‹ Les enfantsChapitre 14 sur 66 · UNE AFFAIRE · texte numérisé non relu

UNE AFFAIRE

Une banalité que l'histoire suivante. On l'a racontée mille fois ; on ne saurait troj) la redire.

J'ai connu un jeune homme employé dans les bureaux d'une administration de province. Ses appointements étaient minimes, sa situation médiocre ; il ne pouvait arriver à la fortune que par un de ces hasards inespérés qu'invoquent tant de gens tous les jours. Et cependant il songeait sans cesse à l'argent : c'était chez lui une idée fixe que d'abandonner l'emploi modeste qui ne pouvait le conduire à une meilleure situation qu'après de longues années.

D'autres plus iDatients eussent attendu : lui était x^ressé de jouir ; il avait des goûts luxueux, et c'était avec l'ardeur d'un chasseur poursuivant le gibier qu'au bal de la préfecture il promenait des regards curieux sur les banquettes où s'étagent toujours un certain nombre de filles à marier.

Parmi ces héritières, il en était une qui avait coitfé si profondément sainte Catherine qu'il était douteux qu'elle pût jamais retirer le bonnet.

Elle avait vingt-neuf ans ; elle était maigre, verte plutôt que pâle, rechignée et peu avenante.

Malgré sa fortune, les plus enragés coureurs de dot avaient reculé devant cette maigreur et cette pâleur. Des épaules déprimées, des pommettes saillantes, un teint luisant, des lèvres pâlissantes n'offraient rien d'engageant.

Il y avait pourtant sur la banquette, à côté de la fille à marier, six cent mille francs de dot et des espérances à courte échéance. Ces détails n'étaient ignorés de personne et l'héritière ne s'en morfondait pas moins.

Le jeune homme, qui désirait « faire une affaire, » se mit en avant. Il était seul ; ses hommages n'en loarurent que plus délicats.

Il épousa les six cent mille francs.

Yoilà un homme qui a réalisé ses rêves, qui nage dans le luxe. Pour faire oublier son ancienne position, il donne des fêtes qui éclipsent celles de ses supérieurs.

Au bout d'un an, la jeune femme devint grosse. L'enfant mourut au bout d'un mois.

Dans l'hôtel des nouveaux époux on faisait de la nuit le jour ; les bals succédaient aux. dîners, les soupers aux bals.

Les médecins déclarèrent qu'il fallait plus de repos, à l'héritière. Elle redevint grosse ;, l'enfant ne vécut que six mois.

La mère, à la suite de ses couches, était devenue d'une faiblesse extrême. Les eaux furent ordonnées pour réparer ses forces. En effet, l'année suivante, naquit un troisième enfant, chétif et malingre comme celle qui lui avait donné le jour.

Qu'importe ! Il vivait. Le père se prit à l'adorer et à passer tous ses caprices à l'enfant pâle ; mais ni les soins ni les attentions de

tout instant ne suffirent contre un épuisement que la médecine ne parvenait pas à combattre.

L'enfant mourut au bout d'un an. Il n'y avait pas de séve en lui. Pourtant son père était plein de vitalité ; mais la mère !

Sept nouveau-nés, la fièvre les toucha successivement de son aile, et ces sept visites de la mort qui ne se lassait pas de frapper à la porte entouraient le cœur du père d'un crêpe épais.

Comme à cette heure il eût abandonné avec joie les six cent mille francs de l'héritière pour reprendre place à son modeste pupitre d'emploj^é ! Gomme il eût été heureux si une femme de sa condition, sans fortune, mais fraîche et bien portante, l'eût attendu le soir, un enfant souriant au bras !

Maintenant il se repentait d'avoir engagé sa vie, lié à jamais sa destinée à une riche héritière, déshéritée de la maternité !

Pourquoi avait-il voulu « faire une affaire ? »

Il y a longtemps, malheureusement, que les hommes raisonnent de la sorte.

« Quand on veut avoir des chiens ou des chevaux, disait dans l'antiquité le poëteThéognis, on choisit les meilleures races; mais quand il s'agit de chercher une femme ou un mari, on i^rend ce qu'il y a de pis, pourvu qu'il y ait de l'argent. »

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