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LE CHAT M PLATRE

Plus blanc que la neige, tacheté de noir, les pattes couleur de safran, sur la poitrine un nœud vert reliant deux hampes de drapeaux dont l'étotfe tricolore ressort sur le fond pâle du cou, tel est le chat de plâtre. Une bande de vermillon pur dessine la bouche, l'extrémité des oreilles et le tour des prunelles : deux sourcils en s partent du coin de l'oeil et remontent en serpentant jusqu'à la racine des oreilles ; mais surtout trois grosses mouches noires posées sur le front et les joues font de l'animal un être aussi étrange qu'un clown anglais.

Accroupi sur son train de derrière, le chat offre une masse blanche avec des ta-

touages ronges, noirs, jannes et verts semblables à cenx qn'emploient les peui3lades barbares dans la décoration de leurs idoles.

L'Inde et l'Egypte, la Chine et le Japon, n'ont rien produit de plus fantastique que le chat de plâtre qui eiit fait rêver Hoffmann.

Dans une maison de campagne de la Picardie, ce chat, posé sur une étagère au premier étage d'un vieil escalier, m'apparut comme une révélation. Pour fêter mon arrivée, on l'avait placé en face de la porte de ma chambre.

Il faut que l'étrange me suive partout.

Je ne pouvais entrer ni sortir sans avoir le regard frappé par les barbes noires de l'animal, son collier rouge, ses drapeaux sur la poitrine et sa blancheur funambulesqu<\

J'allais me reposer au village, respirer l'air pur, rafraîchir mes yeux de verdure et d'eaux jaillissantes, écouter le chant des oiseaux, me promener dans des chemins

verts, et à tout instant je me trouvais face à face avec un animal apocalyx)tique comme ceux des Bestiaires du moj^en-âge.

L'enfant a peut-être plus que l'homme le sentiment du bizarre : ce sentiment naît surtout de la sim]3licité des colorations prismatiques, appliquées à des objets en relief.

Uharmonie^ l'enfant ne sait pas ce que c'est. Rouge, jaune, vert, lui suffisent. Aussi les yeux de l'enfant furent-ils attirés encore plus vivement que les miens par le chat de plâtre. Il tendait sans cesse les bras vers cette sculpture étrange et poussait de vifs cris d'enthousiasme en face d'une œuvre qui lui semblait le triomphe de l'art.

Et moi, je pensais: Regarde, cher enfant, le chat de plâtre. Que ses voyantes colorations égayent tes yeux. Mais fasse le ciel que plus tard des sens trop délicats, portés à la bizarrerie, ne te poussent pas à la recherche de semblables oeuvres ! Le culte de l'étrange est mau-

vais. Et si tu te rappelles la maison du chat de plâtre, pense plutôt aux ombrages qui protégeaient tes yeux, aux sources qui s'échappaient de la montagne pour serpenter à travers les jardins ; songe au riant paysage qui t'entourait, aux champs de blés courbés par le vent, aux douces collines succédant aux vallées, aux peupliers des coteaux voisins, et à ce grand agitateur, le vent, qui animait la nature et offrait à tout instant des tableaux bien autrement intéressants que ceux qui sont entassés dans les Musées !

NUIT D'HIYER

Le ciel était sombre, couleur d'encre, traversé par de lourds nuages d'un blanc sale, qui semblaient des amas de laine chargés de suint et de graisse. De rares étoiles ne projetaient qu'une lueur indécise. Paris était la proie de l'ombre ; des gris brumeux enveloppaient les monuments comme dans de vieilles housses.

La lune, d'habitude, trace des lignes droites et inflexibles qui semblent dire à l'ombre : « Tu n'iras pas plus loin ! »

Ce jour-là, la lune s'était retirée derrière les nuages, craignant d'engager avec l'ombre une lutte inutile.

Le long des quais, le gaz était lugubre : de pâles lueurs ne réussissaient pas à chas-

ser les vapeurs épaisses amoncelées autour de chaque lanterne.

Un homme marchant à pas lents et irrésolus s'accouda sur le parapet du pont et, longuement, regarda la place où coulait l'eau.

Des vapeurs grisâtres remplissaient l'espace qui sépare le pont de la Seine: rien n'eût annoncé que l'eau coulait sous les arches sans les soubresauts des poissons qui venaient à la surface et se rejetaient aussitôt dans le lit de la rivière.

Quelque brisement intérieur tenait l'homme affaissé sur le parapet. Il était arrivé là, sans savoir où ses pas le portaient, en proie à quelque triste irrésolution ou plutôt à quelque sombre résolution.

Un passant attardé rencontrant l'homme n'eût pas eu peur, mais pitié.

Il faisait froid ; l'inconnu ne sentait pas le froid. Un reste de volonté fit pourtant qu'il quitta le pont pour descendre sur la berge.

Là sont amarrés de lourds bateaux de charbon qui restent la nuit sans garde. Une

planche sert de passerelle pour communiquer du quai à ces bateaux.

L'homme traversa la passerelle. A Tavant du bâtiment est une sorte de cabine.

L'homme passa. Il eût pu se garer du froid dans cet endroit ; il alla à l'arrière du bâtiment.

On eût dit que l'inconnu cherchait à se rapprocher de l'eau, qu'il voulait voir de près les vagues clapotant contre les flancs du bateau. En efi'et, il se pencha vers la Seine comme pour en mesurer la hauteur. Puis il jeta son chapeau sur le charbon, dénoua sa cravate et ôta son paletot.

Ce n'était pas un vagabond en quête d'un asile. L'homme cherchait le repos dans le lit de la Seine. Sa volonté était revenue, sa dernière: volonté mêlée de lâcheté, une volonté cependant.

Bien des êtres se raccrochent à l'espérance en ce moment suprême. Ceux qui ont des parents pensent à leurs parents ; les malheureux sans famille songent à leurs amis. Un dernier examen de conscience se fait, qui de l'enfance va à la jeunesse, de la jeunesse à

l'âge mûr, de l'âge mûr à la fatale résolution. On regrette toujours quelqu'un ou quelque chose sur cette terre, si aride qu'elle paraisse. Il n'est pas, même dans les existences les plus douloureuses, de jour sans une éciaircie de soleil. Quelque cliose a été bon et réconfortant par hasard. De certains souvenirs il reste un parfum pénétrant ; et si le fardeau delà vie a pu paraître lourd, d'autres l'ont également porté, même les plus heureux.

Une voix suprême fait entendre en ce moment de sévères paroles. Le destin a été contraire ; mais l'homme avait des armes à sa disposition pour le combattre. A-t-il lutté avec le courage que nécessite la bataille de la vie?

Se sentir être et dans un moment n'être plus, cause de l'appréhension aux plus décidés. Et si une vie mal employée, des passions dévorantes, des chagrins persistants, le corps flétri, la volonté usée, les tourmentes du cerveau poussent à un sombre dénouement, il en est peu à qui la pensée de Dieu ne revienne, qui leur fait prier le ciel de leur pardonner.

Ainsi se déroulait le passé de cet homme, sans courage pour recommencer une vie qui pourtant tous les jours doit être recommencée.

Honteux de sa faiblesse, en ce moment l'homme jetait à l'eau la coiffe de son chapeau, ne voulant être reconnu de personne.

Un léger bruit se fit entendre du côté de la passerelle, qui fléchit sous un pied hésitant.

Quelqu'un traversait la passerelle. Le cœur de l'homme se serra.

Sensation étrange que celle de la peur chez un être qui ne tient plus à la vie !

Ces bateaux servent parfois, la nuit, de refuge aux gens poursuivis, aux voleurs qui y cachent leur butin.

L'homme n'avait rien à donner, rien à perdre, et il devenait lâche au moment de se trouver en face d'un rôdeur de nuit ! Pour ne pas être vu, l'homme baissa le corps et s'étendit sur le charbon, relevant avec précaution la tête pour suivre les mouvements de l'inconnu qui arrivait.

Devant la cabine du bateau, l'ombre s'ar-

rêta. Puis un instant de silence, troublé bientôt par des sanglots qui firent à la fois mal et bien à l'homme: mal, parce qu'il jugeait maintenant qu'il était d'autres souffrances aussi vives que les siennes ; bien, parce que ces larmes trouvaient un écho dans son cœur qu'il pensait desséché.

L'homme prêta une oreille attentive : les sanglots avaient cessé.

Mais le vent qui soufflait apporta ces paroles :

« Adieu ! mon âme, adieu ! »

Ce fut tout. Une ombre se dressa hors de la cabine, reprit le chemin de la passerelle et disparut dans la brume.

En ce moment l'homme avait puisé assez de forces intérieures pour remonter le courage d'un être plus malheureux que lui. Il se sentait propre à réconforter le cœur de celui qui paraissait son compagnon d'amertumes, et la vision s'était évanouie !

Cette dernière consolation manquait à sa fin. Il eût été si doux, avant de quitter la vie, d'apporter quelque consolation à un cœur d'où s'échappaient de si pénétrants sanglots !

Tout à coup de la cabine partit un vagissement d'enfant.

L'homme se leva, courut à la cabine, où dans un coin, enveloppé dans ses langes, gisait un nouveau-né abandonné.

Il n'est pas de père qui n'ait versé de larmes à la venue d'un enfant.

Celui qui allait se suicider se sentit devenir père. Des larmes brûlantes coulèrent de ses yeux sur le visage du nouveau-né qu'il tenait serré contre sa poitrine.

Le cœur fortifié, il remonta sur le quai dont il croyait avoir foulé les dalles pour la dernière fois. A cette heure il avait honte de sa lâcheté, et, bénissant l'enfant qui lui rendait la force nécessaire pour lutter désor mais contre les difficultés de la vie, il releva la tête et entendit la voix de sa conscience qui disait : « Prends courage, je t'aiderai! »

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