CHAPITRE IV
BUREAU MUNICIPAL DES NOURRICES. — VŒU d’eXPÉRIENCES SCIENTIFIQUES SUR l’aLJMENTATION ARTIFICIELLE.
BLAME DE l’aCADÉMIE. — CRÉATION DE LA NOURRICERIE DES ENFANTS ASSISTÉS.
CONCLUSIONS DU PROFESSEUR PARROT. — SUCCÈS. — VOTE DU CONSEIL GÉNÉRAL POUR AGRANDISSEMENT.
Le Cons eil municipal de Paris, d’accord avec le Conseil général de la Seine qu’il composait d’ailleurs dans sa plus grande partie, supprima le Bureau municipal des nourrices dans le courant de l’année 1870. M. Clémenceau ayant été élu député de la Seine au commencement de la même année, la Commission du Conseil municipal me chargea de faire le rapport. Le voici :
RAPPORT
Présenté par M. Thulié, au nord de la Commission (1), sur l'avis à émettre concernant le budget de la Direction municipale des nourrices pour 1876 et la suppression de cet établissement.
(Annexe au procès-verbal de la séance du 4 avril 187C).
Messieurs,
Votre 4“ Commission a l’honneur de soumettre à votre examen le budget de la Direction des nourrices, et vous propose en même
1. La 4“ Commissionflnstructionpublique, Assislancepublique, Monl-de-Piété) est composée de MM. Prétet, Président; Lafont, Secrétaire; Asseline, François Combes, Deberle, Harant, Level, Charles Loiscau, Thorel, Thulié.
temps, d’accord avec l’Administration, la suppression de cet établissement.
Vous savez. Messieurs, que la Direction des nourrices est loin de remplir le but que l’on s’était proposé d’atteindre en la créant. Ce n’était pas une œuvre de charité que l’État avait voulu fonder, il avait essayé seulement, en établissant ce monopole, d’assurer à Paris la nourriture des enfants, en faisant cesser du même coup les exactions dont étaient victimes à la fois les nourrices et les familles qui leur confiaient des enfants.
Pendant plusieurs siècles, en effet, des femmes qui, sous le nom de Recommandar esses, plaçaient à la fois des domestiques et des nourrices, étaient seules chargées de cet office et s’en acquittaient fort' mal.- Les meneurs, de leur côté, seul trait d’union entre les familles et les femmes de la campagne chargées de leurs enfants, se livraient aux spéculations les plus blâmables et aux vols les plus éhontés. Si bien que malgré les ordonnances de police et les déclarations royales, malgré les arrêts des tribunaux destinés à combattre ces abus, l’exploitation des nourrices était devenue tellement insupportable qu’elles cessèrent de venir à Paris.
C’est pour parer à ce danger qu’intervint la déclaration royale de 1769, constituant le Bureau municipal, qui avait pour but d’attirer les nourrices à Paris, en leur garantissant le payement de leur salaire.
C’était bien un monopole créé par l’État; les deux recommandarcsses du Bureau avaient seules le droit d’être les intermédiaires entre les familles et les femmes de la campagne qui venaient chercher des nourrissons.
Mais, je le répète, cette fondation n’avait nullement le caractère d’une œuvre de charité ; le service rendu par l’État aux particuliers devait être payé par eux, l’Administration avait le droit de prise de corps contre ses débiteurs et en usait avec une rigueur extrême, avec une telle rigueur même, que des sociétés privées se fondèrent au profit des pères indigents emprisonnés, et versèrent, chaque année, pour plus de 50,000 francs d’aumônes.
Malgré les sacrifices d’argent de l’Assemblée nationale, qui supprima la contrainte par corps contre les débiteurs des mois de nourrice, malgré les subventions de la Convention et les soins de la Commune de Paris, malgré l’arrêté de germinal an IX, qui faisait passer dans les attributions
du Conseil général des hospices la Direction des nourrices, son existence n’en resta pas moins précaire et misérable, et en 1821, le désordre administratif et financier de cet établissement aboutit à une véritable banqueroute dont les nourrices furent les principales victimes.
C’est à cette époque que le Bureau fut reconstitué et organisé sous sa forme actuelle : directeur indépendant, rendant ses comptes à la Cour des comptes, budget spécial dont les recettes sont formées par les rétributions des familles et par une subvention municipale, circonscriptions départementales, ayant chacune un sous-inspecteur et un personnel médical chargés de la surveillance et du recrutement des nourrices et des soins à donner aux nourrissons.
Mais, dans cette refonte du service, on évinça les anciens meneurs ; ils établirent bientôt une concurrence qui devait amener la perte du Bureau des nourrices. Depuis cette époque, en effet, l’importance du service a été déclinant de jour en jour; pendant plus de cinquante ans, on a tout tenté, tout essayé, non pas pour rendre à cet établissement une prospérité qu’il n’a jamais eue, mais pour le sauver au moins d’une ruine complète; rien n’a réussi et il a perdu peu à peu son véritable caractère pour devenir un bureau de secours.
La Direction des nourrices offrait cependant aux parents certaines garanties de surveillance et de soins médicaux qui auraient dû attirer une clientèle sérieuse. Mais des causes inhérentes à son organisation et aussi sa transformation en bureau de secours ont éloigné peu à peu les familles riches jusqu’à délaissement complet. Le mélange des nourrices fournies aux indigents à titre de secours et des nourrices louées par des familles aisées a été une des causes de cet éloignement; ces familles avaient la crainte singulière d’étre confondues avec la clientèle habituelle de l’Assistance publique, et de passer pour faire nourrir leurs enfants par un bureau de charité.
La concurrence des bureaux privés, d’ailleurs, est assez ardente et bien entendue pour absorber toute la clientèle riche; et il faut avouer en toute sincérité que, grâce aux prix élevés payés dans ces bureaux privés, les nourrices s’y rendent de préférence. Le choix y est donc plus grand qu’à la Direction municipale, et les nourrices y sont meilleures.
Une autre cause d’éloignement des familles aisées est la mortalité effroyable des enfants confiés à la Direction des nourrices. Et cependant
cette mortalité frappe surtout sur les enfants secourus. Les chiffres sont en effet effrayants et bien faits pour frapper d’épouvante les familles intéressées, car elles ne recherchent pas comment ces chiffres se décomposent, et quelles sont les causes de mortalité; elles ne voient et ne peuvent voir qu’un total-formidable.
En 1872, par exemple, sur 3,468 enfants confiés à la Direction, il y a eu 1,282 décès.
En 1873, sur 4,729 nourrissons, 2,120 décès.
En 1874, sur 4,201 nourrissons, 1,811 décès.
Cette mortalité porte surtout, comme je le disais plus haut, sur la catégorie des enfants placés par bons de secours.
En 1872, leur nombre s’élevait à. . . . 2,474 En 1873, — — à. . . .• 3,662
En 1874, — — à. . . . 3,544
Cette mortalité formidable tient à diverses causes dont les unes peuvent être imputées aux familles des malheureuses victimes, et dont les autres sont dues à l’organisation même de la Direction. En effet, les parents des enfants conüés au Bureau des nourrices et placés par bons de secours sont dans la misère ; pendant la gestation la mère a travaillé, péniblement quelquefois, a souffert et n’a pas toujours eu une nourriture appropriée à son état; l’enfant est donc venu au monde dans des conditions mauvaises, et n’avait pas, en naissant, la résistance et la vitalité des enfants dont les parents ont vécu dans l’aisance; d’autre part, la débauche joue aussi son rôle dans cette triste statistique, et- fait de nombreuses victimes
Mais la Direction elle-même, par la façon dont les secours ont été distribués, a sa grande.part de responsabilité. En 1872, l’Administration donnait aux mères qui demandaient un secours de nourrice, un bon sur un bureau privé, c’était le système dit des billets jaunes. Naturellement le bureau privé ne donnait en échange que le rebut de ses nourrices. La plupart du temps d’ailleurs, ce n’était qu’un bon de premier mois. Le Conseil municipal, ému de la mortalité considéralile qu’entraînait ce mode de secours, effrayé d’ailleurs du nombre d’abandons qu’il occasionnait, demanda à l’Administration de ne plus user de ce système et obtint gain de cause. Mais l’Assistance publique remplaça le billet jaune par un mode de secours plus meurtrier encore pour les enfants du premier âge :
elle confia la plus grande partie des nourrissons à des nourrices sèches ; la mortalité s’accrut encore.
En 1874, la moyenne des décès des enfants élevés au sein était de 18,45 pour cent.
La moyenne pour les enfants confiés aux nourrices sèches était de 42,59 pour cent.
Il y a eu des circonscriptions où cette mortalité s’est élevée, pour les enfants nourris par des nourrices sèches à 66,35, alors que dans la même localité la mortalité n’était, pour les enfants nourris au sein, que de 22,95, chiffre, il est vrai, encore beaucoup trop élevé.
La nourrice sèche, comme on le voit, est un fléau qu’on ne saurait trop éviter; l’Administration d’ailleurs s’est rendue devant la navrante éloquence de ces chiffres et n’use plus de ce mode de secours.
C’est en grande partie aux causes que je viens d’énumérer que l’on doit l’abandon àpeu près complet de la Direction municipale des nourrices par les familles aisées.
En 1.873, sur 4,729 enfants placés par la Direction municipale, 3,662 placements avaient été effectués par bons de secours et 1,067 seulement sur la demande des familles.
En 1874, sur 4,201 placements 3,544 ont été effectués par bons de secours et 657 seulement sur la demande des familles.
Or, la totalité des placements faits dans Paris s’élève à 12,000 environ par an.
Non-seulement les familles abandonnent le Bureau municipal, mais les nourrices elles-mêmes y deviennent rares et d’un recrutement difficile. Depuis cinquante ans, cependant, le salaire garanti a été doublé; en 1821 il était fixé à 10 francs par mois pour dix mois ; il s’est successivement élevé à 12, 15, 18 et 20 francs. Ce prix est encore insuffisant aujourd’hui, et votre 4® Commission tenant compte des prix des bureaux privés, croit que l’on devrait augmenter de 5 francs par mois le salaire des nourrices auxquelles l’Administration confie des enfants par bons de secours.
Le bureau des Enfants assistés ne paye les siennes que 20 francs, il est vrai; mais les nourriciers qui ont en pension des enfants abandonnés, savent que non-seulement ils toucheront un salaire de l’Administration, mais encore que, plus tard, ils auront un aide pour leurs rudes travaux, car l’enfant élevé par eux reste leur pensionnaire jusqu’à l’âge d’homme.
Les nourrices du Bureau municipal, au contraire, n’ont pour tout salaire que ce qu’elles reçoivent mensuellement.
Les charges budgétaires sont d’ailleurs hors de proportion avec le service rendu ; chaque année le chiffre des subventions augmente : en 1869, cette subvention était de 262,608 francs; en 1874, elle s’est élevée
De plus, la Direction a reçu, en 1874, pour bons de secours :
Du bureau des Enfants Assistés . 210,661 90
Du bureau des Secours . 22,622 75
Ce qui fait, avec la subvention de la Ville, un total de . 798,684 65
Cela pour secourir 3,544 enfants, sur lesquels 1,811 sont décédés.
Pour avoir une idée, complète de ce que coûte la Direction municipale des nourrices, il faut ajouter que l’Administration de l’Assistance publique lui fournit un vaste bâtiment situé rue des Tournelles.
Voilà beaucoup d’argent dépensé pour obtenir de bien tristes résultats; mais tout fait espérer qu’avec les mêmêf 'sdmmës'ori pourra beaucoup mieux faire. D’ailleurs si cette institution ne remplit plus le but pour lequel on l’avait créée, si les familles d’une part et les nourrices de l’autre abandonnent l’établissement, il faut de toute nécessité en prendre son parti et essayer d’une transformation.
Aujourd’hui, les bureaux privés sont assez entendus, leur clientèle est assez bien assise pour qu’on n’ait pas à craindre, comme en 1769, la disette des nourrices; d’autre part, nous avons la loi du 23 décembre 1875 qui protège les enfants du premier âge, et-surveille les nourrices sur toute l’étendue du territoire ; nous ne pouvons donc être retenus par aucune crainte en supprimant le bureau des nourrices, ce qu’aurait fait le Conseil municipal en 1872, sur le rapport de M. Trélat, si la loi protectrice de l’enfance avait été déjà votée. Une seule idée doit nous préoccuper : l’organisation des secours à donner aux mères indigentes.
L’Administration ne se chargeant plus de 'fournir aux familles des nourrices à prix d’argent, ayant pour ainsi dire fermé son bureau de placement, il ne reste plus que le bureau de secours que l’on pourrait rattacher au service des Enfants assistés. L’Administration ne se chargeant plus de fournir des nourrices et ne venant plus en aide qu’aux
mères malheureuses, incapables de subvenir pour tout ou partie aux frais de l’allaitement, on pourra considérer cette nouvelle branche du service comme faisant partie du bureau des secours pour prévenir l’abandon. Et ce ne sera pas seulement une vaine apparence ; les mères qui, par raison de santé ou par nécessité de travail, ne peuvent nourrir elles-mêmes leurs enfants, seraient bien forcées, si l’Administration ne venait à leur secours, d’abandonner leur enfant, et cela au grand détriment de la morale et de nos finances. Mais, comme les dénominations ont chez nous une grande importance, comme un mot malheureux peut tuer la plus honorable et la plus utile des entreprises et que le titre de bureau de secours pour prévenir l’abandon pourrait repousser beaucoup de mères ou les humilier tout au moins, puisque d’ailleurs ce nouveau service sera distinct du précédent, il serait utile d’en changer l’étiquette et de l’appeler, par exemple : « Bureau de secours aux mères nécessiteuses ».
Ce nouveau service deviendrait donc départemental, il y aurait unité de direction administrative et il profiterait de notre organisation provinciale des Enfants assistés. Au lieu de fournir une subvention à la Direction des nourrices, la Ville de Paris donnerait sa subvention aux Enfants assistés sous la rubrique de : « secours pour prévenir l’abandon », et en basant le chiffre annuel de cette subvention sur le nombre des nourrices et le chiffre des secours fournis par le burea.u des mères nécessiteuses.
Nos sous-inspecteurs et médecins de province du service des Enfants assistés surveilleraient cette nouvelle branche du service, et votre 4" Commission pense que la Ville pourrait s’entendre avec le Département et l’État pour les frais d’inspection, de surveillance et de déplacement.
Un nouveau mode d’assistance, d’ailleur.s, rendra le service moins lourd qu’on ne pourrait le croire au premier abord, et diminuera le nombre des admissions des nourrissons par bons de secours ; c’est l’assistance des mères qui, avec l’aide des secours, consentent à élever ellesmêmes leurs enfants. Cette tentative aussi heureuse au point de vue financier qu’au point de vue moral, a réussi jusqu’à présent : du l" janvier au 1" octobre 1875, le nombre des mères ainsi secourues était do 1,271. Mais il faut que la surveillance de l’Assistance soit sévère aussi bien chez les mères qui nourrissent elles-inéines que chez les nourrices mercenaires qu’elles auraient pu choisir. Quelques-unes pourraient être
tentées de donner le biberon et ce serait ainsi un retour indirect aux nourrices sèches ; or nous savons le dan^r de ce mode de nourriture.
Le service ainsi transformé n’a plus besoin ~ïïTïir~Taste local et l’Administration propose de le placer dans une maison qu’elle possède rue Dupuytren, n“ 9. Elle sera suffisante pour loger le petit nombre des nourrices qu’il faudra désormais, et aura aussi l’avantage de se trouver à une petite distance du chef-lieu de l’Assistance publique et de l’Hospice des Enfants assistés.
La vaste maison qu’occupe actuellement la Direction des nourrices deident donc libre et votre Commission croit avec l’Administration qu’il serait profitable aux intérêts de l’Assistance publique de la mettre en vente sur la mise à prix de 500,000 francs. , ^
Mais cette transformation ne pouvant être mise à exécution que pour 1877, nous devons voter le budget de la Direction des nourrices pour l’année courante.
Le budget de 1876 n’a été dresse qu’en vue d’une population de 2,400 enfants.
On suppose qu’au 1" janvier il pourra rester 1,200 enfants des anciens placements et que, dans le courant de l’année, il pourra en être admis 1,200 autres.
En somme le budget de 1876, présenté par l’Assistance publique, prévoit :
En dépenses . 358,388 27
En recettes . 158,388 27
En sorte qu’il y a lieu de combler la différence au moyen d’une subvention, déjà portée au budget de l’Assistance publique, page 102, titre l"’’, sous-chapitre 24, de 200,000 francs.
Mais la 4° Commission, ayant regardé le prix de 20 francs par mois payé aux nourrices comme absolument insuffisant, croit qu’il est indispensable de le porter à 25 francs.
En résumé, votre 4° Commission vous propose :
1® D’émettre un avis favorable sur le budget de la Direction des nourrices pour 1876;
2® De supprimer la Direction des nourrices en ce qui touche les nourrices rétribuées par les familles, et de fondre dans le service des Enfants assistés ce qui a trait aux secours pour les mères nécessiteuses;
3“ Do mettre en vente la maison de la rue des Tournelles, sur la mise à prix do 500,000 francs;
4° Enfin, de transporter le bureau des secours aux mères nécessiteuses, dans l’immeuble de l’Assistance publique, situé rue Dupuytren, n" 9.
Paris, le 4 avril 1876
Le Rapporteur,
THULIÉ