CHAPITRE XXI
J'ai établi, dit Philippe, en se réunissant le lendemain à ses amis, avec le plus d'attention qu'il m'a été possible, les principes généraux de botanique. Cependant je me rappelle que je ne vous & point parlé des plantes acotylédones;
ei si je vous ai FA de quelques-unes, ce n'a jamais été que pour vous donner une idée de ce geure; nous y réviendrons dans la troisième partie : mais comme nous maurions poinl occasion de reparler des champignons, qui sont au nombre des acotylédones, je ne finirai point cette partie de mon ouvrage sans vous en dire un mot.
Les champignons semblent être un des chaïnons de la grande chaîne qui unit les trois règnes ; ils paraissent Lenir du végétal par leur accroissement trèsrapide; mais ils n’ont point de feuilles séminales, point de graines; leur forme est variée à l'infini. Les tnffles sont aussi des champignons, mais n'ont aucune des mauvaises qualités de la famille. On ne connait presque point de champignons crus dans les bois, qui ne soient vénéneux, Les champignons de couche sont les seuls qui ne soient pas dangereux.
Cependant les morilles et Les mousserous,
Fa qui sont de cette famille, n’ont rien de malsain. Il y a une fausse oronge qui croît aux environs de Paris : elle esl rouge et tachetée de blanc; celle-là est'mortelle. La maniére dont le venin des champignons opère n’est pas toujours Ja même:
quelquefois il agit comme l'éponge en se gonflant jusqu'à ce qu'il ait intercepté toute communicalion de l'estomac avec les autres viscères. Le seul reméde contre ce poison est, aussilôt que l'on en ressent des douteurs, de prendre de l’émétique. fl ÿ a des champignons qui n'agissentisur les entrailles que douze ou quinze heures après qu’on les a mangés, et ceux- Ja sont sans remèdes ; on ne Sauraïl'trop éviter le danger de ce mets, qui fait périr chaque année des familles entières, Cependant, comme la nature a Loujours mêlé le mal par quelque bien, on fait usage de champignons comme d’amadou pour arrêter les hémorraoies peu considérables ; on tire anssi une belle tein-
ture jaune d’une espèce de champignon:
mais on ne peut que difficilement les mulüiplier; ils ne se propagent que par leur poussière.
Nous dirons aussi un mot sur les fougères, famille très-étendue, fort utile, et qui ne renferme aucune plante vénéneuse ; et c’est ce qui a donné l'opinion que le verre, dans la composition duquel entre la cendre de la fougtre , ne souffre point le poison, et que le verre se casse dès qu'on ÿ verse une liqueur dangereuse. Ceile opinion ne me parait pas celle de notre siècle, qui n’est plus favorable à tout ce qui tient du merveilleux.
Mais sans nous amuser à discuter pour savoir si cela est ou n’est pas, voyons ce que j'ai écrit sur les caractères généraux des fougères.
Les fougères n'ont qu’une feuille séminale ; elles croissent en plus grandnombre dans les pays chauds que dans. ceux qui sont froids ou tempérés : elles sont l'op-
1 17 posé des mousses qui tapissent le Nord à le bourgeon esl toujours en spirale, caractère disünctif des fongères , et Les oraines sont placées sur les feuilles. Parmi cette feuille on distingue le capillaire du Canada et de Montpellier : les infusions de capillaire sont bonnes pour l’estomac et la poitrine, propriété qu'il est assez rare de trouver réunie dans la même plante ; mais nous ne lérminerons point ces idées générales sur ces belles ou agréables productions de la nature, sans rend£e un glorieux témoignage à leur auteur.
C’est qu'il est certain qne’ les plantes vénéneuses sont beaucoup plus rares que celles salutaires. Une nouvelle preuve que le père de la nature épanché avec regret sur la terre le vase qui contient le mal, c’est qu'il ya plusieurs plantes qui ne sonL poisons que dans quelques cliinals , et cessent de l'être dans d’autres :
telle est la pêche, qui n’est dangereuse
qu’en Perse, La ciguë , qui, en France, est employée utilement comme remède extérieur, n’est point dangereuse prise intérieurement si elle croit dans un terrain sec, quoique celle des marais soit un poison trés-violent. Il parait que c'était une espèce qu'on ne connait plus qu’on employait en Grèce comme mortifère; et lorsque l’on condamnait à boire la ciguë, c'était êlre condamné à mort. Nonseulement Les plantes perdent souvent de leurs qualités dangereuses dans des climals lempérés, mais même dans plusieurs plantes, dont on extrait des poisons subuls, il n'y en a qu'une partie qui soit mortelle; on en pourrait citer plusieurs exemples : je me bopnerai au pavot de Turquie ; ce n’est que de sa capsule qu'on tire l’opium. Les Turcs en mangent la graine sans aucun danger el sans qu'elle participe en rien à la vertu somnifère que notre payol provoque ;,
1j 9 sans être aussi fort que dans le midi de l'Europe.
Si on examinait sans prévention , re prit Mathilde , tout ce que le père des hommes a ordonné pour eux, on verrail que nous ayons bien plus de jouissances qne de peines réelles ; mais nous sommes des ingrals qui ne sentons point le prix des bienfaits : nous nous plaignons des moindres maux , tandis que c'est du.
sein même des douleurs que naissent nos plaisirs. Avec quel délice on $e repose après une grande fatigüe! que la soif rend agréable l’eau qui sort du rocher!
quels alimens , comme le disait Cyrus, ne sont pas rendus délectaäbles par la faim! Il n’y a vraiment de malheureux sur Le globe que celui qui , blasé sur toutes les jouissances , a perdu le goût des plaisirs, dont il ne ressent plus que la satiété.
FÉLINA.
I doit être bien malhéureux, Mais
quel remède peut-il opposer à ce triste état? ;
« MATHILDE
Il n’en est qu'un ; c’est de souffrir dans ses semblables.
BÉATRIXe
Qu’entends-tu par ces paroles ?
MATIILDE.
Jene sais si je rendrai bien mon idée.
Un homme riche , au-levant de qui tout sempresse pour satisfaire ses désirs, est trop constamment heureux pour éprouver ce plaisir que l'on ressent quand on a échappé à quelque grand péril ; quand on est rassasié, après avoir souffert la faim; libre, après avoir été chargé de fers.
. Eh bien! qu'il sidentifie avec ses frères, qu'il souffre en eux les misères attachées à la pauvreté, qu'il ressente leurs douleurs, qu'il les en délivre, alors il se retrouvera la faculté de jouir; car il par-
tagera Loute Ja félicité des infortunés dont il aura fait cesser la misère.
BÉATRIX
O ma sœur ! que je 1e remercie d’avoir trouvé un remède à cetle cruelle maladie dont tant de gens riches sont attaqués ! car, d’après ce que tu avais dit d'abord de l'ennui qu'ils éprouvent, j'aurais craint d'en être alleinte, si, comme ma cousine F'élicie, j'épousais un homme immensément riche.
MATUILDE,
Le remède est sûr, et c’est pour cela que Dieu a voulu qu'il y eût des pauvres et des riches, et il est certain qu’ils sont nécessaires les uns aux autres; malheur à l'homme opulent qui n’est pas persuadé de celle vérité, que La Fontaine a si bien exprimée dans sa jolie fable du lion er du rat.