‹ Les enfans peints par eux-mêmes: sujets de composition donnés a ses élèvesChapitre 22 sur 32 · LE RACCOMMODEUR · texte numérisé non relu

LE RACCOMMODEUR

DE faïence.

— « Avez-vous des chaudrons à raccommoder, monsieur ?

— Non, non, pas aujourd'hui, mon enfant, merci ! •^ Mais demain ?

— Ni demain, ni plus lard ; laisse-moi tranquille.

— Seigneur, je vous en prie , faites raccommoder vos chaudrons.

— Mais quand je te disque mes chaudrons ne sont pas casses*

— Oh I je vous en prie, si ce n'est pas pour eux, que ce soit pour moi ; car si je rentre au logis sans avoir gagné un grain , je serai battu.

— Si ce n'est qu'un grain qu'il te faut , je t'en donnerai quinze.

»— Vous méritez de devenir prince. »

(M"* EiGÉMF. FoA, le Zingaro.)

lï JEUNE EAGGOMMOBEUR Dï PAKNCE .

t^mmummmmimmÊ^Ê^^am^'r^

LE RACGOMMODEUR DE FAIE\CE.

ABCHoif s, faînéans ; lanuits'approche, et nous sommes en retard.... Allons....

Et les trois eoEans, reprenant le fardeau qu'ils avaient déposé au bord du chemin, suivirent celui qui venait de leur adresser ces rudes paroles, non sans pousser un soupir que leur arrachait la fatigue, et qu'ils comprimèrent promptement, dans la crainte qu'il ne fût entendu de leur maître et ne leur attirât une nouvelle apostrophe plus terrible que la première. Pauvres petits 1 que de fois déjà leurs pieds meurtris par leurs sabots s'étaient heurtés aux cailloux de la route ! Que de fois déjà il leur avait fallu étouffer les plaintes que leur occasionnait la douleurl car, sans être précisément dur et brutal, leur patron ne souffrait pas

la moindre marque de lassitude. Homme éprouvé par une longue habitude de la peine et de la fatigue , il ne comprenait pas que Ton manquât de courage ou de force, et professait un souverain mépris pour tout ce qui sentait le découragement, qu'il taxait de mollesse.

Cependant y le plus âgé de ces trois enfans avait à peine treize ans, et, depuis cinq jours, ils avaient dit adieu à leur chétive cabane ; depuis cinq jours, ils marchaient sous ce guide sévère , qui remplaçait maintenant pour eux la famille qu'ils venaient de quitter; c'était leur seul espoir I...

Nous ignorons, nous autres, élevés au sein de nos familles, sous les yeux de parens, dont la sollicitude si constante, si inépuisable, veille sans cesse sur nos besoins et les prévient avant même qu'ils se soient montrés ; abrités doucement sous les ailes de nos tendres mères, nous ignorons combien la vie est dure pour tant de pauvres enfans I C'est surtout dans les pays peu favorisés de la nature, que de cruelles privations accablent l'enfance; dans ceux où l'agriculture est presque nulle, les communications difficiles, où la plus stricte économie suffit à peine pour échapper à une misère incessamment menaçante, chacun doit nécessairement chercher au-dehors les ressources qui lui manquent. Les enfans, que leur faiblesse semblerait exclure de cette cruelle nécessité, sont eux-mêmes forcés de s'y soumettre. Aussi, chaque année, lorsque les neiges commencent à blanchir le sommet de leurs montagnes, les habitans, quittant leurs doux foyers, vont dans des contrées plus riches et plus fécondes, échanger leur travail contre les biens que ne saurait leur offrir le sol qui les a vus naître. Vers le printemps, chacun revient ordinairement avec le fruit de ses labeurs religieusement conservé. Mais souvent aussi les émigrations durent plusieurs années, et sans compter leurs autres peines, l'exil du pays natal est peut-être, pour ces pauvres montagnards, le chagrin le plus vif.

J'ai dit que les enfans eux-mêmes n'étaient pas exempts de cette dure nécessité. Voici comment leurs parens les utilisent : quand approche l'époque du départ, le père va trouver un

maître- ouvrier, et lui confie, ou plutôt lui loue, pour un certain temps qui comprend ordinairement la durée de la campagne, un ou plusieurs de ses enfans. Le maître, de son côté, s'engage à leur apprendre son état, à les nourrir, à veiller sur eux, et donne en outre une certaine somme aux parens, 50 ou 60 francs environ. Dès-lors, il devient entièrement maître des enfans qui lui sont confiés, et dispose d'eux et du fruit de leurs travaux. Gardons-nous toutefois d'accuser ces pauvres gens d'inhumanité ; ils obéissent à une loi impérieuse.

L'apprentissage de cette nouvelle carrière est dur, et rarement les résultats en sont avantageux. Il est nécessaire d'avoir contracté, dès sa naissance, la triste habitude des privations pour supporter, sans les plus grands dangers, les fatigues et les travaux incessans qu'elle exige. Pour y résister, il faut le tempérament robuste des montagnards, joint à leur ténacité, dans tout ce qu'ils entreprennent.

Les maîtres chaudronniers adoptent certains départemens qu'ils exploitent particulièrement ; ils s'en éloignent peu, et ils y reviennent chaque année. Ils s'y créent comme une espèce de clientèle. Les uns parfois s'établissent dans les grandes villes, et ce sont les plus heureux; mais il faut déjà posséder quelques avances pour réussir dans ce genre d'exploitation. A cette classe appartiennent les enfans que nous voyons chaque jour parcourir nos rues, avec ce cri répété d'un ton aigu : A raccommoder la faïence^ fondez vos cuillers d'élain , étamez vos casseroles. C'est la caste aristocratique du métier et le point culminant de l'ambition de tous. Les enfans, engagés sous la conduite d'un maître qui parcourt les villes opulentes, n'ont d'autres fatigues que de courir les rues de chaque quartier pour y chercher de l'ouvrage qu'ils exécutent surplace, lorsqu'il n'exige qu'un léger travail j autrement, ils l'emportent chez leur patron, et quelques jours après le rapportent à la pratique. Ici, nous devons faire remarquer la stricte probité qui a toujours distingué les hommes de cette classe laborieuse; vous pouvez leur confier avec tranquillité tout ce qui demande leurs soins. Soyez sans inquiétude, ils vous le rapporteront religieusement..

Celui qui manquerait à cette probité^ qui feit leur gloire, serait renié et repoussé de tous les autres.

En (MTOvincei Tezistence des apprentis est plus accidentée et plus pénible; peu de maîtres se fixent dans les villages où les travaux, très-rares, mal rétribués, et suffisant à peine à leurs besoins, ne leur apporteraient aucun profit. Chargés alors de leur bagage, qui se compose d'un hàyre-sac en cuir, où sont enfermés leurs outils, et de chaudières appendues sur leur dos, ils parcourent, appuyés sur un bâton ferré , les campagnes environnantes; le patron marche en tête, et les enfans, au nombre de deux ou trois au plus, suivent par derrière ; quelquefois, un âne feit aussi partie de la troupe. Â chacun est répartie une portion du bagage, selon ^es forces: à Tun, le soufflet; à l'autre, le fourneau ; et tous s^acheminent ainsi vers les endroits qui peuvent leur offrir le plus de ressources : les chemins défoncés parles eaux, le froid, la pluie, rien n'arrête leur marche, et souvent elle dure plusieurs heures, sans que le patron y apporte aucun relâche. Une ferme isolée apparait-elle dans le lointain, alors un des enfans se détache, à tour de rôle, et va, à travers les champs, s'informer s'il n'y a point d'ouvrage à exécuter; si le travail exige peu de temps, s'il ne s'agit que du raccommodage de la vaisselle ou de la fonte de quelques cuillers d^étain, la troupe s'établit devant la porte d'entrée, et chacun, oubliant la fatigue de la route, prend sa part de la besogne; quelques sous et un morceau de pain sont tout leur salaire. Quand il s'agit de travaux plus considérables, de la fonte ou du raccommodage des chaudières, le maître s'arrête dans le bourg le plus considérable de l'endroit, et, de là, comme d'un quartier-général, pendant toute la durée de ce séjour temporaire, se partageant les fermes et les villages environnans, les enfans partent, dès le matin, soit pour rendre l'ouvrage terminé, soit pour en rapporter de nouveau. N'allez pas croire au moins que, dans ces courses pénibles , le petit raccommodeur de faïence puisse employer une portion de son temps à jouer; il n'en est pas même tenté , et malheur à lui s'il revient le soir les mains vides ; de dures paroles, des coups peut-être, puniraient sa négligence ou son

malheur, et composeraient son souper. Que le froid se fasse sentir, que la pluie fasse de la campagne un vaste marais, ce sont de bien faibles obstacles pour Tarrêter. Combien de nous reculeraient devant de pareilles épreuves !

Leur nourriture est aussi misérable que leur existence est rude: un souper où entrent, pour tout assaisonnement, de l'huile, quelques légumes, et, dans les bons jours, un peu de viande, voilà leur diner!.... Leur habillement, où le cuir le dispute au drap (et quel drapl...), exige peu de soins; presque tous sont couverts d'habits placardés d'épaisses bandes de ba^ sane; il n'est même pas rare, surtout dans les départemens de l'Ouest, de rencontrer des chaudronniers ambulans entièrement vêtus de cuir, qui, successivement et pièce par pièce, a pris la place de l'étoffe dont était primitivement composé le vêtement. Aussi, voyez-vous des chaudronniers qui meurent à soixante ans et plus, et n'ont pas encore usé l'habit qu'ils avaient à vingt ans.

Lorsque la nuit vient à surpendre ces travailleurs nomades loin des hameaux, leur marche ne se ralentit pas, malgré l'obscurité ; une lumière apparaît-elle dans les ténèbres , toute la baode, alors, se dirige vers elle, et va frapper à la porte de l'habitation qu'elle indique ; rarement, on leur refuse l'hospitalité, tant on connaît bien et leur pauvreté et leur honnêteté 1 Sont-ils admis au partage du foyer, le patron tirç de son hâvre-sac les provisions qu'il renferme, et distribue à chacun la part qui lui revient, sans que jamais aucune réclamation se fasse entendre. Puis, après avoir religieusement adressé quelque simple et bonne prière à Dieu, tous vont s'étendre dans la grange sur quelques bottes de paille , pour se reposer, pendant une courte nuit, des fatigues du jour ; mais sitôt que le coq de la basse-cour aura d'une voix éclatante signalé le premier pas de l'aurore , ils se lèvent sans hésitation, sans plainte, et vont recommencer aujourd'hui la vie pénible d'hier, pour la reprendre demain encore , et tous les jours. En échange de cette hospitalité , ils exécutent les divers travaux qui se trou-» vent dans la maison , et la fermière compatissante remplira

encore leur hâvre-sac de quelques provisions ^ car, dans les campagnes^ bien plus que dans les villes, Thomme se montre sensible et compatissant aux peines et aux douleurs du pauvre. Consolez-vous un peu , toutefois y et sachez que cette sobriété extrême, cette vie de privations, ne seront pas sans quelques résultats heureux. Avec une profession aussi peu lucrative, chaque patron, à la fin d'une campagne, possédera une centaine d'écus, cVst le fruit de ses sueurs: les enfans aussi auront la récompense de leur courage et de leur résignation ; oui, après une ou deux courses, et suivant leur aptitude et leur travail, chacun d'eux rapporte ordinairement de 400 à 150 &ancs dans sa famille; cet argent est consacré à l'achat de quelque morceau de terre, qui, plus tard, sera la propriété de l'enfant devenu homme; ce que produira cette petite terre, joint à son travail , suffira à son entretien, et lui permettra de ne plus abandonner son cher village.

Par la tristesse , par les larmes qu'ils ont répandues au départ, figurez-vous la joie du retour ! Les mères, les sœurs, les parens, les amis, courent gaiement au devant des voyageurs^ et leur font fête : le contentement , le plaisir, brillent sur tous les visages; on se trouve heureux du bonheur de ces pauvres gens : la joie des mères, ce jour-là, en pressant sur leur cœur leurs chers enfans, compense bien les larmes que leur ont coûté l'absence et les inquiétudes qui sont venues si souvent les assaillir.

Voici un trait qui , mieux que tout ce que je viens de vous dire, vous mettra en état de juger du bon naturel de ces pauvres montagnards :

Dans une des misérables cabanes qui forment le village de Douzats, toute la famille, composée du père, de la mère et de deux filles, se trouvait un soir réunie à la clarté d'une lampe de fer, suspendue par une corde au plancher ; les femmes filaient, et la petite fille dormait sur les genoux du père qui tressait du chanvre ; la mère rompit enfin le silence, qu'interrompait seul le bruissement de$ fuseaux .

— Allons, Marguerite, dit-elle à sa fille aînée , dans les yeux de

laquelle roulaient de grosses larmes, console-toi, ma fille, n'y pense plus... Que veux-tu?... C'est un malheur! François arrive demain; le voisin Jacques nous l'a dit; sois donc un peu plus gaie pour le recevoir. Pauvre cher enfant! voilà pourtant bientôt deux ans qu'il est parti ! •. •

— Voyons, femme, reprit le mari, pourquoi encore lui en parler, puisque c'est chose finie; ce qui est fait est fait.

Marguerite , cédant à son émotion , fondit en pleurs. Elle avait vingt-deux ans; c'était une forte et grande fille, un des types de cette nature vigoureuse qu'on ne trouve que dans les montagnes; fiancée depuis quelque temps à un jeune homme du même village^ le jour de son mariage était fixé à l'époque du retour de son frère, lorsque, par une fatalité bien funeste, une des deux vaches de son père vint à mourir subitement. C'était toute la richesse de ces pauvres gens et la dot de Marguerite ; la &mille du jeune homme avait, à cette nouvelle, rompu le mariage en refusant son consentement. C'était le motif de la tristesse et des larmes de la pauvre jeune fille.

Le lendemain, dès le matin, toute la famille se mit à Tœuvre, pour fêter dignement le retour du petit François ; des galettes de sarrazin cuites sous la cendre, du lait, et quelques morceaux de porc fumé, composaient tout le festin, auquel les voisins étaient invités. Lorsqye les voyageurs parurent, ils furent accueillis par des cris de joie et de vives acclamations ;, c'était à qui leur ferait le meilleur accueil ; chacun s'empressait autour d'eux ; malgré tous ses efforts pour paraître gaie , un nuage de tristesse assombrissait la figure de Marguerite; François fut le premier à s'en apercevoir. — Qu'as- tu , sœur? lui ditii.|Mais celle-ci au lieu de répondre, se détourna pour cacher ses larmes prêtes à couler; François allait renouveler sa demande, lorsque sa mère le prenant à part, lui apprit en peu de mots le malheur qui venait de leur arriver, et la rupture du mariage qui en était la suite. Aussitôt, François s'avançant vers sa sœur: — Tiens, sœur, lui dit-il, voilà 100 francs, c'est tout ce que je possède , prends-les; moi , je n'en ai pas besoin. Au lieu de ne faire qu'une campagne l'année prochaine hors*

du pays^ ehl bien, j'en ferai deux; ne suûi^je pat 'fort, nesais-je pas travailler maintenant?...

Marguerite, toute émue, se jeta dans les bras de son £rère, ne sachant comment lui exprimer sa reconnaissance et 'Sa joie ; tous les assistant applaudirent au bon cœur de F^nfant, qui certes était bien digne de louanges et de félicitations. Quant à lui, content du bonheur de ceux qui Fentoùraient , il paraissait à peine s^inquiéter de l'action généreuse qu'il venait de £aire^ tant elle lui semblait simple et naturelle.

François fit certainement une action générense et louable ; il donna à sa sœur une grande preuve de son amitié firatemelle et de son dévouement ; je ne prétends aucunement ternir l'honneur qu'elle lui fit parmi tous les habitans de son pays; cependant, il y a dans ce beau trait de* désintéressement quelque choseque j'estime au-dessusdu bienfait même. Je veux parler de la simplicité modeste avec laquelle François l'accomplit tout naïvement, sans avoir l'air de se croire pour cela un héros ; au contraire , à voir son air tranquille, ses regards calmes, ses gestes qui ne trahissaient d'autre émotion que celle que lui faisait éprouver le bonheur de sa sœur , on comprenait ^ facilement que François pensait n'accomplir que le plus^ simple de ses devoirs, et ne pas mériter pour cela plus d'éloges que n'en- mérite l'habitant des montagnes qui remet dans sa route le voyageur égaré. Ce qu'il venait de faire était tout simple , suivant lui , tout naturel , et aucun frère n'eût hésité à donner à sa sœur cette marque de bonne amitié. Voilà ce qui le relève encore à nos yeux, et je conclus que, s'il est beau de faire une bonne action , il est plus beau encore de la faire avec modestie.

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