‹ Les enfans voyageurs, ou les petits botanistes - tome secondChapitre 4 sur 15 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Béatuix, qui avait été contrariée, la veille, que la lecon eût été interrompue ; vint de très-bonne heure à la grotte avec une jolie chevrelte que la fille du ferinier Jui avait apportée Le matin; elle était blanche comme la neige, et se laissait conduire en laisse par sa jeune maîtresse; qui lui cueillait les herbes les plus tendres; elle l'attacha À l'entrée de la grolle ets’assil près d’elle. Ses amis, enla voyant, lui demandèrent depuis quel temps elle élait devenue bergtre.

BÉATRIX

Depuis ce matin; maman m'a permis

de soigner ma jolie blanchette, et c'est pour moi un grand plaisir, puisqu'il ne s'oppose pas à celui que je trouve à écouter mon cher Philippe.

FÉLINAs

Non, le soin des troupeaux n’est point contraire à l’élude des sciences, même les plus élevées. Les premières notious d’asronomie nous viennent des bergers assyriens.

PHILIPPE

À plus forte raison la botanique devrait-elle s’allier avec la bergerie; et, en ellet, quoique nos pauvres bergers ne ressemblent guère à ceux qui vivaient sous le beau ciel de l'Asie, ils ont presque tous Ja connaissance des plantes médicinales, et ils sont en général les plus instruils parmi les habitans de la campagne : ainsi, ma gentille petite bergère, prends place dans notre athénée, eL, tout en gardank ta jolie chèvre, écoute ce qui me reste à dire des expériences que l’on

a faites sur les transpiralions des feuilles. Quoique nous ne les considérions pas comme des racines exlérieures, il faut cependant convenir qu’ainsi que les racines attirent les sucs de la terre, de même les feuilles s'emparent de toute l'humidité de l'air ; les feuilles transpirent par la partie supérieure qui est ordinairement, comme nous l’avons dit, lisse et vernissée; elles aspirent par la partie inférieure, qui au contraire est tapissée d’un duvet fort doux. On peut conserver les feuilles fraîches pendant vingt jours à la seule vapeur de l'eau. Il est remarquable que, le jour, la transpiration des plantes estsalutaire: elle devient malsaine Ja nuit, et c’est pour cela qu'il est dangereux de coucher dans une ‘chambre dans laquelle il y a des vases remplis de fleurs.

Les fouilles se communiquent entire elles par des canaux, el, en en (enant une dans l’eau, toutes les autres restent frai-

ches; en arrosant les feuilles des arbres à fruit pendant les grandes chaleurs, on conserverait les fruits que la sécheresse fait tomber. IL faudrait pour cela employer un luyau de pompe à l'extrémité duquel on adapterait le bout percé d’un arrosoir ; on relrouverait bien par l’abondance des fruits ce que ce soin pourrait coûlcr.

FONSFRÈDE, J'en veux faire l'expérience.

PAULIN

Et moi, je ferai des greffes en couronne, pour avoir des fruits de différentes espèces sur le même sujeL.

PHILIPPE

On trouve dans les pays seplentrionaux de l'Amérique. une plante nomimce dionæa muscipula, qui présente un phénomène très-curieux: si on touche ses feuille:, elles se replientsur elles-mèmes :

en formant un-piége par Vaccroissement de leurs dentelures. C’est ainsi qu'elles

28 5 emprisonnent les mouches qui viennent sucer une liqueur visqueuse et sucrée que la feuille distille.

Si ces mouches avaient l'instinct de m’exercer qu'une succion Jésère, sans faire aucun autre mouvement, la prison s’ouvrirait d'elle-même, et les feuilles se rélabliraient peu--peu dans leur état naturel; mais comme ces insectes se débattent beaucoup, ils irritent de plus en plus les feuilles, dont la #contraction croissant, les étouffe.

Pour revenir à la transpiration des plantes, je vais, mes amis, vous rapporter quelques-unes des expériences du célèbre Haller, que mon père m'a répétées, el que J'ai suivies.

Mon père, voulant savoir à combien pouvait se monter le poids de l’eau qu’un soleil perdait par la transpiration, voici comme il y. parvint. Il avait élevé un soleil dans un fort grand vase de porcelaine; cette plante ayant crû de six

pieds, il fit faire deux plaques de plomb avec une écl'ancrure au milieu, qui enfermait le dessus du vase; il fil souder ses bords avec du mastique de plombier, 11 avait disposé dans une des plaques un tuyau de même métal qu'il pouvait boncher à volonté avec un bouchon de liège; c'élail par là qu'il arrosait sa plante, qu'il avait peste dans une balance, dont l'effet est assez semblable à celui d'une romaine.

Voici sa proportion : une livre dans le bassin qui se trouve au haut de celteingénieuse machine, est égale à deux cents livres placées en bas. Comme cette balance est d'une extrême justesse, on peut connaître les moindres poids. Mon père y ayant donc posé son vase, trouva qu'il pesait trente-deux livres quatre onces le soir; le lendemain il avait perdu trois onces; il introdui

si

|, par le tube trois onces d'eau , qui furent évaporées en deux heures. On continua de deux heures en deux heures, de sorte que ce soleil ab-

sorba rois livres d’eau dans la journée, Il est remarquable que la transpiration est presque insensible la nuit, et que par un temps humide les plantes aspirent et ne transpirent point. Mon pére voulut aussi savoir si les plantes aspiraient d'au- : ires liqueurs que l’eau: il introduisit le bout d’une branche dans un tube de verre, el le remplit d'esprit de vin camphré:la branche aspira l'esprit de vin, mais les feuilles se séchèrent, et la branche périt. On la coupa, on la fendit, et on trouva que le bois, l'écorce et les feuilles, avaient contracté une odeur de camphre très-forte ; on répéta cette expés rience avec des essences différentes d’orange, d'ambre , ete. La plante ne mourut point, else parfuma; mais jamais on ne parvint à changer le goût ni l’arôme des fruits. Ce qui prouve que les canaux propres sont bien différens de ceux de la sève. Haller voulait savoir si la transpiration des plantes était autre que l’eau

qu'elles reçoivent: il ne lui trouva qu'un goût herbact, et elle était inodore. {1 voulut aussi savoir quelle surface un soleil occupaiL: il réunit loutes ses feuilles, ce qui se fait au moyen d’un réseau dont les mailles sont juste d’un pouce carré; on vit que celte surface élait égale à celle d’un homme d’une médiocre stature, et que la transpiration de la plante était nécessairement plus considérable que celle du’‘corps humain. On voulut s’assurer si ce sont les feuilles ou la tige qui iranspirent : on enleva les feuilles, et la plante n'eut qu'une transpiration presque insensible; il parait que les arbres sont les syphons qui pompent l'eau et la répandent ensuite dans l'air. Un naturaliste fit peser plusieurs pieds cubes de terre pris dans une même fosse , mais les uns au-dessous des autres. Le dernier était beaucoup plus pesant que les premiers, ce qui ne tenait qu'à la plus grande quantité d’eau qu'il contenait; c’est celte

éau qui vient de la terre qui fait vivre les plantes que l’on n’arrose point; ce mouvement conlinuel des eaux intérieures qui Lraversent les plantes pour s'évaporer ensuile par les feuilles, est le plus beau travail de la nature; c’est celui qui entretient la ferulité.

PAULIN

Aussi M. Desfontaines a dit à maman que rien ne rend un pays plus stérile qne d’en abattre le bois.

PHILIPPE

Cela est très-vrai: c'est au-dessus des grandes forêts que se rassemblent les nuages, l'atmosphère chargée d’eau qui se change en rosées , en pluies, en fontaines, d'où partent les ruisseaux qui arrosent nos prairies et deviennent ces grands fleuves qui font la prospérité des empires.

Les feuilles, en tombant, forment la couche végétale ; enfin c'est aux forêisque les premiers hommes, et nous-mêmes, devons nos plus douces jouissances : leur

ombre est un bienfait pour Le voyageur, un abri favorable au sage qui peut s'y livrer sans contrainte à ses giaves méditations. Les chasseurs, il es vrai, en troublent le repos; mais ils y goûlent des plaisirs qui tournent au profit de nos tables ; et les premiers sermens d’hymen furent prêtés sous les ombrages des forêts. Que de bien nous devons à ces belles productions de la nature! Que le cultivaleur emploie done tous ses suins pour les conserver; et, loin de nous à jamais la fureur guerrière qui. se plait à dé- Lruire ces bois aussi anciens que le monde, et ces vergers que nos pères ont plantés.

MATRILDE.

C'est ainsi qu'un instantivoit périr ce

qui exisle depuis tant de siècles.

PHILIPPE

Les hommes ne seront vraiment dignes de ce nom que lorsqu'ils cesseront de détruire les dons que le Ciel nous a faits,

et qui suffiraient à notre bonheur si nous savions en jouir.

d BÉATRIX.

Est-il vrai, mon frère, que les plantes dorment?

PHILIPPE

Rien d'aussi vrai; et c’est d’après celle certitude et des expériences malupliées, que Linné acomposé son horloge végétale, dont l'exactitude est bien plus sûre que celle des horloges faites par nos meilleurs horlogers; car le suprème ouvrier ne se trompe jamais; et il a imprimé un (el ordre dans les temps, que même ce qui nous semble un désordre apparent est soumis à une règle invariable : tel est le cours régulier de presque toutes les maladies , qui ne finissent, malgré les eMorts de l’art, qu’au terme marqué. Ceci sort de mon dessein; pour ce qui est du sommeil des plantes, j'allais vous en parler.

Lorsqu'on observe, avec atlention, la position des feuilles au moment du cou-

LOrangee. 2 le Citromer, 5 Le Dionæa Musipala, 4 la Sensiure

5 le Lothier à pred d'Oiseau, 6 la Dame d'onze heure

cher du soleil, on trouve qu’elle change très- Susbleem à c'es ce changement que l’on appelle le sommeil des plantes, parce qu’elles paraissent éprouver cette atonie des fibres que nous ressentons au moment où nous nous endormons. Presque loutes se couchent contre la tige ; d'autres se replient sur elles-mêmes: mais parmi les plantes qui semblent douées d’une sorle d’irritabilité, il n’en est point où la force de la vie végétale se fasse senlir d’une manicre plus marquée que dans la sensitive ; les phénoménes qu'offre celte plante sont trés-remarquables ; son sommeil est plus prononcé que célui de toutes les autres. On a cru pendant quelque temps qu’il tenait à la fraîcheur de la nuil ; mais comme il commence en été dés cinq heures du soir, temps encore fort chaud dans cette saison , et qu'il finit à Pinstant du crépuscule , où, dans presque Lous les temps de l’année, un vent frais se fait sentir, ce n’est donc pas à la

température qu'il faut lattribuer, mais à la présence de la lumière plus ou moins vive; el voici ce qui vient À l'appui de celle opinion.

On placa dans un caveau, entièrement sombre, des sensitives; on éclaira le caveau par plusieurs lampes à réverbères , qui répandaient une Iumière très-brillante. Les sensilives croyant qu'il faisait jour, ne s’endormirent pas à l'aurore ; on fit ôter les lampes, on relerma le caveau, et les sensitives s’endormirent quoi qu’il fit jour ailleurs que dans le caveau. Ayant répélé le même procédé pendant plusieurs jours, les sensitives prirent l’habitude de ne dormir que le jour: ce ne fut qu'au bout de quelque temps, lorsqu’on les eut remises dans la serre , qu’elles reprirent leurs anciennes coutumes.

I faut encore considérer , avant de quiller la sensitive, qu’elle n'est point, comme quelques personnes Le croient, irrilable dans toute son étendue : elle ne

Vest que dans le contact imnédiat entre la feuille.et Ja Uge; il existe là un petit point blanc : si on le touche avec la pointe d'une épingle, toute la plaute est émuc; on peut toucher à. la tige sans lui donner aucun ébranlement, tandis qu'un. mouvement de transport d’unlieu à un autre Peffraie el: elle se replie sur elle-même.

FÉLINA.

ï Ecla me rappelle ce qui arriva à maman: ayanl vu: dans le jardin d’un fleurisle, où nous. avions élé nous promener, une fort, belle sensitive, elle. l’acheta ; nous remonlâmes en voilure; je-tenais la plante sur:més genoux ; maman avail ordonné à son.cocher d'aller très-vite, parce qu’elle était très-pressée d'arriver, eLnous.fümes for étonnées de voir tou- Les les feuilles de la sensitive se reployer sans qu'on y touchàt; c’élait par le seul elfet du mouvement, qui lui faisait peur.

Épouvantée, comme je vous l'ai dit, la 1e. À 3

voilà qui se replie. Cependant bientôt après, elle comprend que Je bruit est sans danger pour elle, elle déploye ses rameaux, et reste tranquille comme dans la serre; on arrête la voiture quelques minutes, après quoi on se remel en marche : nouveau mouvement, nouvel ef froi, qui se calma de même que le premier.

PHILIPPE

La sensitive n’est pas la seule des plantes qui ait celle faculué. Il y en a qui paraissent en quelque sorte susceptibles des sensations animales; on cite, un arbrisseau qui croit sur les bords du Gange.

Cet arbre a des folioles à l'extrémité de sa tige, qui ontun mouvementcontinuel et indépendant de tout objet extérieur.

Ses feuilles sont au nombre de trois; les deux latérales s'élèvent et s’abaïssent sans cesse avec une telle rapidité, qu'on a compté jusqu’à cinquante oscillations en

une minule ; si on coupe une des feuil..

les, l'autre n'en danse pas moins bien.

MATHILDE

Celle-ci ne dort dénc point?

PHILIPPE

Ï n'est point question de son sommeil; mais il est possible qu’on ne l'ait pas observée vingl-quatre heures de suite, dans un pays où les Européens sont plus occupés de leurs intérêts que de botanique; mais voici une aulre petite anccdole que le naturaliste a contée lui-même à mon pére.

On Jui avait fait présent d'un lothier à pied d'oiseau, plante du midi de la France.1l le fit placer dans les serres ; l'arbre fleuri ; notre botanisie enchanté ne trouve pas les jours assez longs pour admirer son lothier; il se lève la nuit afin de l'aller voir : mais, quelle donleur! il ne lrouve pas une fleur; il réveille son jardinier, lui demande qui a eu l’audace de cueillir ses fleurs. « Personne, mon-

sieur, n'a louché au lothier.— Que sontelles deven ues ? » Désolé 5 ilretourne dans son appartement, €l dès l'aurore ilrevient dans ses serres. Alors sa Lristesse fut changte en joie, en voyant son lothier paré de toutes ses fleurs, Le soir il fit le guel pour observer ce phénomène, et il remarqua que les feuilles de cette plante enveloppaient entre deux chaque fleur, qui disparaissait ainsi complétement dès que Ja nuit était fermée.

FONSERIDE.

En nous occupant du somineil des plantes, ilme semble quenous oublions l'heure du nôtre, car si nous ne rentrions pas pour souper, nous ne pourrions pas nous aller coucher, et nous deviendrions peutêtre comme les sensitives : nous prendrions l'habitude de dormir le jour, et de veiller la nuit.

MATMILDE.

Cela pourrait être, car le sommeil

est autant une habitude qu'un besoin.

4x J'ai connu une pauvre ffille attachée à une femme riche qu’une maladie cruelle faisait passer les nuits sans dormir : pour adoucir l'ennui qu’elle éprouvait à veiller seule, elle prit celte jeune personne à son service, à condilion qu’elle ne se coucherait jamais la nuit; le désir d’être utile à sa famille, qui était trés-pauvre, détermina celle-ci à accepter celle dure condilion. Sa mailresse vécut trois ans, pendant lesquels elle ne s’étendit jamais sur un lit. Quelques momens de sommeil dans la journée étaient son seul repos. Quand la malade mourut , et qu’elle eut assez généreusement récompensé sa garde, la jeune personne se dit, Au moins je vais dormir; maisinutile projet! le sommeil avait fui de ses paupières; il lui fallut plusieurs années pour en reprendre l'habitude, et elle avait entièrement perdu ses couleurs; elle resta très-pâle, el mourut avant les années de la vieillesse. Ce qui vient À l'appui de mon 3*

vpinion , que le sommeil est un besoin auquel on ne peut se soustraire entièrement, mais dont l’habitude rend la privation moins sénsible.

PAULIN

Maman m'a souvent parlé d’un maïîlre d'histoire que ses parens lui avaient donné dans sa première jeunesse. 11 se nommail Le Maître, et était de la respectable famille des Le Maître de Sassi. Resté orphelin fort jeune et sans fortune, il avail redouté tout emploi qui l’eût rendu dépendant. Le travail lui parut la seule manière digne d’un homme vertueux de réparer les torts de la fortune ; ils’é- * tail marié à l'âge de vingt-quatre ans à une compagne aussi intéressante qu’estimable. Le cicl rompit les nœuds qui faisaient le bonheur mutuel de ces époux,

Madame Le Maitre laissa en mourant une fille sur laquelle son père reporla toute salendresse ; pour parvenir non-seulement à l’élever, mais encore à lui fournir

une dot, il donnaitdes leçons tout le jour, et préparait la nuit les lecons qu'il devait donner le lendemain à ses éièves.

Sa santé ne put seconder son zèle et son amour pour sa fille; une fièvre inflammatoire l’enleva dans son septième lustre, pleuré de tous ceux gui le connaissaienL, parce qu'il joignailà une profonde érudition, À une haute piété, le caractére Île plus aimable; sa gaieté, sa douceur , rendail sa science si aimable, que le 1emps. de ses lecons était Loujours trouvé irop cour! par tous ses écoliers, qui Lous regrellérent vivement qu'il eût si imprudemment risqué sa vie, en ne donnant point au sémimeil le lemps que Ja nature-sémble indiquer élle-même par lc'partage des jours et des nuits.

DÉATRIX.

Mais l'hiver nous scrions de vraies mar-

motes. C’est’ si agréable de ‘veiller!

PRIILIPPE, Etsi mauvais, quand on est jeune! Il

faut cependantobserver que l’homme, qui est de tous les animaux celui qui dort le moins, remplace le jour par le feu et la lumière qui fait sur lui l'effet que Ja réverbération des lampes produit sur les plantes dont elle aide la végélalion; mais voici la nuit presque close, el nous serons grondés.

On sortit de la grolle, et on gagna promptement le château.

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