CHAPITRE XXII
Ces dames ne furent point paresseuses :
il n’était pas plus de cinq heuresun quart lorsqu'elles se réunirent dans le vestibule, d'où l’on se rendit dans une belle plaine que le soleil levant éclairait de sa brillante lumière; le ciel étai pur, l'air calme , et tout semblait inviter à la contemplation de la nalure, Quand on eut admiré pendant quelque Lemps les beaux elfets des ombres produits par les oscillations des épis, que les zéphyrs balançaient mollement, M. de Saint-Elme en pritun,etdil:« Voussavez quele chaume (c'est le nom que l'on donne au tuyau sur lequel s'attache l'épi } a une organisation semblable à celle de tous les mo-
uocolylédones, avec la différence que le chaume est coupé par des nœuds. L'origine de la culture du blé remonte à celle du monde : on ignore l'instant où il fut Liré de Ja foule des gramens dont nos prés sont couverts , et placé dans le rang le plus distingué parmi les plantes uules à l’homme. Le Leips que le blé passe en terre , a donné lieu à la fable de Proserpine : on supposa que Cérés, mère de celte déesse, l'ayant perdue, ne la retrouva que chez le dieu des enfers ( le mot enfer chez les anciens s’entendait de toute profondeur }: ainsi le blé enseveli dans la terre semble perdu jusqu'à ce qu'il reparaisse sous une nouvelle forme , passant ainsi allernativement six mois sous Lerre eLsix mois dessus. Ce qui paraît certain , c’est que Cérès était une princesse qui favorisa l’agriculture, non-seulement dans ses états, mais même dans ceux de ses voisins.
Pluton était, à ce que l’on croit , un
roi d'Ethyopie qui enleva Proserpine : la mere de cetle princesse, dans Les différens voyages qu'elle fit pour retrouver sa fille , reçut des témoignages d'intérêt et de respect de Triptolème, fils de Céléus, roi d'Élcusis, et, pour l'en récompenser , elle lui apprit à cultiver le blé : aussi les peuples de Triptolème furent si reconnaissans de ce bienfait, qu'ils décernérent les honneurs divins à cette reine. »
PAULIN
L'un des dieux de la poésie nous a donné sur la’ culture du blé des prèceptes que ses beaux vers rendent immortels ; les yoici :
Quand Dodone aux mortels refusa leur piture,
Cérès vint des guérets leur montrer la culture;
De ces nouveaux bienfaits sont nés dessoitis nou- VEaux ;
La rouille vient ronger Je fruit de nos trava
La ronce naît en foule, et les épis périssent ; D'arbustes épineux les sillons se hérissent : EL Gérés, à côlé de ses plus riches dons,
Voittriompher l'ivraie et régner les chardons; Tourmente done la terre, appelle doncla pluic, Chasse l’avide oiseau , détruis l'ombre ennemie; Où, bientôt affamé près d’un riche voisin, Rétouïne au gland des bois pour assouvir ta faim. Derirre.
M. DE SAINT-ELME
Ceci vaut mieux que ce que je vous disais :cependant, comme il n'est pas permis aux simples mortels de parler le langage des dieux , je vais continuer à traiter, d’une manière vulgaire, les différens blés : celui-ci est le froment, qui, comme vous le voyez, pousse une racine composée de fibres délites ; plusieurs tuyaux, de quatre ou cinq pieds de haut, garnis d'espace en espace de nœuds qui, leur donnant de la force, s'élèvent de celle racine; ils sonL ordinairement creux en dedans , et garnis en dehors de feuilles longues et étroites; ils soutiennent à Leur extrémité des épis, d'où naissent des fleurs
sanscorolle, réumeset serrées l’une contre l'autre, auxquelles succédent des graines ovales, convexes sur le dos, et sillonntes de l’autre côté ;'elles sont remplies d'une matiére farineuse avec laquelle, comme vous savez ; on fait le pain. Ces graines sont enveloppées dans les écailles qui‘ont servi de calice à la fleur; c’est ce qu’on appelle la balle du froment. Pline dit :
« Qu'un des intendans d'Auguste lui envoya, d’un canton d'Afrique, où il résidait, un pied de blé qui contenait quatre cents Liges ; Loules provenaient d’un seul et même grain de blé. » M. Buchoz, dans sa cinquième letire sur les végéiaux , dit avoir vu, dans les mains d’un laboureur à Castelnaudary, én Languedoc, une trousse de blé composée de cent dix-sept tiges de cinq pieds de hauteur : chaque
rains, et la trousse,
épi contenait soixante g en lout, sepl mille vingt graines. On a vu, dans un pelil terrain du fauboure Saint-Antoine à Paris, toutes les trousses
provenant d’un blé qu'on avait fait tremper dans une liqueur végétale avant de le semer, être composées de soixante à quatre-vingts épis : cependant n'allez pas inférer de cela que le blé rend mille à douze cents pour un. 11 n’y a rien sur cela de fixe en France; la muluiplication de ce grain lient à la qualité du terrain :
dans les terres médiocres, un boisseau rend huit à dix; dans les meilleurs douze, et quelquefois quinze, vingt. On sème, comme vous savez, le blé en automne.
Le blé est devenu Ja plus importante richesse des pays qui le culiivent ; et sadisette , réelle ou factice, cause des sonlèvemens très-dansereux parmi les peuples Ae l'Europe, et surtout en France, où l’on ne conçoit pas la possibilité de remplacer Je pain, tandis que les trois quarts de la terre n'en mangent pas ; mais il m'est pas moins vrai que c’est une des nourritures les plus approprites à l'espèce humaine, parce qu'elle est très-substancielle, et
uent peu de place, ce qui se rapporte à l’organisation de l’estomac de l’homme, qui est fort petit, par proportion avec ceux des animaux qui brouent l’herbe.
Pour que Je blé soi d’une qualité supérieure, il faut qu’il soit d’un jaune doré, les graius égaux et lourds : le meilleur froment est celui de l’avant-dernière récolte ; celui de trois ans estsujel à être piqué ; ce qui faitqu'ilrend moinsde farine.
M. de Saint-lme prit ensuite, dans une autre pièce, un épi plus allongé, d’un jaune plus pâie, et ayant des barbes. Cest le seigle, dit-il, qui fait aussi partie de la famille des graminées ; il tient le premier rang entre les blés, après le froment. Le seigle pousse plusieurs tuyaux, plus grêles que ceux du froment, et qui s'élèvent à La hauteur d’un homme : ses fleurs sont presque les mêmes que celles
du froment; il leur succède des grains
oblongs, grêles , et à-peu-près cylindriques. On distingue deux espèces, ou plu-
tôt deux variétés de seigles , Fune qui se sème en automne, et l’autre an printemps:
le seigle monte un épi un mois plus tôt que Île froment ; aussi dit-on, communcment, que le mois d'avril ne se passe jamais sans épi de seiele, le mois de mai sans épi de froment, Le seigle, hiver, se cultive comme le froment d'hiver , et celui de mars de lamême manière que le blé de mars; il faut seulement le semer un peu plus tard. On connaît aussi deux variétés dans le blé de mars, qui esl une espèce de pelit froment qu'on ne sème qu’au printemps, et que l’on récolte dans la même saison que le blé ordinaire qu'on a semé en aulomne. Il y en a deux espèces, que l’on nomme blé barbu, et l'autre ras : Loutes Les deux donnent une bonne farine , mais rendent peu.
ï PHILIPPE.
Quel intérêt a-t-on de le cultiver?
SAINT-ELME
Parce qu'il y a des terrains qu'il ne
conviendrait pas d’en ensemencer en aulomne » À cause de leur position dans les bas-fonds; ils "se trouvent inondés une partie de l'hiver : alors les grains pourriraient, et ne produiraient pas.
Quand les eaux se retirent, en mars, on y sème le senre de blé dont je viens de vous parler, qui, quoique moins profitable que le froment, vaut toujours mieux que l’avoine ou la vesce. Il y à une autre plante, que vous voyez là-bas, qui à aussi une grande utilité ; c’est l'orge : les bolanisies font mention d'un nombre assez considérable d'espèces d’orges. Nous ne parlerons d’abord que de celui qu’on cullive communément ; c’est cette epèce qu'on appelle orge d'hiver, parce qu’il se sème en même Lemps que le froment ; en voici:onlereconnaîtàsonépi,quiest carré.
M. de Saint-Elme en prit un, et fit remarquer que ses grains Sont rangés sur six lignes parallèles à lépi ; ou le nomme aussi escourgeon; il a lavan-
tage qu’on le coupe en vert pour les bestiaux ; c’est un fourrage Lrès-nourrissant.
Lesgrains, comme vous voyez, sont fort gros; les brasseurs font usage de ce grain, soit seul, soit mélangé avec du froment, pour faire la bière; boisson qui tient presque lieu de vin en Angleterre, en Ilollande, et dans une partie de l’Allemagne.
On mêle du houblon à l'orge que l’on fait toniller , c’est-à-dire griller, lorsque l'on veut avoir de la bière rouge. La blanche, qui est bien moins saine, ne se fait que par décoction. Je ne vous dirai rien du houblon : en jetant un coup-d’œil sur les cahiers de Philippe, j'ai vu qu'il l'a décrit en parlant des plantes qu'il a rencontrées en Hollande ; je ne vais point sur les brisées de mon cher collègue.
PHILIPPE
Vous feriez bien mieux que moi, mon cousin, ces‘descriplions.
SAINT-ELME
Non,monami, parcequ'il est plusieurs choses que vous avez vuesiel que jene connais que par des relations des voyageurs.
D'ailleurs je n'aurais pas le temps de vous toutexpliquer, puisqu'il faudra que j'aille faire mes vendanges en Bourgogne, où j'espère bien que vous viendrez.
BÉATRIX
Oh ! je le désire beaucoup.
M. DE SAINT-ELME
Je me flatite que mes cousines, vos aimables mères, nous accorderont cetle satisfaction : alors je vous ferai part de mes observalions sur la vigne, que mon confrère a négligée.
PHILIPPE
Je n'avais parlé que des plantes étrangères; je complais, avec le secours de nos auteurs , compléter mon cours, muis jamais avec autant de talent que l’honorable professeur. ;
il, 9
MADAME DE SAINT-ELME
En vérité, vous êtes, messicurs, d’une politesse admirable; mais voscomplimens ne nous apprennent rien, el je vais vous faire à chacun votre part, une fois pour toutes:monseigneur et maëtre,aprèsnous avoir promenés dansles champs, nousramènera dans le verger et le potager. Cela nous conduira jusqu’à notre départ pour les environs de Dijon; la il nous dira tout ce qu'il sait sur les vignes, dont, lout en l’écoutant, nous boirons le jus au sortir du pressoir, lorsqu'il n’a point encore acquis celte force que je voudrais qu'il n'eût jamais. Puis nous reviendrons ici passer l'hiver, et alors ce ne sera plus dans votre jolie grotte que Philippe nous lera partdes observationsqu'’il a recueillies avec lant de soins, mais dans le charmant boudoir de Madame de Ribemon; êtesvous de cet avis? — Oui, dirent-ils tous à la fois, excepté Philippe, qui prétendit qu’il n'oserait jamais lire ses cahiers de-
yant M. de Saint-Elme, eLencore moins en présence de son père. Ses sœurs l'assurèrent qu'il avait plusde trois mois pour se préparer à ce qu'on lui demandait, et que pendant ce Lemps il vaincrait sa timidilé, ;
PHILIPPE
Jamais, si notre cercle s'augmente.
MATHILDE
Hé bien! j'obtiendrai de maman de me laisser disposer de sa petite galerie, et là il n'y aura que les deux prolesseurs ct leurs élèves.
MADAME DE SAINT-ELME
J'espère que d’après cet arrangement vous ne nous refuserez pas de nous communiquer votre journal?
PHILIPPE
De telles prières sont des ordres.
Le soleil qui dardait ses rayons, forca lesbotanistes ä :sgagner le château, où le déjeüner les attendait,