SÉANCE DU 30 OCTOBRE
« M. Devilliers : Voici la réponse que la Commission permanente de l’hygiène de l’enfance se propose d’adresser, au nom de l’Académie, à M. le Ministre de l’Agriculture et du Commerce, qui avait consulté la Compagnie :
« Monsieur le Ministre,
« Par votre lettre en date du 21 août dernier, vous faites à l’Académie l’honneur de la consulter au sujet du vœu exprimé par le Conseil municipal de la Ville de Paris, qui demande à l’Administration de l’Assistance publique « de mettre en expérience l’allaitement artificiel des enfants, « en s’entourant de toutes les données scientifiques pour faire cette « expérience, en vue de laquelle la ville de Paris mettrait à la disposi- « tion de cette Administration, soit un terrain convenable, soit une « subvention suffisante, soit l’un et l’autre à la fois ».
« L’Assistance publique, déjà consultée, a répondu, après l’examen de la question par une commision médicale, que « l’allaitement artificiel, « pratiqué sur une grande échelle, pouvait entraîner les conséquences « les plus désastreuses et que l’Administration hospitalière assumerait « une grande responsabilité en organisant un établissement pour l’allai- « tement artificiel des jeunes enfants, sans s’être assurée que cette créa- « tion a obtenu l’assentiment des corps compétents, et notamment de « l’Académie de médecine ».
« En l’absence de tout projet ou plan soumis à notre examen et permettant d’apprécier par quels moyens les dangers d’un établissement pour l’allaitement artificiel pourraient être amoindris, l’Académie de médecine répond à votre invitation en vous rappelant d’abord que, depuis qu’elle s’est plus spécialement occupée des questions relatives à l’hygiène de l’enfance, tous ses efforts ont constamment tendu à faire prévaloir l’allaitement au sein, et principalement l’allaitement maternel, sur tout autre mode d’alimentation des enfants. Les derniers rapports de la Commission de l’hygiène de l’enfance de l’Académie, rapports adressés au Ministère de l’Intérieur, signalent un heureux retour et un certain progrès dans la voie de l’allaitement maternel pour certaines provinces; l’Académie a môme accordé quelques récompenses aux médecins qui ont le plus contribué à encourager cet allaitement. A défaut de l’allaitement maternel, qui n’est pas toujours possible, l’allaitement par une nourrice est de beaucoup préférable à l’allaitement artificiel, lequel ne doit être employé que dans des cas exceptionnels et qui exige des soins et des précautions minutieuses et difficiles à mettre en pratique.
« Permettez-nous, Monsieur le Ministre, de rappeler en peu de mots les
résultats des faits acquis à la science sur ce sujet. Dans les pays où l’allaitement maternel est le plus en usage, la mortalité des jeunes enfants (dont la proportion normale en France est de 18 pour 100) ne dépasse pas 15 à 16 pour 100 et reste souvent au-dessous de ces chiffres. Dans les localités, au contraire, où l’allaitement artificiel est le plus répandu, les proportions de la mortalité infantile s’élèvent brusquement à 35 et 45 pour 100 et même bien au-dessus. C’est surtout dans les grandes villes que ces proportions sont les plus fortes.
« Si l’allaitement artificiel réussit dans quelques circonstances exceptionnelles; ainsi lorsqu’il est associé à l’allaitement au sein, ou bien pratiqué au milieu môme des familles, avec des soins extrêmes, à l’aide d’un lait d’excellente qualité et dans des conditions hygiéniques particulières, il ne saurait en être de môme lorsque cet allaitement artificiel est employé dans des circonstances toutes différentes et surtout s’il doit être question de cet allaitement mis en usage dans une grande ville et dans des établissements spéciaux, où déjà l’agglomération des enfants est une cause de maladie. Il est abolument certain pour nous que l’essai à Paris d’un établissement pour l’allaitement artificiel des jeunes enfants produirait sur ceux-ci les effets les plus meurtriers et devrait être promptement abandonné. Mieux vaudrait donc que les sommes destinées par le Conseil municipal à fonder et entretenir un établissement de ce genre fussent réparties sous forme de prime d’encouragement aux mères nourrices et aux mères qui garderaient leurs enfants auprès d’elles pour les allaiter.
« L’Académie de médecine ne peut donc qu’approuver complètement l’opinion émise par la commission de l’Administration hospitalière do Paris, et elle est d’avis qu’il serait dangereux de donner suite àl’idée émise par le Conseil municipal au sujet d’un établissement, à Paris ou ailleurs, d’expériences en grand pour l’allaitement artificiel des enfants en bas âge. »
Si l’Académie avait connu la question telle qu’elle se présentait au Conseil municipal de Paris et au Conseil général de la Seine, elle ne se sefait pas donné le ridicule de recommander un moyen que le Conseil général employait depuis 7 ans, à grand renfort d’argent et avec un résultat encore insuffisant, malgré son succès, parce qu’il y a des mères qui malgré toutes les subventions ne peuvent par leur situation, et c’est la
majorité d’entre elles, se consacrer aux soins que demande l’enfance.
M. Jules Guérin avec son bon sens génial, et son courage ordinaire, prit la défense du projet des représentants de la Ville de Paris.
« M. J. Guérin: Je no puis laisser passer le rapport que l’Académie vient d’entendre sans m’élever contre l’absolu, et j’ose dire l’arbitraire de la conclusion qui lui est soumise. L’Académie connaît assez mes opinions sur la question de l’allaitement artificiel pour n’être pas surprise de mon insistance.
« Et d’abord, je suis obligé de le faire remarquer, le rapporteur de la Commission s’est mépris sur le but et la signification de la proposition faite par le Conseil municipal de Paris. 11 ne s’agissait pas, en effet, de proclamer à nouveau les bienfaits de l’allaitement maternel et d’exagérer l)ar contre les infériorités si ce n’est les dangers de l’allaitement artificiel. Le Conseil municipal de Paris proposait une allocation de fonds en vue d’e.xpérimenter d’une manière sérieuse et scientifique la valeur de l’allaitement artificiel; dans le but d’améliorer, suivant les données de la science, les conditions et moyens de l’allaitement artificiel. L’Académie avait donc à se prononcer, non sur les mérites comparatifs des deux sortes d’allaitement ; mais sur l’utilité d'une étude plus approfondie de l’allaitement artificiel. Or, la Commission répond qu’il n’y a pas lieu d’encourager cette expérimentation ; qu’il y aurait même danger à favoriser cette étude. Pourquoi? parce que la statistique prouve et a toujours prouvé que la mortalité, par ce mode d’allaitement, est de beaucoup supérieure à celle observée chez les enfants allaités par leur mère. Mais le rapport déclare en môme temps que l’allaitement artificiel, malgré tous ses inconvénients, est, dans quelques circonstances, absolument inévitable. En efi’et, est-il possible de le nier, est-ce qu’il n’existe pas un grand nombre de cas où l’allaitement artificiel s’impose? Quand on n’a ni mère ni nourrice, n’est-on pas obligé d’y recourir? Je ne comprends donc pas pourquoi on refuserait l’allocation proposée par le Conseil municipal de Paris. Je dirai plus : l’aveu de la Commission impliquait une conclusion absolument opposée à celle qui nous est soumise. C’est ce que je demande à l’Académie la permission de montrer.
« Comme M. Devilliers le reconnaît, il est donc nne foule de circonstances où l’allaitement artificiel ne saurait être évité ; sans avoir besoin d’en rappeler d’autres, est-ce que la plupart des nourrices mercenaires
ne sont pas obligées de soumettre au biberon leurs propres enfants? est-ce que cette classe si nombreuse de déshérités n’a pas besoin qu’on cherche à améliorer, à perfectionner ce mode d’allaitement qu’ils sont obligés de subir. En proclamant d’une part l’excessive mortalité à laquelle ils sont voués, et, de l’autre, en déclarant que l’allaitement artificiel est un mal nécessaire, ne semble-t-il pas que l’Académie tomberait dans une contradiction flagrante, si elle refusait les moyens proposés d’étudier et d’expérimenter sérieusement l’allaitement artificiel. Qu’est-ce en effet qu’expérimenter cette méthode, si ce n’est étudier les causes de ses désavantages, de son infériorité, de ses inconvénients, et rechercher les moyens de les faire disparaitre?
« Or, l’étude de l’allaitement artificiel a fait depuis une vingtaine d’années assez de progrès pour laisser e.spérer qu’elle en fera d’autres. Je n’ai pas besoin d’insister davantage sur ce point. Je me borne à dire en terminant qu’il serait tout à fait imprévoyant et contraire à la mission de l’Académie de lui faire repousser l’allocation proposée. Je dis proposée, car il va sans dire que si l’Académie déclarait cette allocation utile, elle serait consultée, sans aucun doute, sur la manière de l’employer.
« M. Devilliers : L’allaitement artificiel n’a fait aucun progrès que je sache. On le pratique toujours de la même manière, et il produit toujours le même chiffre de mortalité.
« M. J. Guérin :... Sans vouloir faire l’inventaire des perfectionnements apportés à l’allaitement artificiel, et ils sont nombreux, je me bornerai à en rappeler un, le plus considérable de tous : la connaissance des mauvais effets de l’alimentation prématurée et sa séparation d’avec l’allaitement artificiel auquel on l’avait toujours associée et avec laquelle on l’avait toujours confondu. Tout le monde connaît ici ce progrès accompli depuis vingt ans, et l’Académie m’en paraît si pénétrée qu’elle ne veut plus qu’on lui en parle. Mais si les dangers de l’alimentation prématurée, associée au biberon, sont aujourd’hui de notion scientifique vulgaire, il s’en faut de beaucoup que cette notion soit répandue et pratiquée dans les campagnes. Aujourd’hui comme autrefois, il est une foule de contrées où les panades, les soupes et autres aliments accompagnent, presque dès les premiers jours, l’allaitement au biberon.
<c II s’ensuit que le nécrologe de l’allaitement artificiel s’accroît des méfaits de l’alimentation prématurée. Les relevés statistiques qu’on
invoque sont tous entachés de la confusion que je signale. Je pense donc que, nonobstant les notions scientifiques acquises sur ce point, il y a lieu d’en poursuivre l’étude ; il y a d’abord à exonérer l’allaitement artificiel des méfaits de l’alimentation prématurée, ensuite à réformer les statistiques dans lesquelles cette 'confusion existe ; il y a lieu enfin de faire connaître les conditions qui assurent le succès de l’allaitement artificiel, lorsqu’on est obligé d’y recourir. Ces succès sont nombreux, indéniables. A l’occasion des précédentes discussions, j’en ai rappelé quelques-uns. J’ai cité entre autres un de nos confrères de Besançon, le docteur Perron, qui, après avoir fait le procès en règle au biberon, et, lui aussi, à l’aide d’une statistique des plus effrayantes, a fini par si bien reconnaître sa méprise qu’il a élevé tous ses enfants, ses propres enfants, au nombre de sept, par l’allaitement artificiel, lesquels sont aujourd’hui tous vigoureux et d’une santé parfaite. J’ai rapporté aussi à la même époque (séance du 15 février 1870) que le même docteur Perron mentionnait ce fait curieux que, dans un des cimetières de Besançon, une pierre tumulaire portait cette inscription : « Ci-gît... qxd fut nourrice de quntre-vingt-seize enfants. » Il est à présumer, disais-je, que cette pierre tumulaire n’aurait pas rappelé les services de cette brave femme si ses nourrissons avaient fait les honneurs du nécrologe de l’allaitement artificiel.
« En ce qui concerne les améliorations à apporter à l’allaitement artificiel, j’ai eu déjà l’occasion d’indiquer la voie à suivre : je n’y reviendrai pas. La prudence commande donc que l’Académie ne forme pas la porte à de nouveaux progrès, la science comme l’humanité lui en fait un devoir.
« M. Devilliehs : Votre Commission a pensé d’abord qu’il était du devoir de l’Académie de ne pas consentir à laisser tenter des expériences d’allaitement artificiel en grand sur les jeunes enfants. Il nous semble qu’en présence des résultats déplorables que donne en général ce mode d’alimentation, résultats que nous venons de signaler, il n’y a pas lieu d’insister sur ce sujet; car nous savons par avance ce qui en résulterait dans une grande ville comme Paris. M. J. Guérin regrette que cette expérimentation en grand n’ait pas lieu et il semble se baser sur les progrès que l’allaitement artificiel a faits, dit-il, dans ces dernières années, sous l’influence de la science. Nous savons tous que les efforts de M. J. Guérin ont toujours tendu à établir la distinction qu’il est indispen-
•sable de faire entre l’allaitement artificiel et l’alimentation prématurée. Mais, quelque utile que soit cette distinction, nous ne trouvons nulle part que le premier mode, c’est-à-dire l’allaitement artificiel, ait fait des progrès qui puissent suffisamment assurer l’existence des jeunes enfants et autoriser une tentative du genre de celle que demande lé Conseil municipal. En effet, si nous jetons les yeux vers les pays où l’allaitement artificiel est le plus répandu, et où le lait est en général de bonne qualité, vers la Normandie par exemple, nous voyons les médecins éclairés de ce pays relever des chiffres de mortalité infantile qui, appliqués spécialement aux résultats de l’allaitement artificiel, donnent des proportions élevées, telles que 35 pour 100 de décès et au-dessus, ce qui est loin d’être encourageant pour l’expérimentation en grand. Quant aux fonds que propose de voter le Conseil municipal et que M. J. Guérin voudrait voir accepter pour cette expérimentation, l’Académie estimera sans doute, avec la Commission, qu’ils seraient bien plus utilement employés en secours ou en primes d’encouragement aux mères nourrices nécessiteuses ou aux mères qui garderaient leurs enfants chez elles pour les allaiter artificiellement.
« M. Colin ; Je demande la parole pour appuyer la proposition de M. Guérin. La question de l’allaitement artificiel n’est pas jugée; elle réclame par conséquent de nouvelles études. Les statistiques sur lesquelles on se fonde aujourd’hui pour le condamner ne sont pas concluantes. Si l’allaitement artificiel sans règles, abandonné à des femmes ignorantes et mercenaires, a des résultats désastreux, est-il logique d’en inférer qu’il aura les mêmes conséquences une fois dirigé, réglé conformément aux principes de l’hygiène et de la physiologie? Il me semble qu’en présence des données actuelles de la science et des ressources dont la chimie dispose, on peut arriver à préparer, avec le lait des animaux, pour l’enfant sans mère ou sans nourrice, un lait très analogue sinon identique à celui de la femme. Si le lait de la première femelle domestique venue est mal supporté par l’enfant et lui occasiomie des troubles gastriques ou intestinaux, c’est que, le plus souvent, il n’a pas la température voulue et que tantôt il est trop riche en caséine, tantôt trop chargé de beurre ou de sucre. Est-ce que tout cela ne peut être corrigé? Pourquoi le lait des animaux, coupé, modifié de manière à ressembler aussi c.xaclement que possible à celui de la
femme, ne conviendrait-il pas à l’enfant? En définitive quelle différence y a-t-il entre faire arriver le lait à la bouche du nourrisson par lemamelon de la mère ou l’y porter à l’aide du biberon ou d’un appareil quelconque, si dans les deux cas la quantité, la température, la composition du liquide restent identiques? L’expérience a démontré^ en ce qui concerne les animaux, que l’allaitement artificiel bien conduit donne d’excellents résultats. Pourquoi n’en donnerait-il pas de tels dans l’espèce humaine? Sans doute l’allaitement artificiel sera toujours au-dessous de celui de la mère et de la nourrice ; mais dans beaucoup, de cas on est forcé d’y recourir : c’est un mal nécessaire qu’il faut chercher à atténuer. Aussi l’Académie devrait-elle, à mon sens, accepter avec empressement les offres de crédit du Conseil afin de soumettre la question à une étude sérieuse.
« M. Depaul : Je suis certainement de l’avis de la Commission. L’Académie ne peut donner son appui et son approbation à une série d’expériences dont le résultat serait déplorable. L’allaitement artificiel est mauvais, cela est démontré aujourd’hui; l’Académie no peut donc revenir sur une chose jugée et encourager des expériences qui conduiraient au tombeau un nombre considérable d’enfants.
« Quant a l’observation de M. Colin relative à l’utilité de la chimie pour reconnaitrc la qualité du lait, je suis obligé de la combattre. La chimie ne peut rendre aucun service efficace dans ces questions, souvent môme elle ■ conduit à des erreurs regrettables.
« Je ne pense pas non plus qu’on puisse comparer l’allaitement des nourrissons à celui des jeunes animaux, comme le veut M. Colin.
« M. Blot : Je suis complètement de l’avis de M. Depaul. J’ajouterai que, en ce qui concerne l’allaitement artificiel des animaux, les résultats sont loin d’être satisfaisants. Nous ayons conservé pendant quelque- ■ temps de jeunes veaux nécessaires au service de la vaccine et qui étaient allaités artificiellement. Ces animaux dépérissaient très rapidement.
« M. Devekgie : En exprimant son opinion .sur cette question, la Commission n’a pas même fait connaître toute sa pensée. Elle était d’avis que de telles expériences seraient non-seulement, dangereuses mais irnmorales.
« M, Moutard-Martin : L’Administration de l’Assistance avait en effet , été. saisie de cette question dç l'allaitement artificiel et elle m’avait, fait ,
l’honneur de me consulter sur ce point ainsi que mon collègue M. Alphonse Guérin. C’est à la suite de notre opinion qu’elle a décidé de prendre l’avis de l’Académie. Je constate avec satisfaction que les membres de la Commission de l’hygiène de l’enfance ont partagé notre maniéré de voir.
« M. J. Guérin : Je demande à l’Académie la permission d’ajouter un dernier mot : je la supplie de ne point s’arrêter à des vices de procédure pour repousser la proposition du Conseil municipal de Paris. Il s’agit d’une question grave, de l’étude d’un mode d’allaitement reconnu par l’Académie comme un mal nécessaire, d’une ressource dangereuse mais indispensable à une classe nombreuse de la population. Les statistiques sur lesquelles s’appuient les adversaires de ce mode d’allaitement sont absolument fausses : j’en ai signalé les vices. Il incombe donc à la science d’en établir de meilleures, de chercher à signaler les causes du mal, d’indiquer les moyens de les neutraliser, en un mot de perfectionner rallaitement artificiel. L’Académie ne peut, sans manquer à sa mission, refuser d’encourager cette étude et repousser les moyens qu’on lui ofi’re de s’associer à ce nouveau progrès.
« M. Devilliers : Je persiste au nom de la Commission dans les conclusions que j’ai soumises à l’Académie.
« M. LE Président : La discussion est épuisée; je mets aux voix les conclusions de la Commission.
« Les conclusions de la Commission sont mises aux voix et
A la séance de l’Académie de médecine qui suivit, le 6 novembre 1877, M. Jules Guérin prit de nouveau la parole en faveur du projet du Conseil municipal.
OBSERVATIONS A l’oCCASION DU PROCÈS-VERBAL
« M. J. Guérin : Les préventions avec lesquelles on repousse ici tout ce qui a trait à l’allaitement artificiel laissent difficilement, à ceux qui sont mus par d’autres sentiments et d’autres convictions, le temps et les moyens de s’expliquer. C’est ainsi qu’il ne m’a pas été possible de
répondre, comme j’aurais voulu le faire mardi dernier, ii ceux de nos collègues qui ont taxé d'immoral le projet de soumettre l’allaitement artificiel à une expérimentation rigoureuse et approfondie.
« Un tel reproche ne s’adresse pas seulement au système ; ceux qui le défendent et cherchent à le faire prévaloir sont obligés d’en prendre leur part. Les membres du Conseil municipal de Paris et en particulier les médecins qui font partie de ce Conseil ne doivent pas être plus flattés que moi d’être considérés comme s’associant à une entreprise immorale. L’Académie me permettra donc de lui montrer, en quelques mots, que non-seulement il ne saurait être immoral de soumettre l’allaitement artificiel à des épreuves sérieuses et suivies; mais au contraire, qu’au point de vue moral même, l’interdiction qui a frappé la proposition du Conseil municipal pourrait être jugée avec sévérité.
« Je veux bien le reconnaître : ceux de nos collègues qui ont considéré d’une manière aussi sévère l’expérimentation proposée par le Conseil municipal sont mus par un bon sentiment; mais aussi ils me paraissent avoir été entraînés par une double méprise. Ils ont pu craindre qu’en soumettant l’allaitement artificiel à cette épreuve, en quelque façon officielle, on n’en parût encourager l’emploi au détriment de l’allaitement maternel. Ils ont pu considérer ensuite cette expérience comme attentatoire aux droits de l’humanité, ou au moins comme empiétant sur les libertés d’autrui. Mais ces interprétations ne sont que le résultat d’une susceptibilité irréfléchie et exagérée.
« En effet, il ne s’agit pas ici de prendre arbitrairement l’initiative d’une expérimentation fantaisiste sur les nouveau-nés, comme on le dit vulgairement, in anima vili : il s’agit au contraire de régulariser ce qui est, de soumettre à une observation méthodique ce qui se pratique empiriquement chaque jour. On n’apprendra rien à personne en disant que l’allaitement artificiel, reconnu nécessaire, indispensable même dans une foule de circonstances, est mis en usage partout et partout le monde. J’ai cité la catégorie des nourrices mercenaires, dont la plupart des enfants sont voués au biberon. Combien d’autres s’ajoutent à cette première catégorie! Les enfants des ouvrières attachées aux grandes industries, les enfants des mères pauvres tombées malades ou dont le lait a tari, ceux des mères nécessiteuses qui ont succombé après l’accouchement : toutes catégories appartenant à la classe qui ne peut se
donner le luxe d’une nourrice. Ajoutons encore la classe de plus en plus nombreuse des filles-mères, dont la plupart se soucient assez peu du mode d’allaitement auquel elles ont recours.
« Or tous ces nourrissons, qui sont fatalement condamnés à subir les chances et les dangers de l’allaitement artificiel, que deviennent-ils?, Les uns sont confiés à de braves femmes dont l’empirisme dévoué fait ce qu’il peut pour mener à bonne fin les produits de leur industrie; mais les autres, ceux surtout qui sont une gêne ou une bonté pour des mères dénaturées, vont droit à cette abominable entreprise que j’ai qualifiée naguère du nom d'infanticide des. nourrices. Est-ce qu’il est vraiment possible d’apprécier, avec de pareils faits, avec de pareilles conditions, la valeur de l’allaitement artificiel? Est-ce qu’il est soutenable d’y voir le dernier mot, le dernier perfectionnement de ce mode d’élevage? Est-ce qu’enfin la science peut être autorisée à conclure, des relévés statistiques dressés avec les produits d’une telle expérimentation, à la signification définitive des ré.sultats de l’allaitement artificiel? Nous sommes bien obligés de considérer une semblable prétention bien plus comme l’effet d’un sentiment irréfléchi, exagéré, que comme l’expression d’un jugement éclairé.
(c Nous pouvons donc conclure de ce qui précède trois choses, à savoir :
« r Que l’allaitement artificiel est dans beaucoup de cas une nécessité qui s’impose;
« 2® Que la pratique en est fatalement abandonnée tantôt à l’impéritie , aveugle, mais dévouée, tantôt à une industrie coupable;
te 3“ Que les résultats de ce double mode d’emploi ne peuvent que fournir des conclusions erronées et incapables de servir à l’appréciation scientifique et pratique de ce mode d’élevage.
« Ces trois conclusions, d’une indéniable rigueur, ne conduisent-elles pas directement, forcément à des résolutions et surtout à une appréciation tout opposées à celles qui ont été formulées dans cette enceinte?
« Au point de vue scientifique, l’Académie n’aura pas de peine à comprendre qu’une expérimentation dirigée par des hommes compétents, facilitée par toutes les ressources et tous les bons vouloirs de l’Admi- , nistration, éclairée par les lumières de la chimie, de l’hygiène, de la physiologie et de la médecine, ne doive conduire à une information plus . sérieuse, plus approfondie des ressources de l’allaitement artificiel,, à la ,
découverte de ses moindres inconvénients, et à la connaissance des moyens de les prévenir et de les combattre. Moyennant cette garantie, l’opinion sérieuse, désintéressée, aurait le droit de se prononcer; et je ne fais aucun doute qu’elle se prononcerait en faveur des résultats déjà obtenus. Et ces résultats, comment me paraissent-ils devoir être bons? tout simplement par la généralisation de ceux que l’empirisme a déjà produits. L’étude des conditions où on les a obtenus permettrait d’en assurer, d’en généraliser la reproduction. L’exception deviendrait la règle.
« Au point de vue moral, ai-je besoin de montrer les bienfaits qui résulteraient d’une expérimentation rigoureuse? Les corrections de la statistique nécrologique des nouveau-nés ne se réduiraient pas à une pure satisfaction donnée à la science. En mettant le doigt sur les causes de l’erreur, elles ne conduiraient pas seulement à dévoiler les mauvaises pratiques de l’empirisme ; elles démasqueraient les prétextes et préviendraient les méfaits d’une industrie criminelle. Voilà une entreprise morale au premier chef, et voilà, si je ne me trompe, de quoi renverser l’accusation de ceux qui ont considéré comme immorale l’expérimentation proposée et patronnée par le Conseil municipal de Paris.
« M. Devilliers : Je regrette que M.J. Guérin revienne sur une discussion fermée par l’adoption du rapport de la Commission. Ne voulant pas remettre en question le vote de l’Académie, je me dispense de présenter les objections dont la communication de notre collègue serait susceptible.
« M. LE Président : M. J. Guérin a dépassé un peu les limites accordées ordinairement à des observations présentées à l’occasion du procèsverbal. Mais il ii’y a pas lieu de revenir aujourd’hui sur cette discussion. L’Académie pourra la reprendre plus tard si elle le juge convenable.
« M. J. Guérin : Mon intention n’a pas été de revenir sur le vote de l’Académie, mais sur une qualification émise dans le cours du débat, qui m’a paru exiger les observations que j’ai présentées. Je ferai remarquer d’ailleurs que mes observations nouvelles, propres à éclairer une question très importante, en dehors du vote do l’Académie, constituent en outre des réserves pour l’avenir. »
Le Conseil municipal, dès qu’il apprit que son projet avait été taxé
d’immoralité par l’Académie de médecine, fit une protestation en règle. Je m’empressai d’écrire une lettre au Progrès médical dans laquelle je reproduisais, à peu près, la protestation faite devant le Conseil.