague ; il a le délire. . . Et des mots, entrecoupés et sans suite, se pressent sur ses lèvres. — « La gloire... Vain songe! Mourir si jeune... Sans avoir rien fait... Repoussé par tout... Pas un éditeur... Une œuvre si complète... Le fruit de tant de veilles... Périr avec moi... Sans avoir vu le jour... Et pour être placée au rang des plus belles,... il ne manque peutêtre à mon œuvre, que de pouvoir être appréciée du public...» Tels sont les lambeaux de phrases que prononce le jeune homme. — Victor a tout compris. — Léon est un de ces jeunes amans de la gloire , qui la recherchent à tout prix ; c'est un auteur, un poète peut-être, qui meurt de faim parce qu'il , n'a pas un nom illustre , et qu'aucun éditeur ne veut se donner la peine de lire son œuvre , ni courir le risque de l'éditer. . . Le lendemain, le malade va mieux ; on peut espérer son retour à la santé ; mais la convalescence sera longue et pénible. . . Cependant, Victor rentre toujours une heure plus tard, et part pour son atelier une heure plutôt ; la famille remarque avec

plaisir cet accroissement d'activité et croit que son enfant songe à augmenter ses petits profits.

Les jours ont fait place aux semaines , et les semaines aux mois; Léon ne s'est pas encore levé de son lit : le jour est enfin venu^ où il va lui être permis de se remettre peu à peu à ses travaux ; ses bons voisins sont venus à son secours , et il ne manque de rien... Ils sont tous présens, lorsqu'appuyé sur le bras de madame Dutuy^ il se lève, et se dirige vers son bureau.... U s'assied, et remue des papiers entassés les uns

sur les autres; il cherche avec agitation Enfin, lorsqu'il

semble avoir acquis la preuve que l'objet dont il s'inquiète est disparu ; il penche sa tête sur sa poitrine , et des pleurs rares et brûlans coulent le long de ses joues ; on s'empresse autour de lui... On le questionne... Il se lève enfin, et d'une voix forte, quoique pleine de larmes, il s'écrie : J'avais composé un ouvrage^ c'était tout mon espoir ; pendant ma maladie, mon manuscrit est disparu ; on me Ta volé sans doute... Â ces mots, la porte, entr'ouverte depuis quelques instans, s'ouvre tout-à-coup ; c'est Victor : — On ne vous a pas volé votre manuscrit, M. Léon, parce qu'il n'y a pas de voleur parmi des braves gens comme nous; mais on vous l'a imprimé, et le voilà, ajoute-t-il en lui remettant un volume tout fraîchement broché. — Imprimé! Mon ouvrage imprimé I — Et tiré à 1,800 exemplaires, M. Léon. — Et quel estTange consolateur à qui je dois un tel bienfait. — IN'y a pas d'ange là-dedans, M. Léon, c'est votre serviteur. — Quoi! il serait possible! Ohl viens, Victor, bon et généreux enfant , viens que je t'embrasse comme mon meilleur ami, comme mon frère I je te dois deux fois la vie; car je te devrai peut-être la célébrité. — Cela se pourrait, M. Léon. — Que veux-tu dire? — C'est qu'il y a un grand Monsieur noir, qui vient quelquefois à l'imprimerie, et qui dit comme ça que c'est fièrement beau ce qu'il y a là- dedans. — Et pendant que Léon considère son volume, l'ouvre à toutes les pages, semble en contemplation devant lui, et recueilli dans un bonheur inexprimable, chacun de questionner Victor... C'est donc pour ça que tu travailles par

jour deux heures de plus depuis deux mois. — Oui, papa; mais je ne suis pas seul^ et quand je leur ai conté la chose, les autres ont voulu s'y mettre aussi^ et tous les ouvriers y ont travaillé. — Ah ! vous êtes tous de braves gens ; viens, mon Victor, que je t'embrasse. — Et les imprimeurs? — Ont travaillé une. heure de plus aussi. — Mais le papier? — Je gagne 10 sous par jour, je les ai mis; on a fait, pour ce qui manquait, une collecte dans Tatelier, et voilà. — C'est donc bien beau ce livrelà. — Je ne sais pas, moi; mais d'après ce qu'a dit le grand Monsieur noir, dont je vous parlais tout à l'heure, et qui paraît s'y connaître, faut croire que c'est très-beau. — Qu'est-ce que c'est que ce grand Monsieur noir que tu nous dis? — Je ne sais pas non plus; mais il m'a demandé l'adresse de M. Léon, et je la lui ai donnée ;peut-être qu'il viendra ; maïs on entre; tenez, c'est justement lui... Vous voulez parler à M. Léon? Le voilà. Monsieur. — Il ne fallut rien moins que ces paroles pour tirer Léon de l'extase où il était plongé. — Monsieur, j'ai parcouru votre ouvrage à l'imprimerie; il me paraît aussi bien pensé que bien écrit; je venais vous proposer de m'en rendre ' l'éditeur, pour la première et la deuxième édition, moyennant 6,000 francs. Léon accepta avec empressement... Quand l'éditeur fut sorti : Mon jeune protecteur, dit-il à Victor, comment te témoigner ma reconnaissance? Je sens bien que je ne puis ni ne dois te parler de récompense. . . — Eh ! vous avez bien raison, M. Léon, je ne vends pas mes services à mes amis, je les donne, et si vous voulez bien me regarder comme votre ami, ce • sera ma meilleure récompense. — Oh! oui, mon ami, tu le seras , et toujours, toi qui m'as ouvert le chemin de la gloire.

Grâce à ce premier ouvrage qui Fa placé au rang qui lui appartenait parmi les écrivains, Léon est devenu un homme célèbre; il est riche aujourd'hui; son ami Victor a acheté, avec la bourse de Léon, un brevet d'imprimeur, et il exerce à son compte.

Il faut voir comme les éditions des œuvres de M.'|*éon, imprimées chez Victor Dutuy , sont correctes, élégantes et soignées. Il n'y en a pas qui puisse lutter avec elles pour la beauté des

caractères et la netteté du tirage. Victor Dutuy y met tant de zèle , de goût et d'exactitude^ qu'il est facile de voir qu'il travaille comme pour un ami

Que conclure de tout ce qui précède 7... Que, dans toute les classes de la société , on peut rencontrer des individus qui en sont l'honneur, et qui le seraient encore des classes les plus élevées ; que jamais la persévérance, le travail et la bonne conduite^ ne demeurent sans récompense. Voyez plutôt : Léon était sage autant que travailleur; il inspira de l'intérêt à tous %q^ voisins^ et cet intérêt ne fut pas stérile puisqu'au jour du besoin tous s'empressèrent autour de lui. Mais la générosité de caractère , l'humanité de Victor, portèrent aussi leurs fruits : Léon^ d'abord protégé par lui, devint à son tour son protecteur, et lui rendit en reconnaissance ce qu'il en avait reçu en humanité. Gardez-vous pourtant de croire que toujours une bonne action trouve ainsi sa récompense. Non : Ton rencontre beaoïcoup d'ingrats , qui , loin d'aimer leurs bienfaiteurs , semblent rougir du service qu'on leur a rendu, et pour qui la reconnaissance est un pesant fardeau. Est-ce une raison pour cesser d'être bienfaisant? Non certes; l'homme généreux fait le bien pour le plaisir de le faire, pour le bienfait lui-même ; il ne compte sur la reconnaissance de personne ; sa récompense, c'est l'estime des honnêtes gens, la satisfaction, dont l'accomplissement d'une bonne action remplit toujours notre cœur, et enfin la certitude, qu'à défaut même de l'estime des hommes et de la gratitude des obligés^ Dieu, qui n'oublie jamais, lui tiendra compte de ses œuvres.

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