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L'ENFANT EST UNE PURIFICATION

Il arrive qu'une jeune fille maladive puise dans le mariage une amélioration à son état de langueur. Parfois même la femme mariée reste délicate jusqu'avant la maternité; seul, le travail de l'enfantement opère une heureuse diversion : des poitrines délicates, qui exigeaient d'incessants ménagements , se sont rafiTermies à la suite des fatigues de la conception.

Par un phénomène physiologique, l'enfant, tout en absorbant une part de la nourriture de sa mère, lui a communiqué une sorte de nouvelle vie. Ce qui semblait dangereux est devenu, grâce à la nature, un réconfortant. Avec l'enfant disparaît

le principe de souillures qui viciaient la santé do sa mère.

Les mêmes souillures, mais morales, s'échappent également du père, à peine l'enfant a-t-il poussé son premier vagissement.

Existe-t-il un cœur de fer, une nature assez flegmatique pour brider son émotion lorsque l'enfant apparaît à la lumière? Sa bienvenue est saluée par un flot de larmes qui coulent des yeux du père, si rebelle qu'il soit à toute émotion. Larmes spontanées qui jamais n'ont coulé si douces et si rafraîchissantes, larmes qui amollissent le cœur le plus dur et avec lesquelles s'échappent les mauvais sentiments ^

— Il est meilleur que je ne croyais, pense la mère émue par les larmes de son époux. Et elle oublie le joug qui la fait plier sous la volonté de cet homme en qui elle est heureuse de retrouver des traces d'attendrissement.

C'est à cet instant que l'homme, si fier de

j. <( A mesure que viennent ces beaux enfants, dit l'Indien Bavabhouti. ils attirent vers eux notre âme endurcie par les années, comme la baguette d'aimant attire une masse de fer. »

ses droits, juge de l'étendue de ses devoirs. Jusque-là il se peut qu'il n'y ait pas songé; la lumière se produira spontanément dans son esprit.

Ce n'est pas seulement un enfant qui naît, mais l'idée du devoir.

L'enfant apporte a^ ec lui le chaînon qui désormais relie l'homme à la société. Le plus jaloux de son indépendance perd forcément de son égoïsme; déjà le mariage lui avait enlevé ce moi dangereux ; l'enfant le fait penser au mot nous.

Pour se plier aux exigences de la société, il faut conquérir l'humilité, devenir meilleur.

Toute arrogante individualité doit disraître ; c'est l'enfant qui opère l'extirpation d'une malsaine satisfaction de soi-même, et je connais peu d'hommes qui, purifiés à cet instant de la vie, ne sentent poindre en eux le sentiment de la famille.

c'était un des dictons de l'ancienne France et il fut répandu long-temps jusqu'à ce que la théorie de l'anglais Malthus, qui voyait dans l'accroissement de la population un principe de misère fît fortune dans les grandes capitales où le luxe, les plaisirs et les jouissances avaient force de loi : les maris n'eurent pas de mal à persuader aux femmes combien l'économiste avait raison, à celles-là même dont les mères, un siècle auparavant, s'étaient remises, grâce à l'enseignement d'un iDhilosophe, à allaiter leurs enfants.

Faut-il attribuer aux enseignements d'un économiste, quelque influence qu'il exerce sur son temps, une portée assez grave pour

que tout à coup la population diminue sensiblement ?

L'Anglais Maltlius a-t-il pu détruire tout à coup l'enseignement des législateurs, des philosophes, des poètes de toutes les époques?

La dépopulation de la France doit êtr^» attribuée au luxe moderne, au désir de s'enrichir promptement, en même temps qu'aux difficultés de la vie dans les grands centres.

Le spectacle des plaisirs des riches est presque aussi malsain que de trop fréquentes visites aux maisons d'aliénés. Combien de gens modestes souhaitent de goûter aux jouissances des gens favorisés par la fortune, ceux-là qui regardent l'enfant comme un assujettissement une gêne î

Des hautes classes, cette fâcheuse façon de voir est descendue aux moyennes. Il faut de la place, de l'air pour l'enfant. L'ancien logement ne suffit plus. Les êtres ordonnés calculent ce que coiite un enfant, et c'est plutôt un complice qu'un satirique qui a mis dans la bouche d'un de ses personnages, à la Comédie-Française, la conséquence d*un

budget qui permet au jeune ménage d'avoir un enfant. — Maintenant, dit dans son langage bourgeois un personnage plein d'ordre:

« Nous pouvons nous payer le luxe d'un garçon. »

Que l'enfant boive le lait de sa mère ou d'une nourrice, il a déjà un compte ouvert sur le registre du Doit et Avoir. Il devient une ombre dans le budget. S'il en naissait deux, trois, quelle série de points noirs :'i l'horizon ! Une brèche à la fortune. Il faudrait travailler dix ans, (|uinze ans de plus pour les enfants! Beaucoup d'époux calculent : Vraiment est-il désirable de donner la vie à des infortunés eux-mêmes condamnés à passer plus tard par ces misères?

Des capitales, ce raisonnement s'étendit aux villes, des villes aux villages mêmes où jadis un enfant qui naissait était salué avec joie comme apportant un bras de plus à l'agriculture ^

J'ai entendu ce mot adressé à un père qui

1. « La pluralité et compagnie des enfants, disait Montaigne, c'est un agencement de ménage, ce sont autant de nouveaux outils et instruments à s'enrichir. »

passait chaque année quelques mois à la campagne et s'était fait remarquer des paysans par la bonne humeur de l'enfant âgé de quelques mois. On ne pouvait se lasser de l'admirer; on arrêtait le père à son passage.

— Le bel enfant! s'écriait une paysanne. Ah! Monsieur, n'en ayez pas d'autre, c'est trop cher!

Tel est le mot dans sa crudité : N^en ayez pas cVautre^ c'est trop cher!

La paysanne n'avait pourtant pas lu Malthus; mais ce courant morbide qui circule dans l'air a pénétré jusque dans les campagnes. Il s'est également répandu en Amérique, dans un pays jadis si prodigue d'enfants, (|ui vise aujourd'hui à l'économie.

— Elles ne veulent pas être mères l s'écrie avec indignation Hepworth Dixon, l'auteur du livre de la Nouvelle Amérique.

Dans les États où le mouvement intellectuel s'est développé, à New-York, à Boston, le voyageur anglais constate que les femmes se révoltent contre la maternité.

— Les enfants, disait une Américaine à

Dixon, prennent à la mère tout son temps, détruisent sa beauté et lui gâtent la taille; ce sont des destructeurs abominables.

M. Hepworth Dixon est d'un pays fertile en enfants où l'homme croit avec le poëte arabe que

La meilleure des femmes est celle QLii*[3orte un iils dans son sein, Qui en conduit un par la main^ Et dont un autre suit les pas.

L'Anglais fit une enquête dans les salons de New-York et posa quelques questions discrètes.

Ici, c'est affaire de coquetterie.

Question de modes ou de doctrine, peu importe, les statisticiens s'en sont émus ; ils constatent que la France se dépeuple considérablement, et un mémoire lu à l'Institut contenait ces chiffres significatifs:

Sur cent ménages dans le 9® arrondissement (quartier de l'Opéra), on compte cent trente-quatre enfants.

Sur cent ménages dans le 19^ arrondisse-

ment (hauteurs de Belleville), on compte trois cents enfants.

Le même courant d'idées qu'en Amérique a x^roduit en France l'absence du sentiment de la famille.

Il semble que les gens aisés méconnaissent l'impression salutaire et morale produite par l'enfant. Il faut donc sans cesse remettre sous leurs yeux les bienfaits que le nouveauné apporte aux classes modestes.

L'enfant est la force des faibles, la richesse des pauvres.

Combien de pauvres gens abattus, découragés, ne se sentant plus la force de lutter, ont puisé des forces dans la venue d'un enfant ! La faiblesse a ranimé la faiblesse.

Chaque jour ce petit être forge une nouvelle maille aux liens qui resserrent la famille. Il faut travailler pour l'enfant qui se développe ; l'homme rougirait d'être au-dessous de la mère qui, nuit et jour, déploie tant de courage près du berceau.

Si quelques brouillards de déception emplissent le cœur de l'homme, ils sont presque aussitôt dissipés par les rayons de co soleil, les sourires de l'enfant.

Le courage revient: le courage, c'est la fortune. Quel excitant que la vue d'un petit être qui sans cesse sourit et semble dire au père: — Travaille pour conserver ma gaieté, ma santé!

L'homme sent alors se développer en lui des forces inconnues. Une vie nouvelle commence, toute de labeur et de dévouement, dont chaque acte est payé par des applaudissements intérieurs. Et ce réconfortant, qui l'a donné? L'enfant, la mère. Yoilà deux tendresses dont les rayonnements bienfaisants pénètrent jusqu'au cœur.

Le travail amène l'aisance.

Cette aisance due à la mère, à l'enfant, remplit le cœur d'une douce satisfaction. Quand de tendres émotions emplissent le cœur, la vie est suffisamment occupée.

Avais-je raison de dire que l'enfant est la richesse d'une maison, même aujourd'hui, même aux époques les plus difficiles ?

Voilà de nouveaux devoirs contractés par l'homme envers celle qui a ranimé le foyer de son courage.

Bernardin de Saint-Pierre parle de la corruption des sociétés : « Ce sont, dit-il, les enfants qui l'éloignent en y apportant des âmes neuves et innocentes. Il faut de longs apprentissages pour leur faire naître le govit de nos passions et de nos fureurs. »

Et il termine par cette belle image : « Les générations nouvelles ressemblent aux rosées et aux pluies du ciel, qui rafraîchissent les eaux du fleuve, ralenties dans leur cours et prêtes à se corrompre. »

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