HISTOIRE DE FÉLICIE
Je suis née il ya dix-neuf ans, à l'époque où tout ce qui élait vertueux 5€ trouvait en butte à la persécution du méchant. Ma mère, restée en France, et séparée de son époux, m'avait donné le jour au milieu des plus affreux chagrinë.
Ses biens et ceux de mon père furent confisqués : elle manquait de toul; cependant elle avait entrepris de me nontrir, ce qui était au-dessus de ses forces.
Elle ne tarda pas à être allaquée d’une maladie fort grave, qui la mit au bord du tombeau; ce ne fut que par miracle qu'elle fut rappelée à la vie; quant à moi, ma bonne Julie me fit exister , en me nourrissant avec du lait qu’elle ache-
tait du fruit de son travail; car ma mère n'avait jamais voulu consentir à se séparer de moi. À peine échappée à une longue maladie, un malheur, le plus irréparable de tous, acheva de combler son désespoir ; elle apprit que mon père avait péri au champ d'honneur, en défendant son roi, et je fus condamnée à re jamais connaître l’auteur de mes jours ; ma mère retomba malade; les soins de Julie la sauvérent encore, Dès que madame d'Ormoiïse fuL en état de quitter son lit, elle se décida à s'éloigner de Paris, et à se retirer dans un village prés d’Aurillac, en Auvergne, où Julie élait née, et où ses parens avaient une petite ferme. Ma mère vendit, pour faire le voyage, quelques objets de luxe qui lui restaient encore , et auxquels elle avait tenu jusquelà, puisqu'ils venaient de mon père. Elle convint avec Julie qu’elle ne dirait point qui nous étions ; on devait dire que ma mère et Julie, qui sont du même âge,
St s'étaient trouvées à Paris dans la même maison, el que, n'ayant pu se placer Pune’et l’autre, comme femmes-de-chambre , elles venaient reprendre la cornelte des paysannes, et vivre dans le village en y travaillant. La seule chose due ma mère voulut absolument, c’est que je fusse regardée comme la fille de son ancienne maîtresse émigrée, et n’ayani par conséquent point d'autre fortune qu'un nom, qui alors était une cause de proscriplion ; ainsi elle me condamna, par excès d’amour, à ne point savoir qu'elle était ma mère ; elle donnait pour molif qu'en se réduisant à ne paraître qu'une simple paysanne , elle ne voulait point me faire descendre aussi bas, dans la crainte que me croyant l’égale des villageois, je ne prise un jour la résolution de me marier dans cetie classe dont elle honorait les vertus, mais à laquelle elle ne voulait point s’allier. Il n’y a qu'une mère qui puisse avoir l'idée de tout sacrifier”
Pour conserver à sa fille une existence supérieure à sa fortune. Julie seconda parfaitement les intentions de madame d'Ormoise; ma mère et elle se livrérent aux plus rudes travaux, el lorsque je fus à l’âge où j'aurais pu leur être utile, elles ne voulurent jamais que je partageasse leurs soins, ce que je n'aurais pu souffrir si j'avais su que j'étais la fille de Rosalie (c'était le nom que ma mère avait pris). Ah! quand je me souviens que cette adorable mère revenait le soir, apportant les charges les plus lourdes , ayant souffert tontes les intempéries de lair, grossièrement vêtue, tandis que je conservais un costume presqu'élégant, je ne sais comment je pourrai jamais lui témoigner assez de tendresse et de respect; elle m'avait montré à lire, à écrire, et m'avait donné des élémens d’arithmétique, de géographie, de grammaire, d'histoire, et même de botanique, dont elle s’élaitautrefois occupée. « Mon enfant,
me disait-elle, vous retrouverez peut-être un jour vos parens ; je sais peu de choses, mais enfin je vous l’enseignerai ; n'ayant point vécu avec ceux qui ne sont point de votre classe, vous n'aurez pris aucune mauvaise habitude, soit dans votre langage, soit dans vos manières, et vous serez Loujours en état de paraître dans le monde avec décence. » J'avais pour l’aimable Rosalie un sentiment de préférence, dont j'ignorais la cause; je la trouvais bien différente de Julie, qui, cependant, avait les plus excellentes qualités. En avançant en âge, je sentais qu’il existait entre Rosalie et celle que je eroyaissicompagne, une grande différence. Je me rappelle qu’un jour je demandai à ma mère comment il se faisait qu’elle parlait en termes bien plus choisis que Julie, pourquoi elle mettait si bien l’orthographe, pendant que tout ce qu'écrivait Julie fourmillait de fautes de langage. « J'ai été assez heureuse, merépondit ma mère,
pour me trouver dans ma jeunesse avec des gens bien élevés qui m'ont pris en amitié, et quin’ont donné de l'éducation ; j'ai tâché d’en profiter, et j'en bénis le ciel, ma chère petite, puisque je puis vous la transmettre.
Je n'appliquai le plus qu'il me fut possible, afin de répondre à ses soins, Dix-huit ans se passèrent ainsi; je touchais à ma dix-neuvième année, lorsque le Ciel, qui voulait récompenser les vertus de ma mère, ämena dans nos montagnes l'ange tutélaire qu'il avait destiné à finir les pénibles travaux de madame la comtesse d'Ormoise.
La jonrnée avait été nébuleuse, et j'avais oblenu de mes amies qu’elles n'iraient point au champ. J'avais tant de chagrin quand ma chère Rosalie revenait mouillée, fatiguée, que je lui fis promettre de ne point me quitter. Vers les onze heures, le ciel se couvrit de nuages si noirs, qu'on voyait à peine dans
notre: cabane; le tonnerre se faisait entendre de loin, et quelques éclairs sillonnaient l'horizon. Les hirondeiles rasaient la terre; le vent du midi enlevait la poussière en tourbillons ; chacun revenait en hâte au village. Julie, qui craignait Le Lonnerre, avait fermé les volets et la porte, et allumé la lampe; ma mère la laissa faire. Elle prit un livre, et me lut la description du bel ouragan de Delille; je l’écoutais avecun grand plaisir, car elle lit à merveille; tout-à-coup nous entendons frapper à la porte; ma mère selève pour ouvrir, Julie veut s'y ,opposer. « Ouvrirez-vous sans savoir qui vient 11?— Je sais que c’est un de nos semblables, ménacé d’un affreux orage: si j'étais à sa place, je désirerais que l’on m'ouvrit, » En disant cela, ma mère poussa a porte, et elle vit un homme d’une quarantaine d'années, de la physionomie la plus gracieuse, et dont l'extérieur annonçait quelqu'un de très-bien
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né, « Entrez, lui dit ma mère , @t venez vous meltre à l'abri. — Ah! que je vous ai d'obligations! » I] entre; ma mère referme la porte, et à l'instant un coup de tonnerre des plus violens se fait entendre; il était accompagné de grêle et d’une pluie si forte, qu'elle inonda la prairie.
L’étranger réiléra ses remercimens. « J'étais occupé, dit-il, à herboriser dans la montagne; Je ne m’élais pas aperçu que le temps menaçait, et sans vous j'aurais été vraiment dans un état facheux. »
Tout en disant cela, il me regardait, et remarquait que mes vêtemens contrastaient avec ceux des villageoises et la modestie de leur ameublement. « Mademoiselle a donc été, comme moi, surprise par l’orage? — Non, monsieur, reprit Julie, mademoiselle d'Ormoise demeure avec nous.— Comme votre pajente? — Nous n'avons point cet honneur. Mademoiselle est fille du comte d'Ormoiïse, lieulenant-général, cordon
rouge, mort dans l’émigration. — EL sa mère? demanda l'inconnu, en regardant Rosalie. — Est morte aussi, reprit-elle.
—Et c'est vous qui l'avez élevée? — Le mieux qu'il nous a été possible, continua Julie, et elle a bien répondu à nos soins.
Tout annonce dans mademoiselle une naissance distinguée ; » et alors il loua mes faibles agrëmens. Je me sentais rougir; personne ne m'avail jamais rien dit de semblable, etje ne savais pourquoi cela me faisait plaisir et peine tout à-lafois. Gependant l'orage continuait avec la plus grande force; l'eau eutrait de toutes parts dans la chaumiére.Julietremblait toutes les fois que la foudre grondait, L'inconnu me fit compliment en voyant que je n’étais pas même troublée par les coups les plus violens; je lui dis que je devais celle tranquillité à l’habitude que Rosalie m'avait fait prendre de me soumettre à la volonté de Dieu, dans tous les évènemens, bien persuadée qu'il
préserve des accidens ceux qui mettent en lui leur confiance. La conversation s’engagea entre Jui et ma mére, et l’éranger paraissait charmé des grâces de son esprit et de l'instruction sans pédantisme qu’elle déployait; il ne pouvait concevoir que l’on eût un ton aussi parfait avec un juste et une cornette. « Par don, ditsil, je ne croyais pas que ces montagnes renfermassent de si rares trésors. Depuis six semaines, j'y cherche des plantes inconnues; mais vous et mademoiselle devez bien plutôt fixer l'attention des observateurs, que tout ce qu’elles leur offrent de plus curieux. — Rien n’est cependant si simple que notre existence : vous savez le rang que le père de Félicie tenait dans le monde; on me choisit pour l’élever, parce que je l'avais été moi-même avec assez de soin. La révolution à tout bouleversé ; mon élève a perdu ses parens et sa fortune; je suis venue ici avec mon amie, ajouta-t-elle
: 89 en montrant Julie, 5 gi amené celle chère orpheline, je J'ai élevée de mon mieux. Vous voyez que tou cela n’a rien d'extraordinaire.— Ah! ce qui l'est, monsieur, dis-je en prenant la parole, c'est tout ce que leur tendresse a fait pour moi. Les travaux les plus pénibles, les plus grandes privalions , rien ne leur coûte. lorsqu'il s'agit de moi. Auprès d'elles, je n'ai d’autres occupations que celles que j'aurais eues dans le monde, si la révolution ne m'avait pas enlevé ma fortune ; quelque chose que je puisse leur dire, elles ne veulent point que je partage leurs peines, Ah! quelle serait ma joie si je pouvais rentrer dans une partie de mes biens, pour les mettre ämon tour dans une situation douce et commode !— Tout ce que j'entends dire ici m'enchante, reprit M. de Saint-Elme ( c’est ainsi qu'il se nomme); el si vous me le permeltez, je viendrai quelquefois admirer des vertus gi rares dans le siècle où nous sommes,
—Si vous voulez, monsieur, faire le plaisir à mademoiselle d'Ormoise de venir la voir, je voudrais connaître à qui jai l'honneur de parler? » IL nous dit son nom; il ajouta qu'il avait une fort belle terre à six licues de Clermont; qu'il ne l'avait point quittée depuis les troubles politiques, et s'y était constamment occupé des arts et des sciences, principalement de la botanique; qu'ayant enlendu dire que les montagnes où nous habitions étaient fort riches en végétaux , il ÿ élait venu pour former un herbier; qu'il logeait à Aurillac, dans une petite maison qu'il avait louée pour le reste de la saison, et qu'il espérait qu’on voudrait bien lui permettre de venir quelquefois profiter d’un aussi aimable voisinage. Ma mère répondit qu'il me ferait honneur, mais qu’elle le prévenait que ce ne pourrait être que le dimanche ; que tous les autres jours mademoiselle d'Ormoise n'était point visible, restant seule pendant que
les travaux de la campagne forçaient Julie, et elle, de sortir, et qu'alors sa porte était fermée. M. de Saint-Élme ne parut pas très-content, el dit qu'il viendrait dimanche, puisqu'il n'y avait pas moyen de nous voir plus tôt. L'orage avait cessé, et M. de Saint-Elme n'ayant point de raison de rester plus long - temps , partit.
Depuis dix-huit ans que ma mère était retirée en Auvergne, c'était fa première fois qu’elle avait eu quelque rapport avec un homme de la société; elle en avait éprouvé. une sorte de plaisir qui l’étonnait elle - même; et des idées vagues de bonheur s'étaient présentées telle. Cependant elle n’en fit part ni à Julie ni à moi; mais elle alla trouver le curé, sans nous le dire, et le pria de faire auprès de son confrère , le euré d’Aurillac , des informations sur le ‘compte de M. de Saint-Elme.
On n’était encore qu'au mardi, ainsi elle avait le temps de savoir ce qu'on devait
penser de lui avant le jour où il devait revenir. Elle résolut, quoique sa conversation lui eût élé très-agréable, de ne pas le recevoir passé ce jour-là, si c’était un homme dont la réputation ne fût pas excellente sur tous les pois. Le: curé lui promit d'aller à Aurillac le lendemain; eLma mère, qui ne voulait point que Julie ni moi pussions savoir celle démarche, convint avec le pasteur qu’elle viendraitsavoir la réponse le jeudi malin.
En effet, Rosalie y alla. Le curé lui dit, dès qu'il laperçut , qu’il s'était acquitté de sa commission. « Mais ce qui est très-plaisaut, dit-il, c’est que le curé d’Aurillac était chargé par M. de Saint - Elme de prendre auprés de moi les mêmes informalions sur lout ce qui vous regarde; pour vous rendre compte d'abord de ma commission, voici ce que le respectable pasteur d'Aurillac m'a dit de M. de Saint- Elme: il est d’une très-ancienne maison de cette province, puissamment riche,
95 ; très-instruil, el rès-modeste; plein de piété , d'honneur , généreux ; bienfaisant , charitable, cherchantles malheureux avec autant de soins que Îles autres les fuient, du commerce-le plus sûr et le plus simable; le curé ne lui connait qu’un tort, c'est de ne point vouloir se marier, parce qu'il a généralement assez mauvaise Opinion des femmes; du reste d'excellentes mœurs et généralement aimé, et estimé de Lous ceux qui le connaissen£. »
Ce portrait, qui n’est point flalté, enchanta ma mère, el avec d'autant plus de raison que le curé avaitsu, comme nous l'avons dit, par son confrère, que M. de Saint-Elme l'avait chargé de prendre les plus minulieux renseignemens sur mademoiselle d'Ormoise ; notre curé ne lui en avait donné. que de fort avantageux; sans cependant trahir le secret de Rosalie, que lui seul ct Julie savaient dans le pays, et qui avait été confié an curé sous le sceau de la confession. Ma
mére jugeait, d’après ces informations, que M. de Saint-Elme ne m'avait pas vue avec indifférence: mais ce qui la tourmentait, c’est qu'elle s'imaginait, d’après ce que l’on lui disait de M. de Saint- Elme, qu’il avait le dessein de lui offrir quelques dons qui pussent nous mettre plus à l'aise, et elle était décidée à Les refuser, bien persuadée que, quelque pures que soient les inlentions d’un homme, une jeune personne ne peut jamais recevoir quoi que ce soit de lui sil n’est pas son très-proche parent. Ce que madame d'Ormoise avait imaginé arriva; M. de Saint-Elme vint le dimanche , et après avoir causé quelque temps, il engagea ma mére à passer avec lui dans le jardin, et, tirant une bourse pleine d’or, il la supplia de l'accepter pour rendre notre situation meilleure. Rosalie le remercia, et, le pria de ne point s’offenser si elle le refusait ; mais élle n'avait besoin de rien, et mademoiselle d'Ormoise
encore moins. M. de Saint-Élme insista ; Rosalie mit alors dans ses refus tant de dignité , qu'il en forsurpris.Il nva dit depuis qu'il avait eu alors quelque soupçon de la vérité. Il lui proposa de quitter la chaumière , d'accepter sa maison d'Aurillac, dont il allait parür incessamment .
« Pourquoi sortirions-nous de ce villige où la Providence nous apréservées de tout malheur depuisdix-huiL ans,» lui réponditelle? Saint - Elme, désolé de ne pouvoir rien obtenir, rentra avec ma mère, el crul au moins qu'on accepterait de venir diner chez lui; il nous invita toutes trois. « C’est impossible , dit Rosalie : mademoiselle d'Ormoise ne sort jamais sans moi; ellene peut donc pas plus diner chez vous, que yous ne devez faire asseoir à volre table de simples paysannes. — Des paysannes comme vous, madame, sont préférables à beaucoup de femmes de haut parage.
— Cela est possible quant aux sentimens, mois la société a ses lois, dont on-ne s°
trouve jamais bien de se départir. » J'avais fait une profonde impression sur le cœur de M! de Saint-Elme, et la conduite de ma mêre, en le pénétrant d’admiration, lui Gtait tout espoir. Voyant qu'il fallait se soumellre aux volontés de cette simple Paysanne, qui lui imposait plus qu'il n'aurait voulu, il prit congé de nous, en disant qu'il espérait qu'on. Jui permettrait de venir diner dimanche. « Qui dit ma mére, qui se doutait de son projet, mais c’est à condition que vous accepterez notre repas lel que nous pourrons vous l'offrir, sans prétendre y ajouter quoi que ce soit au monde. — Quoi, pas mème de ma chasse ?— Non, monsieur. » Ce non fut dit avec tant de fermeté, que Saint- Ëlme n’osa enfreindre une défense si forinelle.
Julie trouvait que ma mère tenait bien rigueur à Saint-llme : « La réputalion d’une jeune personne est si importante et sifragile, qu'on ne peut mettre trop de
précaution pourla conserver, » répondait.
elle. J'étais, malgré moi, occupée du dimanche : je craignais. que notre diner ne fût pas assez bon pour M. de Saint- Elme ; ma mére y pourvut: elle alla trouver le curé, lui raconta tout ce qui s'était passé, l’engagea à venir prendre part du repas, et le pria de lui prêter tout ce qui était nécessaire, pour donner à la pauvrelé l'air d'une aisance honnéte.
Le curé ne demanda pas mieux : il prêta jusqu’à sa vicille gouvernante Marie ;il envoya aussi un pâté de Lièvre, et du vin; le reste du repas était simple, mais bon :
le dessert, que j'avais arrangé-moi-même, était composé de laitage et de fruits, Les plus beaux que j'eusse pu trouver dans le village.
M. de Saint-Elme vint de très-bonne heure; cependant on ne devait diner qu'après vêpres, afin que le curé püût être des nôtres. Le repas fut très-agréable :
noire pasteur élait un homme d'esprit ;
me mère futcharmante, je l’écoutais avec un plaisir infini; je me disais : comment est-il possible que Rosalie ait été femmede-chambre? Comme elle est au-dessus de la bonne Julie! Je remarquais celle différence; elle frappail encore plusSaint- Elme , que le curé invila , ainsi que nous , pour le dimanche suivant. Je craignais que ma mère ne refusât; mais, à ma ‘grande salisfaction , elle accepta. Saint- Elme n'osait enfreindre la défense qui Jui avait été faite de venir dans la semaine ; il courait dans Loute la montagne, espérant qu'il me verrail; ce fut inutilement qu'il s’approcha de notre chaumière: il ne m'aperçut même pas. Le diner chez le curé fut aussi agréable que le dernier; le pasteur d’Aurillac nous insita à son tour. Ma mère s’en défendit son curé inlerposa son autorité, el nous allâmes à la ville. Le curé nous donna un diner si recherché, qu'il parut à ma mére que c'était M, de Saint-Elme qui lui avait
servi de maître-d’hôtel. Après diner, 1 fallut bien se promener dans les jardins du presbytère : une porte communiquait dans celui de M. de Saint-Elme ; et, sans s’en douter, ma mère se trouva chez lui, où une collation délicieuse élait préparée; elle ne put se défendre d'y prendre part:
Rosalie cependant était inquiète, el se repentait d’être venue À Aurillac; lorsque lerepas fut fini , M. de Saint-Elme lui adressa ces paroles :«J’ignore qui vous êLes, madame ; inais vous ne me persuaderez jamaisque voussoyieznée danslacondition où vous êles : ce qui n’est pas douteux, c'est que vous avez.une grande aulorilé sur mademoiselle d'Ormoise; c’est donc de vous que j'attends mon bouheur ; je lui demande sa main , et je mets à ses pieds tout ce que je possède. » Ma mére, interdite d’un bonheur si inattendu, garda un moment le ‘silence. Je ne savais ce qu'elle répondrait; je craignais qu'ellene zefusit un homme dont je priseis bien
Plus les qualités aimables que la fortune; enfin elle prit la parole : « Monsieur, vous honorez beaucoup : mademoiselle d'Ormoise ; mais elle estsans fortune, sans parens; elle n’a point quitté , depuis dixhuit ans, le village où je l'ai élevée : ne craignez-vous point qu’un changement si subit ne soit trop au-dessus d'elle, ct qu'elle ne soil pas en état de remplir d'aussi importantes obligations ?—Elle les remplirait, j'en suis sûr; mais, d'ailleurs , vous ne la quitterez pas, et vos conseils...
—Oh!m'écriais-je,avec un transport dont je nefus pasla maitresse, vous ne me quitterez pas ;si je pouvais le craindre, jerefuserais l'honneur que M. de Saint-Elme veut bien me faire. — Je ne résiste pas à ce doux sentiment que la nature L'inspire, ma chére Félicie; viens dans les bras de ta mère, qu'elle te présente à ton époux. — Je l'avais devihé , reprit Saint- Elme, cn tombant aux genoux de ma mére : « J'emme céleste, qui pourra ja-
mais vous marquer tout l'amour et le respect quenous vous devons! » Quant à moi mon bonheur avait été si grand en relrouvantma mère dans ma chère Rosalie, que je.ne pusle supporter : je perdis connaissance dans ses bras; ses douces caresses me firent bientôt recouvrer mes sens :
mes premiers regards furent pour elle ; mais je ne pus me défendre de voir , avec un grand intérêt, celui qui devait fixer le sort de toute ma vie,àgenoux présde moi, soulenant ma lèle, el ayant encore, dans sestraits l'impression de l'inquiétude que mon évanouissement lui avait causée. Les bons curés élaient dans l'admiration de celle scène touchante. Nous avions un peu oublié Julie; je m'en aperçus, je courus à elle; je l'amenai à Saint-Elme.
« Elle est aussimon amie, lui dis-je : elle a partagé tous les soins de ma mère ; elle a travaillé pour me nourrir, — Nons ne la séparerons pas de nons, cette bonne Julie, dit Saint-Elme.—J'en mourrais, »
reprit cette digne fille, Dès le soir, Saint-Elme voulut que le contrat füt signé, On envoya chercher à Clermont les dispenses; et, trois jours aprés, j'épousai le plus aimable, et le plus estimable des hommes. Nous partimes pour Versac :
c’est le plus beau châtean de la province.
Ma mére reprit, avant de-quitter le village, les habits qui convenaient à sa naissance : je ne pouvais m'empêcher d’admirer comme elle était encorebelle. Julie sentait que son rôle avec M. de Saint- Elme serait embarrassant; mais il a tout arrangé pour sa salisfaction : il l’a mariée a son intendant, qui demeure dans une petite maison très-agréable, bâtie dans le pare ; là, elle tient son ménage avec son mari: ellevient me voir tous les jours, el je vais souvent chez elle.
Voilà, mes chères cousines, par quelle route le ciel nous a conduits à la félicité la plus grande qu’on puisse espérer sur la terre; elle a été augmentée par celle
d'apprendre que tout ce qui vous est cher est réuni auprès de vous. C’est encore à mon cher Saint-Elme que je dois celte satisfaction; car nous ignorions entièrement où vous habitiez : c'est lui qui, dans un voyage qu'il fit à Paris, a rencontré M. le vicomte d'Ermilly, qui partaitavec sa famille pour vous rejoindre ; ils avaient servi ensemble dans le même régiment avant 89. M. de Saint-Elme ne se doulait pas alors qu'il deviendrait son parenl.
Donnez-nous de vos nouvelles à tous, el venez ici cet automne revoir ma mère qui, même avant de me permellre de lui donner ce titre, me parlait souvent de vous comme étant de mes parens, et m'apprenait à vous chérir : elle sera aussi joyeuse de vous présenter ses enfans, qu'elle aura de plaisir à embrasser les vôtres. Fécics De Sainr-Eime.
Nos jeunes gens furent si enchantés du récit que leur cousine leur avait en-
voyé, qu'il leur était difficile de s'occuper d’autres choses. Philippe lui-même convint qu’on ne pouvail revenir des douces émotions que la félicité de leurs parens leur avait lait éprouver, à de froides définilions. Les péricarpes furent remis au lendemain, et nos apprentis savans revinrent pour s'entretenir avec leurs méres du bonheur de Félicie, et du désir qu'ils avaient de faire connaissance avec monsieur et madame de Saint-Elme. On forma dès Le soir le projet d’aller à Aurillac, et de faire le plus bel herbicr sur le mont Cantal. En attendant, Les jeunes gens se donnèrent rendez-vous pour le lendemain à la grotte; mais ils avaient fait inutilement le projet de s’y réunir:
des voisins vinrent s'établir au château pendant plusieurs jours, qui furent occupés par la chasse, la danse et la musique, et'il fallut pendant tout ce temps renoncer à la botanique.
PS RE Re cit S