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CHAPITRE. V

L’auto-accusation chez les enfants débiles et déséquilibrés.

L’auto-accusation trouve sa plus grande fréquence chez les enfants débiles et déséquilibrés. Les états de dégénérescence psychique comprennent, outre la débilité mentale et la déséquilibration, les diverses névroses.

En bas de l’échelle, il y a le débile simple, qui est inférieur en tout. Le développement physique est retardé. Le développement intellectuel est resté stationnaire et laisse le sujet semblable à un tout petit enfant. Il est crédule à l'extrême, dit et avoue tout ce qu’on veut. Il est aussi suggestible à l’extrême. En outre, la notion du réel est si minime que l’imagination, les rêves, peuvent être le point de départ de récits d’auto-accusation, le plus souvent sans portée. |

Le déséquilibré est non en dessous mais à côté du développement psychique correspondant à son âge. Certaines facultés sont souvent remarquables, en particulier la mémoire, qui fait de l’écolier un brillant sujet, et qui, alimentée par les lectures, les conversations des grandes personnes, permet de construire des récits très vraisemblables. Parmi les déséquilibrés, il faut surtout retenir les mythomanes : la mythomanie, dénommée et étudiée par Dupré, est l’exagération et la persistance de l’activité mythique de l'enfant normal. De. plus, elle est souvent associée à d’autres tares affectives et morales. Elle revêt deux formes principales : la hâblerie fantastique avec

cuis est

récits étranges et merveilleux, et l’auto-accusation, ou plutôt l’auto-hétéro-accusation criminelle. Dans la mythomanie, Dupré fait rentrer beaucoup de caractères qui, avant lui, étaient attribués à l’hystérie, en particulier la tendance à l’auto-hétéro-accusation. Déjà bon nombre d'auteurs avaient comparé l’hystérique à l'enfant, souligné le caractère puéril de la mentalité hystérique. Collin a pu écrire récemment (1) : « L’hystérie est une maladie de l’évolution du système nerveux avec persistance des signes infantiles ». Pour Dupré, la mythomanie représentait une persistance de l'imagination à l’état infantile, avec signes associés d’agénésie psychique et même physique.

Doit-on séparer la mythomanie de l’hystérie, ou affirmer que la mythomanie n’est que le mensonge de l’hystérique ? Pour Logre, élève de Dupré, le seul stigmate psychique de l’hystérie, c’est l’état mental imaginatif qui se traduit par la mythomanie. Pour lui, l’hystérique n’est qu’un mythomane en suractivité continuelle de l’imagination.

Peut-on faire de la sincérité une limite de démarcation et dire que l’hystérique ment inconsciemment, et le mythomane volontairement ? Mais est-on toujours sûr de la sincérité de l’hystérique, et, de la mythomanie, Dupré dit que si elle est accompagnée de conscience et de volonté dans beaucoup de cas, elle est presque toujours inconsciente et involontaire chez l’enfant.

De ces discussions confuses, faites peut-être plus de mots que d'observations cliniques, on peut cependant retenir cette définition imagée de Dupré et Logre : « Le mythomane fabule surtout avec son esprit, l’hystérique fabule surtout avec son corps ».

L’auto-accusation du débile simple est comparable à celle que nous avons décrite chez l’enfant normal, mais poussée jusqu’à l’absurde. On fait avouer au jeune débile

(1) A. Cozzin. — Traité de Médecine légale infantile. (Paris, 1920.)

re

suivant le sens, l’intonation de la question, les choses les plus monstrueuses comme les plus invraisemblables : « Tu

n’as pas été sage, tu as battu ta mère ? » —« Oui.» — « Tu l'as même tuée ? » — « Oui. » Quelques minutes après

« Tu aimes bien ta mère ? » — « Oh ! oui. » — « Tu ne lui fais jamais de misères ? » — « Oh! non ». Quelqu'un

persuadé d’avance de la culpabilité d’un pareil enfant peut être dupe de semblables aveux, mais un médecin averti ne peut méconnaître le caractère de ces réponses, absolument prévues, absurdes, contradictoires. En fait, l’auto-accusation du débile simple n’a pas une très grande importance médico-légale.

Les récits du déséquilibré mythomane ont des conséquences plus graves. Ils sont mieux construits, plus vraisemblables. En outre, le déséquilibré pervers joint un constant désir de nuire ; aussi, son récit est surtout fait d’autohétéro-accusation.

L'enfant mythomane et pervers, en général une petite fille de 9 à 13 ans, raconte presque exclusivement des affaires de mœurs, des attentats à la pudeur, des viols. Ces enfants ont, sur les choses sexuelles normales et sur leurs perversions, des connaissances que ne possèdent pas souvent de grandes jeunes filles ou des femmes mariées. Très fréquemment, d’ailleurs, les autres acquisitions sont rudimentaires, malgré une bonne mémoire qui permet de soutenir un récit vraisemblable. La petite fille met en scène, avec elle, des inconnus, des personnes de l’entourage, des parents, parfois le père. Elle choisit souvent ses complices parmi ceux dont tout le monde et elle-même connaissent les mauvaises habitudes, ce qui rend très difficile la découverte du mensonge, sinon par des preuves matérielles. Elle peut choisir des personnes d’une moralité irréprochable, et dont la réputation peut être ainsi irrémédiablement compromise. La littérature médico-légale rapporte plusieurs suicides consécutifs à des accusations mensongères.

th)

L’entourage a, lui aussi, sa part de responsabilité par les questions trop précises, souvent volontairement trop évocatrices (dans un but soit louable d’information, soit répréhensible de vengeance ou de chantage).

Sont à incriminer aussi les conversations sans retenue devant les enfants, les lectures devant eux d’affaires passionnelles, ainsi que le montre l’observation suivante.

Observatior XI. — Bourpin (!)

Une petite fille abandonnée fut adoptée par M. et M"° X..., gens des plus honorables. Cette enfant, gentille et gracieuse, fut admise dans leur intimité. Un jour, survint un grand scandale qui alla se dénouer devant la cour d’assises. Les journaux ne purent tout dire, mais des sous-entendus provoquèrent des commentaires qui se firent sous le manteau de la cheminée. La lecture des débats fut faite à haute voix, en présence de la petite fille qui jouait avec ses poupées, et qui, d’ailleurs, semblait ne faire aucune attention à ce qui se disait autour d’elle. On considérait l’enfant comme incapable, en raison de son jeune âge, de comprendre la conversation tenue à mots couverts. Quelques jours après la lecture et les commentaires imprudents dont elle avait été suivie, M"° X.., entrant subitement dans le salon, surprit la petite fille qui, tenant sa poupée, l’embrassait avec effusion à la partie supérieure des jambes tenues écartées. M"° X... demanda à l’enfant qui pouvait lui avoir appris pareille chose. La petite fille, nullement déconcertée, dit qu’elle faisait à sa poupée ce qu’on lui avait fait à elle-même. Puis la confidence alla son train. La petite déclara qu’étant en nourrice elle couchait habituellement avec son frère de lait, qu’elle appelait son petit mari. Elle ajouta qu’en ces occasions ils se conduisaient comme mari et femme. Après le petit garçon, étaient venus le père nourricier, puis le grand-père, qui avaient pris les mêmes licences que le petit mari. Ce récit fut épicé de détails étranges sur les douleurs ressenties par elle-même. Or, les héros étaient une

(x) Bourpin. — Les enfants menteurs. (Annales médico-psychologiques, 1883).

fillette de quatre à cinq ans et un petit garçon de dix ans. M. et M”"° X.., attérés, voulaient intenter un procès. Sur ces entrefaites survint un homme expérimenté qui dit : « Mais les faits sont-ils vrais ? » La petite fille fut soumise à l’examen d’un médecin qui dit qu'aucun attentat n’avait été commis sur la personne de l’enfant. Une enquête dans la famille de la nourrice provoqua les plus grandes colères. La petite fille, poussée dans ses derniers retranchements, avoua qu’il n’y avait rien de vrai dans ce qu’elle avait dit. Elle confessa qu’elle avait voulu faire « comme les dames que l’on avait mises dans le journal ».

Observation XII (résumée). — KrArr-EBixG

Une fillette accuse deux religieux de l’avoir violée. Elle rencontra un prêtre, H..., qui se permit quelques indécences vis-àvis d’une cousine avec qui elle se promenait. Quelques jours après, elle va au couvent, elle est violée par l’abbé. Plusieurs religieuses prêtent leur concours. Quelques jours après, sa cousine la conduit se confesser, le confesseur lui fait un grand discours au sujet de sa faute, la menace de Dieu qui s’est retiré d’elle. Il lui indique le couvent comme une retraite sûre où elle aura des plaisirs que l’on ignore dans la vie civile, satisfaire tous ses sens et avorter facilement. Plus tard, elle dénonce un abbé, V..., comme ayant abusé d’elle. Récits pleins de contradictions fantaisistes, avec détails très voluptueux puisés dans les romans, mais ils indiquent une inexpérience réelle au point de vue sexuel. È

Au bout d’un an et demi, elle se confesse à sa mère, qui porte plainte. L’instruction montre que les faits incriminés étaient imaginaires. Les organes génitaux étaient constitués de telle sorte que l’introduction du pénis était impossible.

Le père de la fillette a été psychopathe ; dans la famille se trouvent des épileptiques et des faibles d’esprit. La fillette présentait une atrophie remarquable du sens moral et des tendances érotiques, liées à une évolution pubère difficile, irrégulière et douloureuse.

(x) KrArT-EBiN@. — Médecine légale des aliénés.

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