CPETA PRIOR EF: LI
L’auto-accusation chez l’enfant rormal.
« La vérité sort de la bouche des enfants », proclame la Sagesse des Nations, que contredisent la clinique, comme la simple observation des faits. La Bruyère disait des enfants : « Ils sont menteurs », mais il avait tort d’expliquer parce que « ils sont déjà des hommes ». La tendance au mensonge est au contraire le propre de lesprit de l'enfant. Montaigne disait : « La menterie chez l’enfant croit quant et quant eux ».
Le petit enfant ne comprend pas toujours le sens des questions, il dit indifféremment oui ou non, plus tard « je ne sais pas ». Il sort rapidement de ce stade, et trouve, dans l’apport de l’imagination et la suggestibilité, d’autres raisons de mentir. Le réel et l’irréel se mêlent constamment dans son esprit. L’altération de la vérité est la règle de son récit, elle s’explique par l’inexpérience psychologique, par l’imagination créatrice, par la suggestion étrangère. « La véritable cause du mensonge de l'enfant, dit fort bien Dupré, est l’aptitute mythique de cet âge ; il faut sentir, puis mal percevoir, pour enfin bien percevoir. » Cette activité mythique se manifeste plus spécialement vers l’âge de 10 à 14 ans, et chez les fillettes d’une manière plus précoce et plus riche que chez les garçons. Aussi, connaît-on depuis fort longtemps les dépositions mensongères et les fables accusatrices fomentées par les enfants devant les tribunaux : accusations de mauvais traitements, d'enlèvement, de viol, etc.
BP Vrir
Quel est le but de ce mensonge enfantin ? Chez les jeunes enfants, c’est une occasion de bavardage, plus tard de vanité, et surtout une excuse pour une faute ; parfois un moyen de se venger en accusant un tiers. Le récit, d’abord, est confus, plein d’oubli, sans détails précis, garni de contradictions et d’invraisemblances, augmenté sans cesse par les apports de la suggestion étrangère, l’interrogatoire l’'amplifie presque à volonté et ne parvient pas à le fixer, seuls les détails suggérés de toute pièce restent immuables. Réduit et flou au début, le récit prend de l’ampleur et de la précision, uniquement après l'intervention de l’entourage, à l’occasion des questions et des craintes manifestéés par celui-ci. Enfin, le mensonge n’est pas de très longue durée. Il suffit, quelquefois, de dénégations sévèrement exprimées pour amener l’effondrement de toute la fable inventée, et obtenir des aveux formels.
Le mensonge, même accepté pour l'expression de la vérité, ne présente nul danger quand il s’agit de choses indifférentes et de petits intérêts. Mais quand il est fait en justice, l’accusé peut être gravement compromis, car le Juge résiste difficilement à la parole de l'enfant, qu’il tient trop souvent pour sincère.
Les observations que nous publions plus loin montrent combien il faut cependant être circonspect, même quand l'enfant s’accuse lui-même. Cette auto-acusation, qui devient souvent de l’auto-hétéro-accusation, a les caractères du mensonge banal de l’enfant normal. Elle évolue schématiquement ainsi : à l’occasion d’un fait réel et répréhensible, l'enfant est accusé. Le plus souvent, celui-ci ne se rend pas compte de la gravité dé l’acte reproché : il nie d’abord ; on insiste, il proteste plus faiblement, puis fatigué, il avoue. On lui demande alors le récit détaillé de sa faute. Il invente aussitôt une version plus ou moins confuse, qui peut paraître vraisemblable. Cette version varie devant la contradiction de certains faits, ce qui d’ailleurs ne fait pas soupçonner l'innocence de l’enfant ; même assuré de
Mi)
l'impunité, pourvu qu’il dise la vérité, quelle qu’elle soit, il peut persister dans son récit d’auto-accusation. Enfin, poussé à bout par la précision de l’interrogatoire et par l'évidence des faits, il avoue son innocence.
Pour illustrer cette rapide description, nous résumons sous forme d'observation des notes, prises au jour le jour, sans pensée de publication, dit leur auteur, qui les a laissées paraître comme un document utile pour létude de la criminalité infantile.
Observation 1. — SCHLUMBERGER (1)
Julien Vincent, 14 ans. Son père travaille à la journée ; il est intelligent, mais a mauvaise réputation. On dit qu’il fait de la prison pour braconnage ; il est endetté et laisse sa femme se débrouiller seule avec quatre enfants, dont Julien est l’aîné.
La femme est une pauvre créature pleureuse et incapable. Elle venait parfois se plaindre de l’enfant : « À son âge, tous les vices qu’il a déjà ! Il en a que je ne peux seulement pas vous dire ». Julien a la mine éveillée.
Voici les faits : En me ramenant à la Mattraie, Dollet me dit : « Monsieur ne sait pas que le porte-monnaie de Madame a été volé. Celui qui a fait le coup a bien choisi son moment, le porte-monnaie contenait 100 fr. et une pièce d’or de 20 fr. Il y avait aussi la clef de la malle et une collection de timbres étrangers... on a cherché partout. Du reste, nous avons des soupçons, je crois bien que c’est le petit Julien qui a fait le coup pendant qu’il montait les bagages. Les deux ouvriers montaient de grosses mailles, et puis j’ai confiance en eux. Julien était chargé des petits bagages. Madame se rappelle qu’elle a posé son porte-monnaie sur la table de la salle à manger. [1 n’y avait donc qu’a étendre la main pour le prendre en passant. Et puis, il y a des choses louches : quand à la ferme on a su la disparition du porte-monnaie, ma femme a dit à Julien : « Est-ce que tu n’étais pas aussi à la Mattraie ? » II
() Nouvelle Revue Française, 1** Novembre 1919. — J. ScarumBerGEr ‘‘L’enfant qui s’accuse ”.
a de suite dit « Non ». C'était un mensonge évident, puisqu'il est monté trois fois au premier étage. Il a ajouté : « Si le porte-monnaie est perdu, je vais aller à la Mattraie, je le retrouverai ». Malheureusement, sur ces entrefaites, les autres lui ont fait peur, ne voulant pas être soupçonnés et disant que s’il retrouvait si facilement le porte-monnaie, c’est qu’il Pavait caché quelque part.
— Avez-vous des raisons de croire qu’il ait déjà commis des vols ?
— On ne peut pas dire qu’il ait volé, bien que tout le monde soit persuadé que c’est lui qui-a pris la serpette du jardinier. Pour l’argent, il en rend compte exactement. Il est menteur, c’est ce qu’on peut surtout lui reprocher. Il fait bien son travail.
Peut-être qu’il avouerait s’il était questionné par les gendarmes, qu’il ait pris, ou non, il verra du moins que ce n’est pas une plaisanterie. Le mieux est d’avertir le brigadier à l’insu de Julien pour qu’il n’ait pas le temps de préparer ses réponses, il est assez malin pour combiner des histoires qui aient tout l’air d’être vraies. Il regarde toujours dans les yeux quand il ment. Dollet m’amène Julien, qui affirme toujours que ce n’est pas lui. Je prends une grosse voix paternelle « Voyons, mon garçon, tu as tellement pris l’habitude de mentir qu’on ne te croit plus sur parole. Si tu as pris le portemonnaie, rapporte-le tout simplement ». Il a un air fermé de petit paysan qui n’en dira pas plus long qu’il ne veut : « Mon-
sieur, je ne lai pas pris ». — « Je te donne jusqu’à ce soir, rapporte-le, personne ne te verra, ce sera une affaire finie. » J'apprends qu’il dit à un valet : « Celui qui a pris le porte-
monnaie, il me le payera ».
Le lendemain, arrivent le brigadier et le gendarme. Je les laïsse descendre à la ferme. Au bout de vingt minutes, le brigadier revient : « Il a avoué. Oh ! ce n’a pas été facile. Il est roublard. Tout de suite j’ai voulu lui faire de l’impression : « Allons, toi, prends tes affaires et suis nous ». Puis, dans la petite salle de la ferme, j’ai commencé à l’interroger : « C’est toi qui a pris le porte-monnaie ? Allons, avoue-le ! » Il n’y a rien à en tirer. Alors nous lui avons dit : « Ça va bien, on
t’interrogera chez le juge de paix, tant pis pour toi ». J’ai
continué : « Voyons, l’as-tu donné à quelqu'un ? » — « Non. » — « L’as-tu caché ? L’as-tu enfermé ? » — « Non. » — L’as-tu jeté à l’étang pour t’en débarrasser ? » Alors, il n’a rien répondu. Ah ! j’ai senti que ça venait. Je l’ai pressé : « Oui, tu l'as jeté dans l’étang ? » J’ai vu les larmes qui lui montaient. Il fait un signe de tête. « C’est bien ça, tu l’as jeté dans l’étang ? » Alors il a dit « Oui ». Je sentais que ça venait, c'était l'instant dont il fallait profiter. Alors je l’ai pressé. Maintenant il pleure, il est comme soulagé. »
Le petit a quelques larmes, en effet. Mais elles semblent arrachées par la rage d’avoir faibli, plus que par l’angoisse de la honte. « Dis à quel moment tu l’as pris. »
— En traversant la salle à manger.
— Où. était le porte-monnaie ?
— Sur le coin de la table.
— Pourquoi l’as-tu pris ?
— Je ne croyais pas que c’était un porte-monnaie, je croyais que c'était un portefeuille. Je ne croyais pas qu’il y avait de l’argent. |
— Quand l’as-tu jeté dans l’étang ?
— Le lendemain, vers deux heures.
On va à l’étang, Julien montre l’endroit le plus profond.
— Tu avais retiré l’argent ?
— Non, je l’ai jeté tel que.
— Pourquoi as-tu fait cela ?
— J’ai eu peur qu’on le trouve.
Il indiqua ce qu’il y avait dans le porte-monnaie ; le brigadier fait une déclaration que signe Julien.
L’enfant pleure, mais comme à regret, sans détresse.
En partant, le brigadier dit : « Monsieur retire sa plainte. Tu as déjà menti à Monsieur, mais mentir aux gendarmes, c’est bien plus grave ». — « Oui, c’est vrai que je l’ai jeté dans l’étang. » On l’interroge encore : « Monsieur, c’est comme je l’ai dit. »
On cherche vainement dans l’étang, et on ne croit plus que lJ’enfant ait jeté le porte-monnaie. On est indigné de son attitude indifférente.
Dans la matinée, j'entends un cri : « Le porte-monnaie est retrouvé, il est intact. »
Je rencontre Julien : « Pourquoi nous avais-tu raconté des histoires ? Le porte-monnaie est retrouvé ? » — « Alors, c’est qu’il était tombé au fond de l’étang. » Puis sent jeté dans l’herbe. »
Son regard est inquiet, des gouttes de sueur perlent sur son front. Son esprit est à la recherche de n’importe quelle invention. « Pourquoi ne cesses-tu de nous faire des mensonges ? Dis donc les choses comme elles sont. » — « Ma vraie pensée, c’est que je l’ai pas pris. » Il ne s’est pas disculpé auprès de ses camarades.
J’admets facilement que le brigadier lui ait fait peur, et qu’il se soit dénoncé dans la crainte d’être accusé devant le juge. Mais comment un garçon aussi débrouillard n’a pas fait un effort pour se justifier. L’accusation de vol est tombée sur lui, il l’accepte comme un malheur naturel. Le surlendemain, le brigadier est entré à la ferme ; cette fois, il s’y est pris doucement : « Nous ne te faisons pas peur, si ce n’est pas toi qui a fait le coup, pas besoin de t’accuser. Voyons, l’as-tu rapporté ? » — « Oui. » — A quel moment ? » — Vers 9 heures. » Un autre jour, il répondit à Dollet : « Le porte-monnaie, je ne l’ai seulement jamais vu. »
Nous sommes convoqués ensemble devant le juge de paix... il garde l’enfant quelque temps, puis me fait entrer. « Il dit, il affirme que c’est lui qui l’a rapporté. » Il continue l’interrogatoire :
— Sur quelle table avez-vous remis le porte-monnaie ?
— Là où je l’avais pris. «
Or ce n’est pas l’endroit où on l’a retrouvé. L’enfant invente, et ce qui lui semble l’aveu le moins compromettant. Mais comment faire comprendre au juge.
On fait ouvrir à Julien le porte-monnaie, il semble manifeste qu’il ne l’a jamais ouvert, et a une phrase qui déroute tout bon sens, tant elle suppose que l’enfant est hypnotisé par son rôle de coupable :
« Cette fois, ça ne veut pas s’ouvrir. »
Puis, lui montrant un menu échantillon : « Est-ce que ça y était ? » — « Je ne sais pas, je ne l’ai pas longtemps regardé. »
Puis il indique avoir remis le porte-monnaie sur une fenêtre tout à fait inaccessible, toujours fermée le soir. Le juge lève
les bras au ciel : « Mais, c’est l’affaire des aliénistes ». L’enfañt va signer sa déclaration, le juge l’a traité de suite en coupable. L’enfant n’a eu qu’à répondre par « oui » ou « non » aux questions posées. Nous le raisonnons doucement : « Pourquoi inventes-tu ? Cela, ce sont des mensonges. Est-ce qu’on l’a dit de t’accuser, est-ce qu’on t’a menacé ? On dirait qu’il cherche qui il pourrait accuser. » Il finit par dire : « Je ne sais pas qui l’a pris. » — « Alors, ce n’est pas toi ? » — « Non, ce n’est pas moi. » Le juge : « Alors, vous venez de déclarer ex-abrupto que votre déposition était erronée. » L’enfant, hagard, fait « oui » de la tête, bien qu’il n’ait pas compris ni ex-abrupto ni erronée. La moitié des questions ont dû lui échapper ainsi. « Pourquoi avez-vous dit que vous l'avez pris ? » — « J’ai eu peur. »
L'affaire sera classée. On se contentera d’une forte admonestation.
Observation II. — Morer
On a causé, entre gamins, de la disparition du petit Marinier tombé dans la Marne. L’un d’eux a raconté à ses parents que M... lui avait dit s’être baigné après Marinier, et l’avoir poussé dans l’eau. L'invention est peut-être de ce narrateur. Ce qui est certain, c’est que le grand-père du disparu est avisé; il va trouver le jeune M... le malmène rudement. M..., intimidé, se défend mollement, il est pressé de questions et, dans ce cas, les questions préparent les réponses. « Où l’as-tu jeté ?.. c’est là ?.. ce doit être là. » Et l’enfant, rudoyé, répond « Oui ».
Lorsqu'il fut arrêté et conduit devant le juge d’instruction, M... avoue et nie tour à tour. Si on l’interroge d’une certaine façon, il récite une leçon apprise. Si on lui parle avec bienveillance, il dit le contraire de ce qu’il a affirmé. Le retour de l'enfant disparu vint heureusement tout simplifier.
(1) Morer. — Les faux témoignages des enfants devant la justice. (Annales d'Hygiène et de Médecine légale, 1887).