SERVICE DES ENFANTS ASSISTÉS
Élal rêcapilulalif du nombre des enfants secourus directement par l'Hospice des Enfants Assistés, avec indication des résultats obtenus pendant l'année 1873, du 1er avril au 31 décembre 1873.
Nombre d’enfants secourus : 158.
1® Enfants abandonnés après distribution de secours en
argent . 7
2® Enfants abandonnés après avoir été placés en nourrice. . 14
3® Enfants rendus à leurs familles . 20 -
4® Enfants encore en nourrice . 20 ,
5® Enfants décédés . 64 .
6® Enfants secourus, mais qui n’ont pas profité du secours
par SUITE DE MORT OU autrcs causes . 33»
Total ....... 158
« Le chiffre effrayant de la mortalité qui résulte de ce tableau devait nous conduire inévitablement à penser que les enfants dont nous prévenions l’abandon devaient être soumis à quelque fâcheux régime, puisque leur mortalité était de beaucoup supérieure à celle des enfants dont nous n’avions pas pu, par bonheur pour eux, empêcher l’abandon. »
« Nous n’avions pas tardé à mettre le doigt sur la plaie. Nous apprîmes bientôt, en effet, qu’au moment où nous prenions la résolution d’envoyer nos Enfants Assistés au Bureau municipal pour leur assurer de meilleures nourrices, l’Administration de l’Assistance publique en voyant ainsi augmenter brusquement le nombre de ses clients avait pris le parti singulier, non pas de se mettre en mesure de se procurer immédiatement un plus grand nombre de nourrices, mais simplement de remplacer les, nourrices qui lui manquaient par des gardeuses qu’elle décore du nom de nourrices sèches. »
« Avant 1872, époque à laquelle nos Enfants Assistés furent dirigés suite Bureau municipal, la nourrice sèche était chose inconnue dans cet établissement, qui fournissait par an une moyenne de 2,000 nourrices. L’effet de la mesure prise par le Conseil général fut de lui en faire fournir 4,628, en 1873; mais, comme il n’avait pas été créé de nouvelles circonscriptions de recrutement pour les nourrices en nombre suffisant, il faut, en réalité, déduire de ce chiffre 2,140 gardeuses ou nourrices sèches. En 1872, deux nouvelles circonscriptions seulement furent créées; une autre est en voie d’études et se trouve présentement dans les cartons de la Préfecture. Nous prions instamment M. le Préfet de l’en faire^ sortir au plus vite, afin que le Conseil municipal puisse permettre au Bureau municipal d’augmenter son champ d’action. »
c( En l’état présent des choses, le résultat sinistre auquel nous sommes arrivés est le suivant :
« Sur 4,628 nourrices qui ont été fournies en 1873 par le Bureau -municipal, 2,488 étaient des nourrices à lait et 2,140 des nourrices sèches. Mais commëlTfaut retrancher des 2,488 nourric"isinm't M ,067 nbufrïces -qui ont été fournies au public il en résulte que sur 3,561 enfants secourus, si l’on ose employer cet euphémisme, 2,140 ont reçmties nourrices sèches et 1,421 seulement des nourrices à lait. C’est-à-dire que dans les deux tiers environ des cas'^ les bonnes intentions du Conseil général n’ont pas reçu leur effet, et qu’alors que nous cherchions à assurer aux enfants
secourus les meilleures nourrices possibles, nous n’avons réussi, en fait, qu’à les empêcher d’avoir une nourrice. »
« Quant aux 1,421 nourrices fournies à nos Enfants assistés, la direction du Bureau municipal ne cache pas que la pliuiaxt-oiiLùté de qualité médiocre. En effet, le public payant a naturellement enlevé les meilleures, au nombre de 1,067 ; tandis que les médecins chargés d’assurer le recrutement, obligés de fournir un plus grand nombre de nourrices, puisqu’on n’avait pas créé un nombre sufBsant de circonscriptions nouvelles, n’ont pas pu se montrer difiBciles sur la qualité des nourrices. Un autre fait s’est produit, d’ailleurs, qui a concouru encore à aggraver la situation déjà si fâcheuse des nourrissons du Bureau municipal. Quand l’Assistance publique accorde un secours complet de nourrice, c’est-à-dire un secours de 10 mois, elle garantit à la nourrice 20 francs par mois. Lorsqu’elle accorde seulement un secours de premier mois, elle ne garantit plus à la nourrice, une fois le premier mois écoulé, qu’une somme de 15 francs r par mois. Qu’arrive-t-il alors? C’est que la nourrice, voyant au bout d’un i mois tomber son gage de 20 à 15 francs, s’empresse d’abandonner son nourrisson aux mains du sous-inspecteur, qui le met au régime du biberon, tandis qu’elle retourne au Bureau municipal chercher uiTïouveau nourrisson qu’elle pourra de môme abandonner au bout d’un mois. » « Et la direction du Bureau municipal, qui n’ignore pas à quelles manœuvres se livre cette femme, se trouve obligée par le manque de nourrices à fermer les yeux et à lui confier de nouveau le nourrisson qu’elle vient chercher. Il ne peut exister à ce mal qu’un seul remède, c’est que l’Assistance publique garantisse dans tous les cas un minimum de 20 francs à la nourrice. Cela constituera un surplus de dépenses de 45 francs par nourrisson, mais au point où en sont les choses, c’est un sacrifice devant lequel il ne nous est plus permis de reculer. Quant à la répartition des enfants entre les nourrices à lait et les nourrices sèches, elle dépend absolument du hasard. Oh donne les nourrices à lait aux premiers enfants qui se présentent, les nourrices sèches aux derniers ; tel enfant bien constitué et doué d’une vitalité robuste, qui eût pu résister au régime du biberon, aura la chance d’avoir une nourrice à lait ; tel autre enfant débile et malingre, né avant terme peut-être, devra se contenter d’une gardeuse, en raison du hasard qui a voulu qu’il vint au Bureau municipal à telle heure, plutôt qu’à telle autre. Vous ne serez
pas surpris de lire dans le tableau suivant les résultats véritablement effrayants de ce système :
Mortalité de tous les nourrissons du Bureau municipal.
1872 (apparition des nourrices sèches). . . 41 —
« La mortalité a donc à peu près doublé depuis l’introduction des 1 nourrices sèches au Bureau muKicî]^. » '
(c Le résultat auquel nous sommes arrivés, grâce à la négligence de f l’Assistance publique, est donc directement contraire à celui que nous avons recherché. Quand une femme se présente à l’Hospice pour ahan- ' donner son enfant, si elle persiste dans son dessein malgré les sollicitations de l’Administration, l’enfant qu’elle abandonne est assuré d’avoir une bonne nourrice; si au contraire, elle ne reste pas insensible à l’appel fait à ses sentiments maternels, on dirige son enfant sur le Bureau municipal où, dans un cas sur trois il obtient une nourrice médiocre et, dans deux cas sur trois, une simple gardeuse. De sorte qu’on se trouve avoir renvoyé cet enfant de l’Hospice, où il y a surabon- ! dance de nourrices depuis que l’extension des secours pour prévenir \ l’abandon a fait diminuer le nombre des abandons, pour l’envoyer au Bureau municipal où il n’y a pas de nourrices. C’est ainsi qu’à l’Hospice il a fallu réduire le nombre des convois de nourrices, puisque celles-ci ne trouvaient plus de nourrissons, tandis qu’au Bureau municipal on se plaint,- avec tant, de raison, du nombre insuffisant des convois.
En présence de ce résultat déplorable, nous devons tout d’abord dégager la responsabilité du Conseil général. Si les mesures qu’il a prises pour améliorer la situation des Enfants assistés ont produit un effet inverse de celui qu’on devait attendre, la faute en est à rAdmii2^tratiç)îi,Je rAssistance publique, qui a établi un serv^ice de nourrices sèches au Bureau ^
municipal sans y être autorisée et sans même en informer le Conseil général. Si le chiffre effrayant de la mortalité des nourrissons dont nous avions prévenu l’abandon ne nous avait conduits à découvrir l’état réel des choses, ce système aurait pu se prolonger longtemps encore, au grand détriment de nos nourrissons.
« Nous appelons toute l’attention de M. le Préfet de la Seine sur la gravité des faits que nous venons d’établir, et nous le supplions instamment d’y apporter un prompt remède.
« A notre avis, les moyens de faire cesser une situation aussi fâcheuse sont les suivants ;
« 1® Créer immédiatement des circonscriptions nouvelles pour le recrutement des nourrices ;
« 2° Élever la garantie mensuelle de 15 à 20 francs pour les secours partiels comme pour les secours complets ;
« 3“ Recourir, pour une période temporaire, aux médecins chargés de recruter des nourrices pour l’Hospice, puisque ceux-ci en peuvent présentement fournir plus qu’il ne leur en est demandé. (L’Administration examinera s’il est possible d’employer ce moyen.)
(( 4“ Supprimer le service des nourrices fournies au public par le Bureau municipal. »
« Cette seule mesure nous donnerait immédiatement un millier de nourrices pour nos enfants secourus, et l’on ne comprendrait pas que nous continuions de fournir des nourrices au public lorsque nous en manquons pour nos propres nourrissons. Que si l’on objectait que le Bureau municipal se trouve ainsi détourné de son but primitif, nous répondrions qu’il est déjà détourné de son but, puisqu’il ne garantit plus les payements mensuels pour les nourrices fournies au public, et qu’il a été ainsi conduit à ne plus fournir de nourrices qu’aux personnes aisées : devoir qui n’incombe évidemment pas à la Municipalité parisienne. Nous avons donc la confiance que le Conseil municipal de Paris fera droit à notre requête et se bâtera d’adopter une mesure aussi avantageuse à la portion la plus malheureuse de la population parisienne. »
Malgré la volonté si nettement exprimée et les remontrances sévères du Conseil général, malgré la mortalité effrayante qui frappait les enfants confiés à ses soins, l’Assistance publique ne se décida pas à réformer ses hflhit.ndes funestes.
ce En dépit de ces observations, disait M. Clémenceau dans son rapport de 1875, l’Assistance publique a gardé sa prédilection pour les bons de premier mois. On sait qu’autrefois elle garantissait vingt francs par mois pendant 10 mois à la nourrice, quand elle délivrait un bon de dix mois ; tandis qu’elle n’offrait aux nourrices prises en vertu d’un bon de premier mois que la garantie du Bureau municipal qui est de quinze francs par mois. Si bien que cette différence de prix amenait souvent la nourrice payée au moyen d’un bon de premier mois à abandonner son nourrisson au bout de ce laps de temps. Le résultat de ce système était de faire passer le nourrisson après un mois d’allaitement naturel chez la nourrice sèche et de là au cimetière. MalgréTnbs ob^rvations, l’Administration n’a pas encore pu se résoudre à mettre sur un pied d’égalité absolue la nourrice du bon de premier mois, et la nourrice du bon de dix mois. Cependant, lorsqu’au bout du premier mois, comme il arrive presque toujours, la mère ne peut payer les mois de nourrice subséquents, on fait maintenant payer au Département, sur le fonds des secours pour prévenir l’abandon, la différence de cinq francs par mois entre les deux tarifs. 11 serait plus simple d’accepter cette situation dès l’abord, et d’éviter ainsi à la mère, aussi bien qu’à la nourrice, des démarches inutiles. »
« Pour ce qui est de l’efficacité des bons de premier mois elle est jugée , par ce fait que, sur les 532 bons de premier mois délivrés sur le Bureau ^ des nourrices pendant le 1" semestre de 1875, il n’y en a que vingt-six, c’est-à-dire un vingtième, qui n’aient pas eu besoin de prolongation. Tout ■ le monde conviendra d’ailleurs qu’il n’y avait pas une véritable menace d’abandon dans les cas où ce très léger sécour^-a^rf&r»
11 n’y avait plus qu’un moyen 'dFïàîrê'’cessëFces pratiques cruelles, c’était la suppression du Bureau municipal dês.,iioiirrices ; le Conseil municipal, coinme le Conseil général, l’avait demandée. L’Assistance publique avait promis d’étudier la question. Mais sous prétexte de cette étude le mal fut encore aggravé.
« L’Administration, disait M. Clémenceau dans ce même rapport de 1875, étudie un projet de transformation du bureau qui deviendrait départemental et serait rattaché à l’Hospice des Enfants Assistés. »
« Rien de mieux assurément, mais il est regrettable que l’Administration n’ait pas compris qu’elle avait le devoir d’assurer le bon fonction-
nement du service jusqu’au moment de sa suppression ou de sa transformation. Elle a laissé le recrutement se ralentir et elle a même été jusqu’à supprimer les deux circoncriptions de Sens et de Château-Thierry sans prendre l’avis du Conseil municipal, ce qui nous paraît tout à fait irrégulier; de là cette disette de nourrices dont nous verrons tout à l’heure les effets. Le Bureau municipal a cessé sur notre demande de fournir des nourrices au public. Sur notre demande, il a également renoncé au désastreux système des nourrices sèches, inauguré par lui sans notre autorisation. Le tableau suivant vous renseignera d’une manière suffisante sur le système des nourrices sèches : »
(Suit le tableau qu’il est inutile de reproduire car M. Clémenceau le résume) .
« Vous voyez, répond-il, qu’en 1874 la mortalité des enfants du Bureau, qui était de 18,45 0/0 pour les enfants au sein, était de 42,59 0/0 pour les enfants en sevrage. Cette mortalité s’est élevée jusqu’à 66,35 0/0 dans l’arrondissement de Mortagne où la mortalité des enfants au sein était au même moment de 22,95 0/0. »
« Nous recommandons donc à l’Administration d’éviter à tout prix les nourrices sèches, partout et toujours. Nous croyons savoir que, dans la plupart des sous-inspections, lorsqu’une nourrice, mue par une pensée de lucre ou par tout autre motif, abandonne son nourrisson , le sousinspecteur remet celui-ci à une nourrice sèche. Nous invitons l’Administration à donner des ordres pour que l’on renonce à cette pratique désastreuse. »
« Nous estimons que l’Administration fait sagement d’étudier la question de la suppression du Bureau des nourrices. Il faut seulement qu’elle ne perde pas de vue qu’il ne s’agit en aucune façon de la suppression des nourrices elles-mêmes, et que le but qu’elle doit se proposer est simplement de rattacher ses meilleures circonscriptions à celle de l’Hospice, sans toutefois perdre de vue qu’il ne faut, à aucun prix, renoncer à fournir à la population indigente de Paris un nombre suffisant de nourrices à titre de secours municipal. »
Si l’Assistance publique n’avait pas tenu compte des remontrances du Conseil général au sujet des nourrices sèches, elle n’avait pas davantage cessé de donner des secours de nourrice valables sur des bureaux particuliers.
« Le nombre des enfants ainsi secourus, dit M. Clémenceau dans le même rapport, s’est élevé à 399. Nous réprouvons de la manière la plus formelle ce mode de secours, et nous insistons très vivement auprès de l’Administration pour qu’elle y renonce d’une manière définitive. »
« Dans sa séance du 2 mars 1872, le Conseil municipal de Paris émettait le vœu « que l’Administration renonçât à diriger certaines classes de nourrissons sur des bureaux particuliers. » L’Administration \ de l’Assistance publique renonça, en effet, sur cette demande, à ce système dit des billets jaunes, grâce auquel les enfants, ainsi secourus, j obtenaient le rebut des bureaux particuliers. 11 est vrai qu’elle introduisit f tout aussitôt dans le Bureau municipal le système des nourrices séchés ) qui était pire. Nouvelles réclamations du Conseil municipal. Sur quoi-^ l’Assistance publique renonce aux nourrices sèclies et retourne aux\ bureaux particuliers. Notre obstination sera à la hauteur de celle de J l’Assistance publique, et nous invitons de rechef l’Administration à renoncer à diriger les nourrissons secourus sur les bureaux particuliers, sans toutefois céder à la tentation qu’elle aura peut-être de retourner aux nourrices sèches. 11 n’est que trop certain, en effet, que, malgré les précautions prises par l’Administration, les femmes secourues dans ces conditions auront toujours le dessous du panier. « La mortalité des enfants placés en nourrice, » dit M. le Directeur de l’Assistance publique dans son rapport, « a atteint, dans certains milieux, le chiffre effrayant de , 75 à 80 0/0. »
« 11 sufidt de comparer ce chiffre avec celui de 18,45 0/0, qui exprime la mortalité du bureau des nourrices en 1874, pour comprendre que nous n’avons pas le droit de faire courir d’aussi funestes chances aux nourrissons que nous sommes censés secourir. L’Administration de l’Assistance publique ne pourra pas dire pour- sa défense qu’elle a été obligée de diriger un certain nombre de nourrissons sur les bureaux particuliers, parce qu’elle manquait de nourrices. Nous avons vu, en efi'et, qu’elle a supprimé deux circonscriptions de nourrices, qu’elle a ralenti le mouvement de recrutement dans les autres, et enfin qu’elle aurait toujours pu recruter de bonnes nourrices dans les circonscriptions de l’Hospice comme nous lui en avions donné le conseil dès l’année dernière. »
« Ce qui aggrave le cas, c’est que le bon de secours sur bureau particulier n’étant presque toujours qu’un bon de premier mois, l’Assistance
publique paye naturellement le premier mois de nourrice, d’après le tarif du bureau particulier, mais ne garantit en aucune façon tout ou partie du payement des mois suivants. On ajoute, il est vrai, sur le bon : sauf continuation, s'il y a lieu. Mais rien n’oblige l’Administration à continuer le secours comme quand elle a délivré un bon de premier mois sur le Bureau municipal. Ces conditions achèvent de rendre le bon de nourrice sur bureau particulier un détestable mode de secours. »
Je donne in extenso ces longues, perpétuelles et patientes -réclamations du Conseil général de la Seine pour qu’il soit bien établi quand nous arriverons au différend qui eût lieu entre le Conseil municipal et l’Académie de médecine au sujet de la nourricerie artificielle établie à l’Hospice des Enfants assistés, et qui est aujourd’hui un succès, que le Conseil général avait blâmé sans relâche et avec énergie toutes les pratiques mauvaises d’alimentation par des nourrices insuffisantes, et surtout par des nourrices sèches. Quand l’Académie accusa notre demande d’expérimentation scientifique d’allaitement artificiel, d’iMMORALiTÉ, elle n’avait pas sans doute pris la peine de connaître ces longues et patientes luttes.