PROGRAMME DE NOTRE MISSION
« Le programme de votre délégation était tout tracé, puisque le Conseil général, dans sa dernière session, a adopté en principe, comme plan d’étude tout au moins, les bases proposées par M. Tbulié pour la fondation d’une école algérienne. Nous allons les rappeler brièvement.
« 1° Les enfants seront choisis parmi les garçons et filles de douze ans « afin qu’ils soient assez jeunes pour que leur acclimatement soit facile « et assez âgés pour pouvoir ètrç soumis en arrivant aux travaux de culture. « Ils devront être pris parmi les plus intelligents et les plus travailleurs.
« Ils recevront à l’école, outre l’enseignement agricole professionnel, un « des états qui se rattachent à l’agriculture : forgerons, tonneliers, etc.
« 2® Les enfants qui seront envoyés en Algérie, dans la future école, « doivent être certains à leur sortie, non pas seulement de trouver une « occupation manuelle chez les cultivateurs de la colonie, mais bien de « devenir propriétaires d’une terre capable de les faire vivre eux et leur « famille. Dés son départ de France l’enfant aurait une concession; ce « serait une dette de la mère-patrie, dont on ne pourra les spolier sous « aucun prétexte. »
« 3“ Les propriétés qui seront concédées aux jeunes colons devront « être voisines les unes des autres, afin qu’ils puissent s’entr’aider dans « la vie, faire de la culture en commun, comme au temps où ils étaient « élèves. Les concessions entoureront le village qui comprendra l’école, « les ateliers et les habitations.
« 4“ Il sera fondé dans la colonie une école de filles où seront « enseignées : la couture, la cuisine, la comptabilité. Chacune aura sa « semaine dans les travaux généraux de l’intérieur : lingerie, cuisine, « soins des bestiaux et de la basse-cour, travaux des champs habituels « aux femmes. Elles auraient, comme les garçons, droit à leur part de « terre et aux livrets de Caisse d’épargne ré.sultant de leurs économies. »
« Tel était le programme sur la réalisation duquel vous nous avez demandé d’apporter le résultat de nos études.
« Dans le cours de ce rapport, nous vous dirons loyalement notre pensée sur toutes les conditions de ce programme ; nous indiquerons les tempéraments et les modifications que la nature des choses commande d’apporter à plusieurs d’entre elles. Nous en déduirons les conséquences financières pour le Budget du Département. Pour le moment, nous tenons à dire pourquoi, dans ses lignes générales, notamment dans son point de départ, ce programme, pour la première fois, expose les conditions vraies du problème de la colonisation algérienne par les enfants abandonnés.
« Dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, les projets de peuplement de l’Algérie par toutes les catégories d’enfants pauvres : assistés, orphelins, enfants recueillis dans les établissements pénitentiaires, en vertu de l’art. 66 du Code pénal, et môme les enfants
condamnés en vertu de l’art. 67, et aussi ceux et celles qui composent maintenant ce que nous appelons des « moralement abandonnés », se sont produits en abondance. Le nombre des brochures écrites sur cette question dès 1842, et surtout à partir de 1850, composerait une petite bibliothèque. Nous nous garderons bien d’en secouer la poussière, bien que nous dussions y rencontrer parfois des idées justes et vraies, des noms d’hommes éminents et de généreux esprits. Mais tous ces projets inspirés assurément par des idées patriotiques et humanitaires se rencontrent tous en un point : ignorance absolue de la condition vraie des Enfants assistés en France et notamment de ceux du département de la Seine, confusion déplorable entre les enfants recueillis par les services départementaux d’Assistés et les garçons ou filles placés dans les Bon-Pasteur et dans les établissements pénitentiaires privés ou publics. De là des peintures inexactes, exagérées à dessein par toutes les ressources de la rhéthorique et de soi-disant statistiques, pour démontrer la nécessité d’arracher à la misère et à l’abandon les Enfants assistés en les envoyant en masse en Algérie. Et chose plus fâcheuse, ces exagérations, ces confusions se trouvent sous la plume d’hommes autorisés que leurs fonctions auraient dû en garantir. — Lors d’une discussion au Sénat, en 1859, sur une pétition du Père Brumauld, le fondateur de l’infortunée colonie de Bouffarik, le président Troplong, citant un rapport de M. de Watteville, Inspecteur général des établissements de bienfaisance, dont le nom fait pourtant autorité dans les matières relatives à la bienfaisance, s’exprime ainsi :
« On ignore ce que deviennent les trois quarts des enfants trouvés « une fois qu’ils ont atteint leur treizième année, c’est-à-dire au moment « où les départements cessent de payer la faible rétribution allouée aux « patrons qui les ont élevés jusqu’à cet âge. Ce que l’on sait, c’est que « le nombre des enfants trouvés est de 15 0/0 dans les bagnes et de 13 0/0 « dans les maisons centrales; que la grande majorité des filles trouvées « se livrent à la prostitution, que dans soi.xante villes situées sur des fc points très divers du territoire, le nombre des filles trouvées placées « dans les maisons de tolérance est toujours égal au cinquième du chiffre « des malheureuses qui composent ce triste personnel. »
« De son côté, M. Ferdinand Barrot, rapportant au Sénat une
« pétition précédente du même Père Brumauld, donnait la statistique « suivante :
« Le nombre des enfants trouvés ou abandonnés est annuellement, • « en France, de 25,000 environ; 3,000 sont repris par leurs familles, les « 22,000 restants sont réduits, après douze ans, par l’ejEfet de la morta- « lité, à 6,000. Sur ce nombre, 3,000 sont gardés par leurs familles « nourricières ou placés en apprentissage dans les campagnes. Ce sont « les heureux. Sur les 3,000 derniers, 1,000 sont retenus dans les « hospices parleurs infirmités, le reste est rejeté dans les villes et livré « aux inévitables périls de la vie d’atelier. Lorsque les statistiques nous « révèlent que 10 0/0 des enfants trouvés passent par les bagnes ou les « maisons centrales, il n’est que trop certain que c’est dans cette der- « nière catégorie que se recrute, presque tout entier, ce déplorable « contingent. »
« Heureusement pour l’honneur de l’Assistance publique et des Commissions hospitalières qui ont la tutelle des Enfants assistés, heureusement pour l’honneur des assemblées départementales qui doivent assurer sur leurs Budgets les charges d’éducation et d’entretien de ces enfants, ce tableau est inexact et les chiffres en sont erronés (1). La situation dépeinte, vraie pour les enfants sortant des établissements pénitentiaires et des Bon-Pasteur, vraie aussi pour les infortunés recueillis maintenant par le service des enfants moralement abandonnés, c’est-à-dire pour des enfants dont presque tous ont une famille, un père, une mère, est tout à fait différente, au moins, dans la très grande majorité des départements, pour les enfants sans famille ou abandonnés par elle dans les hospices dépositaires et qui sont recueillis sous le nom d’Enfants assistés.
« Il importe de rétablir la vérité des faits, en prenant pour exemple le plus grand service d’Enfants Assistés de France, puisqu’il compte 28,500 pupilles de un jour à vingt et un ans, 11,000 orphelins ou enfants secourus, et 3,500 enfants que l’Assistance publique hospitalise provi-
1. Déjà dans la grande enquête de 1862, la Commission présidée par M. de Watteville connaissait les e-xagérations des comptes rendus antérieurs et des chilTres donnés auparavant par MM. do Montalivet, Lainé et de Gasparin, et reproduits sans contrôle par tous ceux qui ont écrit depuis sur ces matières.
soirement à son dépôt pendant la maladie de leurs parents ou leur détention préventive; enfin, 2,000 moralement abandonnés (dans peu • d’années il y en aura de 5 à 6,000). C’est, au total, un service qui s’étend annuellement à environ 45,000 enfants, dont 41,500 au.x frais du Budget départemental et 3,500 aux frais du Budget de l’Assistance publique.
« Nous verrons ensuite les conséquences qui découleront, comme des corollaires, de la remise au point de la question.
« Des 2,700 à 2,800 enfants abandonnés chaque année, à l’Hospice dépositaire de la rue Denfert-Rochereau, 800/0 sont des enfants du premier âge. Ils doivent donc être confiés à une nourrice de campagne. Dans ce but, il arrive tous les jours à l’Hospice un convoi de nourrices formé dans l’une de nos trente agences de province, qui emportent les nourrissons, abandonnés la veille ou le jour même par leurs parents, à l’Hospice. Une pension mensuelle, dont le tarif décroît à mesure que l’enfant croît en âge, en force, et, par conséquent, en utilisation de service, est assurée à la famille nourricière jusqu a ce que l’enfant ait atteint ses treize ans. En outre, chaque année, une vêture ou un trousseau est donné au pupille de l’Assistance. Après ses treize ans, l’enfant doit être gagé, et, en principe, il doit rester dans la famille qui l’a élevé. Ce système, si simple qu’il semble ne pas constituer un système, a des conséquences merveilleuses pour l’avenir de l’enfant. Il n’a pas été trouvé, d’ailleurs, du premier coup; autrefois, l’enfant était placé, seulement pendant l’époque de sa nourriture, chez une nourrice de campagne, puis retiré et ramené ensuite à Paris, à la maison de la Couche, à Saint-Antoine ou à la Pitié. Quoi qu’il en soit, voici le phénomène qui se produit. Assurément, quand dans un ménage de paysans, une femme se décide à venir à l’Hospice prendre un nourrisson, un petit Parisien, comme on les appelle, elle n’a qu’un but: c’est d’augmenter le ressources de son intérieur. Mais, peu à peu, inconsciemment, par un sentiment qui confine à l’amour maternel, la nourrice, en donnant son lait au nourrisson qui lui est confié, s’attache à lui. Puis, l’enfant grandit, partage les jeux de ses frères et sœurs de lait; il est mêlé à toutes les peines et à toutes les joies de ses parents nourriciers. S’il est malade, il est soigné par eux; s’ils sont malades, ils sont soignés par lui. D’ailleurs, cet enfant est, par la pension servie pour lui, par l’aide qu’il donne de plus en plus par son travail à mesure qu’il grandit, une cause de bien-
être pour ses parents nourriciers. Ce n’est pas un de ces enfants que leurs parents placent pour un an, dix-liuit mois, deux ans au plus. Non, il doit rester toujours chez ceux qui l’ont élevé; ses parents sont inconnus et ignorent son placement; personne ne s’occupe de lui en dehors de l’Assistance publique. Il appartient bien tout entier à sa famille nourricière. C’est ainsi que se créent, que se' développent des affections qui reconstituent à l’enfant une véritable famille. Nous avons, pour ainsi dire, donné une nouvelle naissance à l’enfant; élevé par des paysans, ne connaissant que la campagne et ses travaux, il est paysan, et, dans son enfance comme dans toute sa vie, ses occupations seront absolument semblables à celles de ses frères et sœurs de lait. Il sera donc garçon ou fille de ferme, il soignera les bestiaux et la basse-cour, cultivera les champs avec sa charrue; d’autres seront dirigés par leurs nourriciers vers une profession manuelle, presque toujours des industries se rattachant à l’agriculture. Certes, leur existence sera, en général, modeste; mais en quoi ressemble-t-elle au sombre tableau tracé tout à l’heure?
« Cette affection réciproque des enfants pour leur famille d’adoption, les directeurs de nos agences, les inspecteurs, les contrôleurs, qui visitent régulièrement les enfants dans leurs placements, tous ceux, enfin, que leurs fonctions mettent en contact avec les Enfants assistés peuvent en témoigner. Ils en ont recueilli maintes fois les témoignages les plus touchants, les plus spontanés et sincères. Il y a quelque quarante-cinq ans, en 1838, Lamartine, dans un discours fameux, s’en faisait l’éloquent écho. Le gouvernement d’alors avait eu la singulière idée de déplacer en masse les enfants de chez leurs nourriciers. C’était un exode, une captivité de Babylone; des scènes déchirantes désolaient les campagnes. Les pauvres nourrices, les pères nourriciers suivaient en pleurant les charrettes qui emmenaient les malheureux enfants, objet de leur affection. Ils renonçaient spontanément à la pension qui leur avait été promise et préféraient garder l’enfant gratuitement. C’était tout profit pour les Budgets départementaux. Mais l’opinion publique s’émut, et on abandonna le projet de déplacement.
« Ainsi donc, on peut affirmer que la plupart des enfants trouvés et abandonnés ont leur sort assuré en France ; qu’il a été possible de leur reconstituer une seconde famille; que, dès l’âge de treize ans, après avoir reçu l’instruction primaire, ils sont gagés, pourvus d’un état; qu’à
leur majorité, leur placement ne souffre aucune difficulté; qu’ils deviennent aisément ouvriers de la terre et de l’industrie ; qu’un petit pécule leur est acquis : — quelques centaines de francs; — que, tous les ans, 30,000 francs, provenant de legs charitables, sont distribués en dots de mariage et d’apprentissage; que, s’ils sont malades ou infirmes, l’Administration prend soin d’eux, même après leur majorité (60,000 francs sont inscrits au Budget de l’Assistance publique annuellement au profit d’élèves majeurs devenus infirmes); que, toute leur vie, ils trouvent un point d’appui et un centre d’affection dans leur famille d’adoption. — Et nous avons voulu ici rester dans la généralité des cas. Nous n’avons pas parlé à dessein de ces placements, plus fréquents qu’on ne pense, faits dans des familles riches, et qui assurent plus tard à l’enfant une fortune et un avenir brillants. (Nous en pourrions citer des exemples éclatants : deux des pupilles de l’Assistance publique ont hérité ainsi, en l’année 1882, l’une de plus de 1,000,000 de francs, l’autre de 500,000 francs). Même en dehors de ces deux cas, le total de la fortune privée et personnelle des pupilles de l’Assistance s’élève à 1,775,000 francs.
« Si, maintenant, nous revenons au projet de colonisation de l’Algérie . par les enfants abandonnés, on voit combien le problème a changé d’aspect, combien les données s’en sont restreintes. Il faut laisser en France, dans la nouvelle famille qu’ils se sont créée, la grande majorité des Enfants assistés; pour obscur qu’il soit, leur sort n’en est pas moins assuré, et à aucun prix, même dans le but d’améliorer leur situation matérielle, il ne faut briser ces liens d’affection doublement précieux, puisqu’ils n’ont pas été imposés par la nature, mais qu’ils se sont formés peu à peu, par une longue existence commune et par une association continue aux mômes pensées, aux mêmes plaisirs, aux mêmes chagrins. Ce côté moral de la question domine tous les autres.
« M. Thulié ne s’y est pas trompé, lui qui depüis plusieurs années est le rapporteur du service des Enfants Assistés, lui qui a visité dans leurs placements un certain nombre de nos enfants et qui a été témoin de la sincère affection cfui les relie en général à leur famille nourricière. — Ce n’est donc pas à ces enfants qu’il faut songer pour l’Algérie ; mais à côté d’eux il en existe d’autres qui, soit parce qu’ils ont été abandonnés à un âge trop avancé, soit parce que leurs parents nourriciers sont morts, ou devenus infirmes, ou tombés dans la misère, pour une foule d’autres
causes enfin, n’ont pas eu le bonheur de se créer une nouvelle famille et sont pour ainsi dire devenus une seconde fois abandonnés. Quand arrive le moment où cesse la pension, on est obligé de les retirer de chez les nourriciers et de les placer chez les patrons où ils peuvent espérer un gage plus élevé. Le côté moral dont nous parlions tout à l’heure a disparu, l’affection familiale n’existe pas. 11 ne reste plus que les conditions brutales de l’offre et de la demande. — Assurément le travail ne leur manquera pas ; ils trouveront facilement, devenus grands, à gagner en France leur vie comme ouvriers de la terre ou de l’industrie ; mais combien leur sort serait plus heureux si, par leur envoi en Algérie, il leur était donné de devenir un jour des propriétaires. Cette terre, dont la possession est le rêve, le mobile unique de tous nos paysans do France, il est encore possible de la leur donner en Algérie. Le moment est propice, il faut se hâter. Dans quelques années, tout le sol de notre colonie sera aux mains de possesseurs définitifs comme en France et aucune portion n’en pourra être détachée sans une acquisition directe. »
Les délégués de la Commission du Conseil général visitèrent et décrivirent différents domaines dont la concession pouvait être sollicitée du gouvernement : le domaine de Khadara et Thala-Khelifa à 40 kilomètres d’Alger ; celui de Aïn-Guettar, dans la province de Constantine à 22 kilomètres à l’est de Soukarras, smala de sapins que l’autorité militaire déclara plus tard vouloir conserver.
Ils étudièrent l’organisation des différentes institutions de bienfaisance au profit de l’enfance. En premier lieu, l’orphelinat agricole de Saint- Denis-du-Sig, alors en voie de formation, non-seulement parce que l’œuvre est très intéressante en soi, mais encore parce qu’ils espéraient qu’à ùn moment donné le département de la Seine pourrait lui confier quelques-uns de ses pupilles. La sous-commission fut reçue et fort courtoisement renseignée par le Président de la société civile qui a fondé l’orphelinat, M. Couturier, député de l’Isère.
Le but de la société est de recueillir les enfants orphelins et abandonnés des deux sexes âgés de 4 ans au moins et de 10 ans au plus.
De 4 à 14 ans, les enfants envoyés par le département de la Seine payeraient la pension suivante :
(le 4 à 7 ans . 0 fr. 50 par jour
de 7 à 10 ans . 0 fr. 90 —
de 10 à 14 ans . 0 fr. 80 —
A partir de la cessation de la pension jusqu’à l’époque du service militaire, la portion du salaire excédant leur dépense (0 fr. 75 par jour) formerait leur épargne qui serait constituée moitié en actions de la société, moitié en pécule argent augmenté des intérêts.
Devenus copropriétaires de l’avoir social des orphelinats, ils auraient le choix, à leur retour du service, ou de rester les coopérateurs do l’étahlissement, ou de suivre toute autre voie qui leur conviendra.
Pour les ülles, le prix de pension serait invariahlement fixé à 15 francs par mois.
Ces tarifs sont beaucoup plus élevés que ceux de la Seine, la pension dure plus longtemps, et l’enfant n’a pas, comme dans le projet du Conseil général, l’espérance d’avoir, au retour du service militaire, une propriété à lui.
La sous-commission visita ensuite : V Orphelinat de garçons dit des frères de l’Annonciation, dirigé par le Père Ahram, dont le magnifique domaine est cultivé par les orphelins ; le principe de l’établissement est de se suffire à lui-même, tout ce qui se consomme est fabriqué dans les ateliers de la maison. Cette institution est établie sur le territoire de Missergbin.
L’Orphelinat des Trinitairçs, situé dans la même commune, dirigé par des religieuses, reçoit les filles et les jeunes garçons. A l’àge de 6 ou 7 ans ces derniers passent dans l’établissement du père Abram; les filles restent jusqu’à leur majorité. Cet orphelinat est établi sur le même plan que tous ceux des congrégations.
Dans ces deux établissements, le travail des orphelins concourt entièrement à la prospérité de l’oeuvre, tandis que dans nos services des Moralement Abandonnés, les enfants ont la propriété de tout l’excédant de leur gain sur leur dépense, ce qui aura lieu dans notre future institution africaine.
Afin de se rendre compte des procédés de culture et d’industrie agricole, des prix d’exploitation, des bénéfices moyens, des aménagements des fermes, la sous-commission visita différentes propriétés de
grande culture : celle de MM. Chiris et Gros et leur distillerie de plantes à parfums; celle de Madame Porcellaga, ancien orphelinat de l’abbé Brumauld dont l’échec a retardé si longtemps les tentatives nouvelles. Ces domaines sont situés près de la charmante ville de Bouffarik, aujourd’hui d’une salubrité parfaite grâce aux travaux d’assainissement et aux nombreuses plantations, et dont autrefois l’insalubrité mortelle avait donné naissance à ce proverbe que cite le rapport : « L’hirondelle qui traverse Bouffarik, meurt avant d’avoir donné son dernier coup d’aile. »
Les délégués de la Commission visitèrent aussi la propriété de M. Alquié, près de Blidah, le domaine des Sources, appartenant à M Arlès-Dufour, l’établissement des jeunes détenus de M’ Zéra, dans la province d’Alger.
Ils virent en outre plusieurs propriétés dont on leur proposait l’acquisition, une entre autres d’une étendue de 323 hectares 80 ares, et située à 24 kilomètres de Bone. Elle attira leur attention par l’ampleur des bâtiments, le bon état de culture, l’irrigation facile, la proximité de la station de Mondovi, et dans laquelle une installation eut pu commencer le lendemain de l’acquisition.
Après avoir tout étudié et tout analysé, après avoir établi approximativement les dépenses annuelles , aussi bien que de premier établissement, les rapporteurs indiquent ce que devra être, à leur point de vue, le sort de l’enfant élevé dans l’école de colonisation africaine.
Je cite le passage entier en raison des modifications apportées à mon projet.
Avenir de l’élève
« Occupons-nous maintenant de la situation qui sera faite à l’élève « pendant son séjour à l’École et après sa sortie.
« L’élève serait amené de France vers l’âge de douze ans; il resterait « à l’école jusqu’à quinze ou seize ans comme élève. A cet âge, afin de « lui apprendre à se suffire à lui-même, à compter avec toutes les diffl- « cultés de la vie, nous serions d’avis qu’il fût soit employé dans l’école « comme ouvrier agricole, avec mêmes salaires, mêmes conditions que les
« autres ouvriers, soit même placé à l’extérieur clans d’autres exploitations. « Dans ce cas, on fixerait son salaire, dont on lui laisserait la libre dispo- « sition; mais on continuerait de le surveiller, de le patroner, de le « diriger et de lui venir en aide, en tant que besoin. Vers l’âge de vingt « ans, notre pupille ferait son service militaire dans notre colonie. En « devançant l’appel, l’éléve pourrait faire son service de dix-sept à dix- « huit ans.
« L’ancien éléve, parvenu à sa majorité, aura donc acquis l’ensei- « gnement théorique et pratique pendant les deux périodes tracées ci- « dessus. Il se trouverait dans d’excellentes conditions pour devenir pro- « priétaire et gérer lui-mème sa terre. Toutefois, nous sommes d’avis « de lui faire subir encore un stage et de le faire passer par une période « transitoire. Le lot de terre qui lui serait assigné pour lui appartenir un « jour ne lui serait confié que comme métayer pendant trois ans. L’éta- « blissement lui fournirait alors son cheptel, ses semences, son matériel, « etc. Après ce temps, la Commission de surveillance de l’École, dont « nous aurons plus tard à déterminer la composition, décidera s’il y a « lieu d’attribuer définitivement le lot do terre; avec maison d’habitation, « cheptel, etc., à l’ancien élève devenu colon. Nous aurons ainsi une- « garantie contre les incapables, les paresseux et les vicieux.
« Les anciens élèves qui n’auraient pas réussi seraient, à leur gré, « rapatriés en France pour être placés comme ouvriers de la terre ou de « l’industrie, suivant leur capacité, ou placés en Algérie dans les mêmes « conditions ce qui serait très facile dans les deux cas. Ils devraient s’en « prendre à eux-mêmes de leur échec, puisque l’Administration n’aurait « rien négligé pour leur permettre de se faire une situation exception- « nelle et inespérée.
« D’ailleurs, même parmi ces élèves, un certain nombre, avec l’aide « de l’Administration, pourra se faire un avenir excellent. En Algérie, en « elfet, par suite de la conquête et de l’orgaoisation de la propriété, il « n’y a pas à proprement parler de paysans et fort peu de petits fermiers. « Aussi, les propriétaires qui ne cultivent pas eux-mêmes leurs propriétés, « sont-ils à la recherche de métayers auxquels ils font toutes les avances « nécessaires pour la culture. Nos anciens élèves, par l’éducation qu’ils « auraient reçue à l’école, s’ils sont honnêtes, pourront aisément trouver « un métayage. L’Administration pourrait, dans ce cas, mettre à leur
« disposition des avances montant à 2,000 francs environ, qu’ils s’enga- « géraient, suivant certaines conditions, à rembourser sur leurs profits. « Au bout de peu d’années, ce métayer pourra aisément, étant donné le « produit de la terre en Algérie, et après s’étre libéré de toutes avances, « mettre de côté des économies et devenir propriétaire à. son tour.
« Quand à l’ancien élève reconnu apte à devenir colon, il lui sera « assigné un lot d’un de nos domaines concédés, et plus tard, quand il « n’y aura plus de terres disponibles, on lui en achètera une.
« Voici les bases de l’estimation moyenne des sacrifices que le « Département aura à faire pour établir un ancien élève :
« 1“ Le nombre d’hectares à attribuer à un colon est fort variable, « suivant la qualité, la possibilité d’irrigation, etc. Mais en Algérie, il doit « être assez élévé, non-seulement parce qu’on n’a pas toujours assez d’eau, « mais aussi parce qu’on n’y fait pas de culture intensive, avec fumier, « etc., comme en France. Aussi, laisse-t-on reposer en jachère au moins <f la moitié, si ce n’est les deux tiers de sa terre. On ne peut donc « estimer au-dessous de 20 hectares la quantité des terres à attribuer à « un ancien élève.
« 2" Le prix de l’hectare est fort variable. Mais d’ici longtemps, nous « n’avons pas à nous en occuper. Quand nos concessions auront été distri- « buées entièrement, il sera peut-être possible d’en obtenir d’autres plus « au sud, et probablement en Tunisie.
« 3° Une maison d’habitation. Nous avons visité une maison « construite pour des Alsaciens-Lorrains, très confortable de tous points « et valant 1,800 francs. Avec 2,200 francs, y compris le mobilier, on « aura une habitation très convenable.
a 4" Cheptel. Une vache à 100 francs, 5 bœufs à 150 francs pour la « charrue (on laboure avec au moins 4 bœufs en Algérie). Environ « 900 francs au plus.
« 5" Charrue, instruments, 500 francs.
« 6" Avances en semences (pour 10 hectares en blé : 10 quintaux de « blé à 31 francs), 310 francs.
« 7® Autres avances, argent et nature, 1,000 francs environ. Il faut que
« le colon ait des avances suffisantes pour pouvoir supporter deux ans « de sécheresse.
« En résumé, il faut environ 5,000 francs pour permettre à un ancien « élève de s’établir et de devenir un véritable colon, à condition qu’on « lui concède une terre déjà défrichée et prête à être mise en valeur.
« .Cette somme est assurément très élevée et le Département serait « dans l’impossibilité de faire de tels sacrifices, s’ils devaient porter sur « un grand nombre d’enfants. Mais il est heureusement possible de l’at- « ténuer considérablement. Nous proposerions de créer une Caisse « d’avances et d’amortissements. Les recettes en seraient les bénéfices (c annuels de l-’École, plus le produit des dons, legs, subventions, etc., « défalcation faite de l’ensemble des dépenses. Ces bénéfices que nous « avons chiffrés à 30,000 francs, peuvent être ou plutôt devraient être de « beaucoup plus élevés. Nous mettons en fait qu’un particulier retirerait (f plus du double de ce profit, d’ailleurs fort peu élevé, puisqu’il rémunère « un capital de : 1° 300 hectares en plein rapport évalués à 600 francs « (en ce moment l’hectare du Kbadara représente au moins 200 francs), « soit 180,000 francs: 2® la mise de fonds évaluée à 650,000 francs. Total, « plus de 800,000 francs. En supposant un produit net de 30,000 francs, « nous ne tablons que sur du 4 0/0. — Même en France, la rente de la « terre augmentée du bénéfice du cultivateur s’élève à 10 0/0 au moins.
« Le nombre des sorties par an devant être du cinquième à peu près « des présents, soit 40, on peut estimer que sur ces 40 enfants, 20 seront « reconnus aptes à devenir colons, 10 autres devront être placés comme « métayers, les 10 autres devront être placés comme simples ouvriers.
« Les avances à faire par la Caisse pour les premiers, à 5,000 francs « l’un, seront donc de 100,000 francs; pour les seconds, à raison de « 2,000 francs l’un, de 20,000 francs; de 200 francs pour les derniers,
« soit 2,000 francs. Total de la dépense annuelle de la Caisse,
« 122,000 francs.
« Mais nous proposons de ne faire aucun don aux anciens élèves, sauf « pour la terre qui nous est concédée gratuitement à nous-mêmes. Ils ne « recevront que des avances. Un compte leur sera ouvert à la Caisse « d’avances, et ils ne deviendront propriétaires qu’au fur et à mesure « des remboursements. — Certes, il y aura des mécomptes, mais néan- « moins, nous ferons des rentrées importantes qui seront au moins suffi-
« santés pour éteindre, nous l’espérons, le passif de la Caisse. Au besoin, « la Caisse aurait la ressource, comme le Crédit foncier, de reprendre le (t domaine en cas de non remboursement. — Il convient d’ajouter d'ailleurs « que dix ans devant s’écouler, environ, avant que cette Caisse ne fonc- « tienne, dont six ans au moins à partir du jour où notre domaine sera « en rapport, elle aura, quand elle commencera à fonctionner, un encaisse « d’à peu près 150,000 francs. — H y a là, en somme, un rouage à perce fectionner, mais susceptible de rendre de grands services.
École de filles
« C’est à dessein que nous passons sous silence l’école des filles, non « qu’elle ne soit aisée à installer, mais elle nécessiterait de lourdes « dépenses, avec des recettes beaucoup moindres que pour l’école des « garçons. Les ateliers des filles fabriqueraient, il est vrai, les vêtements, « la lingerie des garçons ; on pourrait créer dans cette école, en dehors « de certaines cultures auxquelles les filles seraient propres, des basses- « cours, des élèves de volailles, une autrucherie même, enfin une magna- « nerie annexée à la culture du mûrier. Néanmoins les dépenses ne « seraient pas couvertes par les produits comme chez les garçons. — « Nous serions donc d’avis de remettre à quelques années la création cc d’une école de filles. Il faut bien, au surplus, laisser à glaner à nos « successeurs.
« Cependant, un de vos délégués a visité près de Bone, accompagné « de M. le Maire de cette ville, un orphelinat de jeunes filles tenu par « des sœurs. Ces jeunes filles font la culture des céréales et surtout des «, fruits et légumes qui, tous les jours, sont vendus à Bone sur le marché.
« On fait aussi un grand commerce de lait provenant de vaches qui (c sont nourries dans les prairies appartenant à l’orphelinat. Le point le «■ plus intéressant de cette petite colonie d’environ soixante jeunes filles, « depuis l’âge de deux ans jusqu’à dix-huit, c’est qu’elles atteignent rare- « ment leurs dix-huit années sans être demandées en mariage. Il n’y en «■ a pas une qui ait vingt ans à l’orphelinat; toutes ont été mariées avant « cet âge.
« Il est facile de conclure que les femtues manquent encore plus que c. les hommes en Algérie. Nous citons ce fait à la Commission parce « que nous pensons qu’il y a là peut-être un motif, malgré la grosse « dépense qui en résulterait, de créer une école de filles aussi bien que « de garçons et qu’il serait bon qu’elle s'occupât des deux projets en « même temps.
« La Commission décidera (1).