CHAPITRE XXIL
Au moment où on s’y attendait le moins, madame de Saint-Eline, son mari et sa mére, arrivèrent à Montignac, On pense quel plaisir ce fut pour mesdamesde Ribeinon et d'Ermilly.H fatd’autant plus grand que madame d'Ormoise imaginail que ses nièces ne la reconnaîtraient pas; car Vino ans pour une femme produisent un grand changement ; elle se fit un plaisir de venir avec sa famille demander l’hospitalité à Montionac , comme de pauvres voyageurs égarés dans leur route. Ils avaient Jaissé leur voiture à Poiliers ;ils Élaient vêtus comme des gensruinés, d'une naissance honnête, ct semblables aux députés des Mendianates ; ils avaient leurs
souliers. poudreux comme s'ils eussent fait une longue roule à pied. Madame d'Ormoise suivait son gendre, qui portait la parole, el, s'adressant à M. de Ribemon qu'il trouva à la porte du vestibule, ils’exprima ainsi : « On nous a ditau bout de l'avenue que nous pouvions, monsieur, venir ici sans crainte, que l’on voudrait bien nous donner asile pour celte nuit ; mia femme el sa mére sont très-fatiouées ; nous avons encore quarante lieues à faire, et il ne nous reste pas un écu, — On ne vous a pas trompés, reprit le père de Philippe, soyez les bien venus, donnez-vous la peine d'entrer ; » et il les fit asseoir dans un pelit salon qui était à côLé du vestibule, et que madame de Ribemon avait fait arranger exprès pour y recevoir ceux qui venaient sans être connus, et dont l'extérieur demandait des égards. Cette pièce était simplement meublée, et sans glace, par-
ce que rien n’embarrasse autant quel-
* 126 qu'un pauvrement vêlu que de voir ré- Péler son image.
Madame de Ribemon ne fut pas long temps sans venir savoir si ses hôtes n’avaient besoin de rien. Elle regardait attentivement madame d'Ormoise ; une idée confuse Jui rappelait ses traits ; elle lui faisait quelques questions avec le ton le plus poli, qui partait de l'intérêt que ces étrangers lui inspiraient , et non de la curiosilé, qui blesse presque toujours les infortunés, Madame d'Evmilly vint aussi joindre sa sœur ; ces dames étaient enchantées de l'air noble et modeste de la jeune femme, quand tout-à -coup M. d'Erauilly revint de la chasse, et, en passant auprés de la porte qui était restée entrouverte, il vit le mari de Félicie, et, se jetant au col de Saint-Elme, lui dit :
« C’est toi, mon ami; quoi! mesdames, vous ne voyez pas qu'on vous lrompe, et que votre chère 1ante veut se moquer de vous?— Ah ! dirent les deux sœurs, quoi?
c’estvous, ma tante? comment avons-nous pu vous méconnaître? » On s’embrassa , on rit. On décommandale repas que l’on apprétait pour les pauvres voyageurs; on én fit un en famille qui fut délicieux. Madame d'Ormoise ne se Jassait pas’ du plaisir de revoir ses nièces, leurs maris et leurs enfans; les cousines comblaient d'amitiés leur jolie cousine; auprès de laquelle s'empressaient leurs frères. La joie fut générale quand on sut que monsieur et madame de Saint-Elme elsa mère, fatiguées de la contrainte qu'imposentaux gens riches ce que lon nomme devoirs de Ja société , voulant jouir d’eux-mémes, de la nature et de l'amitié, ce qu'ils n'auraient pu faire s’ilsélaient restés en Auvergne, avaient résolu de passer plusieurs mois chez leurs aimables parens, avec lesquels ils étaient si bien à l'unisson. La charmante Félicie, malgré la révolution opérée dans sa fortune, n'avait rien perdu de sa simplicité ; elle avait toute la
candeur de la tendre jeunesse, et ses cou sines jueërent sur-le-champ qu’elle serait pour elles Ja plus aimable compagne, et la plus précieuse amie.
M. de Sunt-Elme, doué d’un caractère aussi franc que gai, inspirait au premier abord une extrême confiance. Le temps avait semblé s'arrêter pour lui, et à quarante ans il n'avait de la maturité de l'âge que la prudence et la raison qu’elle donne.
Nos jeunes gens se sentaient disposés à le traiter en camarade, et leurs parens qui s’en apercurenten furent bien aises, car M. de Saint- Elme était pour leurs fils le meilleur guide possible.
Dés le lendemain, Mathilde conduisit madame de Saint-Elme à Ja grotte. Il semblaut qu'il eût manqué quelque chose au bonheur qu’elle avait à retrouver une aussi aimable parente, si elle ne l'eût pas fait jouir de la délicieuse situation de ce lieu charmant. Félicie en fat enchan-
‘129 iée; elle se reposa avec un plaisir infini sur le banc de mousse qui occupait le fond de la grotte, et d’où l’on voyait la rivière rouler ses cüux, tanLôL claires et limpides comme le cristal, tanlôt hou- Jeuses et troubles , mais toujours enrichissant le plus beau paysage qu’on puisse imaginer. Mathilde raconta à sa cousine de quelle manière ils passaient dans cet asile toutes les soirées.
FÉLICIE
Je veux en Cire, car ma mère el mon mari m'ont inspiré le goût de la botanique. ;
à MATHILDE.
Oh ! je ne crois pas que mon cher Philippe ose lire ses cahiers devant vous.
MADAME DE SAINT-ELME. 1
Je Pen pricrai tant que peut-être il ÿ consenlira,
A MATHILDE
S'il était certain que M. de Saint-£lme ne vint pas l'écouter...
FÉLICIE
Je ne pourrais pas le lui promettre; ca mon mari ne se prive pas volontiers du plaisir qu’il veut bien trouver à étre avec moi, ;
MATHILDE
C’est ce que je pense, et alors Philippe ne pourrait vaincre sa timidité; mais il’ y aurait un aulre moyen : ce serait que M. de Saint-Elme professät À sa place pendant que nous aurons le bonheur de vous garder.
FÉLICIE
Cette idée est très-bonne ; il faut le lui demander, et je suis sûre qu'il s’en fera le plus grand plaisir.
Comme madame de Saint-Elme terminait ces mots , son mari, qui, en effet, ne pouvait vivre séparé d’elle, ayant su par Philippe que sûrement ces dames étaient à la grotte, y vint avec lui. Ji fut enchanté du beau point de vue , et fit compliment à Mathilde d’avoir une retraite aussi gra-
cieuse. Les dames parlèrent botanique , et on proposa à M. de Saint-Elme d’être, pendant. quelque temps, le maître du maître et de ses élèves. Ce charmant homme, qui aimait déjà nos jeunes gens comme sil les eût toujours connus, et qui élait d’une extrême complaisance , ne demanda pas mieux : dès le même soir on se réunit pour l'entendre; et le nouveau professeur fil, comme il est d'usage, un discours d'installation, où il dit entre autres choses :
« Je n'ai pas plus que mon collègue le dessein de vous faire connaître l’immensité des plantes qui couvrent le globe, mais seulement celles qui doivent vous intéresser le plus, soit par leur utilité , soit par leurs qualités brillantes ou extraordinaires.
Vous avez une idée générale de leur organisation ; el vous savez que , soil que l'on suive les méthodes de nos premiers maitres, ou celles st ingénieuses des fa
milles naturelles de M. de Jussieu , on voudrait en vain trouver une chaine non interrompue qui unit loutes les plantes:
elle n’existe pas.
La nature, si uniforme dans sesgrands trails, se varie à l'infini dans les détails; ct, après avoir parcouru une grande série de plantes qui ont les mêmes caractères, elle échappe tout-à-coup à Pesprit systémalique, et à toutes les probabilités; enfin, une méthode de botanique sans lacunes est la pierre philosophale : je crois donc beaucoup plus utile de s’en tenir aux familles naturelles, sans s’écarter entièrement de la très-ingénicuse division générale de Linné.
Pour moi, qui suis bien loin de ces bommes qui ont uni la grandeur ct la force du génie créateur des systèmes à Ja patience infatisable que demandent des observations , je me suis contenté de recucillir autour de moi loutes celles que les plantes usuelles m'ont procurées.
Celles-ci ne se renferment ni dans les berbiers ni dans les Serres. C’est au milieu des champs qu'il faut se tränsporter pour lesconnaître. — Nous ne demandons pas mieux, dit toute la jeunebande; mais à cet instant il faisail tropchaud, ileü été impossible de parcourirles plaines. —J’en suis fâché, dit Saint-Elme à sa femme et à ses cousines, vous allez vous récrier sur l'heure de mes leçons ; mais par l’autorité que me donne l'honorable dignité de professeur, je l'indique à cinq heures précises du matin. — C’est debien bonne heure, dirent ces dames. » Par grâce, on leur donna une demi-heure. Le reste de la journée se passa à voir les herbiers de Philippe, dont M. de Saint-Elme fut fort content. 11 approuva la division du cours, etse garda bien d'y rienchanger: « Seulement, dit-il, comme la botanique usuelle est celle que j'estime le plus, nous décrirons, parmi loutes les plantes qui nous envirounent, celles qu'il im-
porte le plus de copnaître, Nous commencerons par lafmille la plus intéressante de.toutes , les gramens , où se trouvent le blé, le seigle , l'orge et l'avoine.
Ces plantes sont beaucoup moins bril- Jantes que les étrangères, mais il est plus nécessaire de les connaître. :
Paulin, qui était très-curieux de s’instruire de ce qui lient aux productions de nos colonies, ne fut pas trop content ; mais il ne le fit pas apercevoir ; il n’y eut que Béatrix qui sut combien il était conirarié, parce que, malgré la différence d'âge, il avait beaucoup d'amitié pour elle ; cette aimable enfant ne l'était guère moins ; mais il n’y avait aucun moyen de changer cet arrangement, el, en se quittant, on se donna rendez-vous au lever du soleil,
Fm nr 0) CHits.
ile Blé, 2 l'Orge, 5 le Scigle, 4 le Blé de Mars,
5 le Jone Marm, 6 lEpine Noire
RS ne RAT ee unes