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CHAPITRE IV

Dans tout ce qui précède, nous avons considéré l’anormal au point de vue de son adaptation à l’école. Le point de vue est partiel, et ne doit pas en faire oublier un autre, le médical. Il est absolument certain que, dans l’organisation et le fonctionnement des écoles spéciales, le médecin a un rôle et un rôle important à tenir. Tous les pays étrangers l’ont reconnu et lui ont fait une large place ; on a même souvent regretté dans quelques pays que le médecin se désintéressât trop de ces questions et se contentât de faire un examen rapide et sommaire des enfants à l’entrée dans l’école, au lieu de s'attacher à collaborer d’une manière continue et active à l’œuvre si importante dé l’instituteur.

Mais, après cette déclaration de principes, il n’est peut-être pas sans intérêt de fixer avec précision le rôle qui revient au médecin et les services qu’il peut rendre. Il nous a semblé, en effet, qu’on faisait en

général quelque confusion dans les attributions à lui reconnaître, et deux tendances opposées se sont fait jour : suivant l’une d’elles, la plus répandue, les anormaux étant souvent, sinon toujours, des malades constitueraient son bien, sa propriété intangible; c’est empiéter sur ses privilèges que de s’en occuper! L’opinion inverse consisterait à ne pas lui reconnaître en la matière d’autorité particulière; il en est ainsi en Allemagne, où ce sont des pédagogues qui ont la haute main sur les écoles spéciales. Ajoutons que les médecins eux-mêmes n’ont rien fait pour faciliter l’entente. Parlez d’anormaux devant eux, ils disent aussitôt : « Cela nous regardé » ; et ils n’ont point tort. Mais, ce point de droit affirmé, à peine connaissent-ils lé terrain qu’ils défendent.

Pour nous, il nous semble que la matière est assez vaste pour que chacun trouve à glaner, et lés efforts de tous ne seront pas trop pour Ce qui reste à défricher. Certaines questions échappent au médecin en tant que médecin pour être de la compétence soit du pédagogue, soit du psychologue. Mais il en est d’autres sur lesquelles, à notre avis, il a une pleine compétence et pour lesquelles aucune autre personne ne pourrait le remplacer. Limiter son rôle n’est pas l’amoindrir, bien au contraire ; c’est lui assurer une autorité de bon aloi. Il n’a pas à choisir les anormaux parmi les normaux. Il a, chez les anormaux préalablement choisis, à différencier certains types et à prescrire certaines mesures soit d’admission, soit de conduite.

l’examen medical des anormaux

le médecin n-a pas a choisir les enfants anormaux parmi les enfants deltcole

En général, on méconnaît ce . qui constitue essentiellement le médecin comme aptitudes et connaissances. On tend aujourd’hui notamment à lui accorder une sorte d’omniscience et d’infaillibilité contre lesquelles il proteste faiblement. On lé fait juge de questions qui échappent à sa compétence stricte, c’est-à-dire médicale, et sur lesquelles il émet des avis qui ne sont ni plus ni moins justifiés que ceux de n’importe quelle personne intelligente. Récemment on a pu voir, dans divers congrès et diverses Sociétés, des médecins fort bien intentionnés qui rédigeaient des programmes d’enseignement, comparaient la vertu éducative des sciences à celle des lettrés et émettaient sans douté beaucoup d’opinions très sensées, mais auxquelles l’art médical n’a rien à voir. En ce qui concerne le choix des anormaux, on obéit au même préjugé. Nous avons causé de tout cela avec bien des personnes, surtout avec dés membres de l’enseignement, et lorsque nous insistions sur les difficultés dé l’examen, on nous répondait habituellement : « C’est l’affaire du médecin ». Le préjugé que nous signalons là est très tenace, et sans douté on aura beaucoup de peine à le vaincre, car il y a trop de gens qui ont intérêt à le maintenir afin d en profiter. Nous allons l’examiner sous deux faces différentes : l’appréciation du retard pédagogique, l’examén anatomique des arriérés»

Appréciation du degré d’infériorité mentale Nous avons vu avec quelle aisance, malgré l’avis communément accepté, les instituteurs et les inspecteurs bien orientés accompliront cette partie de leur tâche. Si l’on en chargeait le médecin, son embarras serait grand. Imagme-t-on un médecin introduit dans une école de 300 enfants, et devant y chercher les anormaux par des moyens proprement médicaux? Sans doute, tout médecin, surtout s’il est aliéniste, est appelé à apprécier des niveaux d’intelligence chez les enfants et à signer des certificats d’idiotie, d’imbécillité et de débilité. Mais qu’on se représente comment les choses se passent à la consultation. Les parents amènent un enfant. Ils savent bien qu’il n’est pas « comme les autres ». Ils le présentent justement pour cette raisonlà; et par conséquent le médecin n’a jamais à distinguer cet enfant d’un normal. Il ne fait qu’écouter d’abord et longuement les parents, qui lui donnent une foule de détails. Quand il interroge et examine l’enfant, ce n’est plus que pour vérifier ce qu’il vient d apprendre en y ajoutant son impression personnelle. En général le casest grave, l’arriération est si évidente que toute personne de bon sens s’en apercevrait. La tache du médecin est donc à cet égard (car nous verrons tout à l’heure qu’elle ne se borne pas uniquement à cela) très réduite. Il n’a qu’à attester l’arriération du sujet, mettant en termes techniques le jugement que les parents lui ont presque apporté tout fait Même son appréciation de la gravité du cas, sauf études spéciales de sa part, n’est pas très différente de

l’appréciation vulgaire qui sait aussi bien distinguer l’idiot qui ne parle pas ; l’imbécile qui est incapable de recevoir une culture, mais se fait comprendre; et le débile enfin qui travaille quelque peu, mais n’est pas en état de pourvoir à ses besoins ou de se diriger raisonnablement..

Le médecin, en certifiant ainsi un'niveau intellectuel, cherche-t-il à le faire avec précision? Nullement, car ce n’est pas ce qu’on lui demande. Les parents ne viennent pas lui poser une question comme celle-ci :

« Mon enfant est-il en retard dans soii développement rûental ? » Ils ne le voient, hélas ! que trop et peu leur importe que ce soit de six mois ou d’un an. Mais ils viennent éplorés interroger : « Pourquoi cet enfant ne fait-il pas les progrès habituels? N’y a-t-il pas, docteur, quelque remède qui pourrait contribuer à son développement? » S’ils s’adressent au médecin, ce n’est même pas avec l’espoir qu’un traitement soi-disant médico-pédagogique va tirer leur enfant d’affaire ; ils sentent bien que les soins dévoués dont ils l’ont parfois entouré dès ses premiers ans sont supérieurs à tout cè que vous pouvez leur offrir avec votre caserne d’enfants; mais ils réclament ces chimères thérapeutiques dont se berce notre inlassable espérance. Dans tout cela, nous le répétons, le médecin n’a pas à apprécier avec quelque délicatesse un degré d’arriération. Mais, s’il s’y essayait, comment, par quelles méthodes pourrait-il y parvenir?

Voici un enfant de neuf ans qu’on propose pour une classe d’anormaux parce qu’il ne peut suivre les

LES ENFANTS ANORMAUX cours habituels de l’école primaire, et qu’il traîne péniblement. Vous posez alors, vous médecin, les quelques questions dont la clinique est coutumière • vous demandez à cet enfant son nom, son âge, la profession et l’adresse de ses parents ; la date actuelle : jour, mois, année; quelques détails sur son genre de vie ; vous le faites même lire ou compter. Les réponses vous sont données gentiment et avec précision. Allez-vous lui refuser l’entrée à l’école spéciale, et de quel droit? Voici les notes d’un, de deux, de trois instituteurs : il ne peut suivre, il est encore avec des enfants de sept ans malgré trois ans déjà de scolarité. Évidemment ce n’est ni un idiot, ni un imbécile, ni un débile très accentué. Mais on vous le signale comme en retard sur les enfants de son âge. Il y a donc bien là quelque chose qui semble particulier. Ce n’est pas au médecin qu’il appartient de décider s’il, convient de le laisser à l’école ordinaire. Ce n’est pas. au médecin de prendre cette détermination parce qu’il faudrait un contrôle qui lui échappe, il ne peut aller contre les affirmations qui lui sont données, vérifier si, en réalité, le retard invoqué est réel. Il faudrait le comparer avec l’état normal. Or celui-ci varie avec 1 âge. Le médecin ne sait pas avec précision quel est,, à un âge donné, à deux ou trois ans près, le degré des facultés intellectuelles ; ni, après telle ou telle durée de scolarité, le niveau habituel de l’instruction. C’est là pourtant, dans ces conditions spéciales, que le problème se pose en fait. Nous n’hésitons pas à penser que, dans de telles circonstances, réduit

à ses moyens personnels, le médecin serait incapable d'apprécier un niveau intellectuel d’enfant. Il n’a pas plus de notions à ce sujet que toute autre personne. Qu’un médecin cherche à retrouver un débile confondu avec des normaux, et il verra combien peu il est préparé à cette sélection.

Examen anatomique des arriérés. — Mais, dira-ton, la débilité intellectuelle n’a-t-elle pas ses signes somatiques, que le médecin seul peut apprécier? Les travaux à cet égard ont porté sur trois ordres de faits : l’anthropométrie, les stigmates de dégénérescence, l’expression de la physionomie. Voyons successivement les secours qu’on peut en attendre.

Taille et céphalométrie 1 II. . — De nombreux travaux

I. Cf. notamment : I. Pour la taille : Quételet, Anthropométrie, Bruxelles, 1871; et Mémoires de l’Acad. de Belgique, t. VII. — W. Burk, Growth of ehildren in height and weight, Amer: Journ. of Psychol., août 1898. — Vitale Vitali, Studi anthropoligici in servizio délia pedagogia, Turin. — Gilbert, Researches upon school ehildren, Iowa University, 1897. — Corter, The growth of St-Louis school ehildren, Acad, of St-Louis, 1894, VI, p. 323. — Berthold, in Year Book, New-York State Reformatory at Elmira, 1898, études dans une école de réforme. — Tarbell, On the heigt, weight, and relative rate of growth of normal and feeble minded children, Proc, of the Assoc. of Medic. Ojf. of Amer. Inst, for idiot, and feeble minded persons, Prankfort, 1881. — Simon, Recherches anthropologiques sur 223 garçons anormaux. Année psych., 1900, vol. VI. — Vaney, Relation entre le développement physique et le développement intellectuel. Bulletin de la Soc. pour l’étude de l’enfant, n° 33, p. 193.

II. Pour la tète : Binet, Études de céphalométrie sur 39 enfants d’intelligence inégale choisis dans les écoles primaires de Paris ; sur 100 enfants d’intelligence inégale choisis dans les écoles primaires du département de Seine-et-Marne ; sur 26 enfants d’élite et enfants arriérés dé ces dernières; sur des enfants d’élite et

ont été publiés sur la taille et la céphalométrie. Quelques-uns ont eu pour but de comparer les enfants d’école les moins intelligents aux enfants les mieux doués; d’autres auteurs ont pris pour sujets d’études des anormaux d’asile. L’absence ou le peu de résultats des premiers travaux semble tenir à une cause que nous avons exposée ailleurs et rappelée ici même (p. 59). On avait eu le tort déjuger de l’intelligence des enfants en se référant uniquement à l’appréciation des maîtres, alors qu’il aurait fallu tenir compte du rapport entre l’âge et le degré d’instruction. Le rapprochement des mesures de taille et de tête entre des anormaux d’hospice et des enfants d’école ne rencontre pas cette possibilité d’erreur et montre des uns aux autres des différences plus éloquentes. Mais il faut tenir compte encore d’un dernier élément pour faire rendre aux chiffres ainsi obtenus tout ce qu’ils peuvent donner. Si l’on se borne à comparer les moyennes les unes aux autres, on les trouve presque identiques. Nous avons montré que seule la sériation convenait ici. Elle a conduit l’un de nous à un procédé meilleur encore, celui des frontières : il existe pour chaque âge une taille limite au-dessous de laquelle les anormaux deviennent nettement plus nombreux; il existe des

arriérés des écoles primaires de Paris, Année psych., t. VU, PP- 369, 375, 403, 412. — Simon, Beeherches céphalométriques sur les enfants arriérés de la colonie de Vaucluse, Année psych., t. VII, p. 430. — Binet, Les frontières anthropométriques des anormaux, Bulletin de la Soc. pour l’étude de l’enfant, 1904, n° 16.

l’examen médical des anormaux valeurs limites des diamètres céphaliques de chaque côté desquelles se groupent des têtes réduites ou hypertrophiées qui ne vont pas sans s’accompagner d’une fréquence notablement plus grande de déficience mentale.

Nous donnons ici le tableau publié par l’un de nous de frontières provisoires pour la taille et deux diamètres céphaliques.

Frontières des anormaux (garçons).

Diamètre Diamètre Somme

Age. Taille. aatéro-post. tranversal. des 2 diam.

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