SOUVENIR DE VOYAGE
J'avais traversé tout le jour, en diligence, un pays plat, sans verdure et sans récoltes ; partout s'étendaient des champs déserts, des terrains sablonneux que ne parvenaient pas à raviver de maigres bruyères. Beaucoup de roches dans ces terrains désolés ; nulle ombre pour protéger de la chaleur de pauvres moutons pressés, qui à grand'peine broutaient une herbe aussi courte que de la mousse.
De loin en loin une maigre fumée s'échappait du toit de chaume d'une cabane isolée. Aux alentours, pas de villages, pas de hameau, pas même de groupement de maisons. L'homme s'était éloigné d'une terre aride
qui eût demandé trop d'efforts pour payer la sueur de son front.
Ces solitudes sont longues à parcourir. Il semble qu'elles n'ont pas de fin et qu'elles vont se prolongeant sans cesse.
Cependant à l'extrémité de la lande apparut un cerisier en pleine floraison, et un cri d'admiration s'échappa de la bouche de mes compagnons de voyage. Qu'il était gai et riant, l'arbre planté dans cette solitude comme pour en marquer le terme !
Un second cerisier succéda au premier, puis un autre. Bientôt le fouet du conducteur retentit dans une grande route bordée de cerisiers qui semblaient des arbres du paradis, en comparaison de l'endroit désolé que nous venions de traverser.
La diligence roula plus joyeusement ; les chevaux eux-mêmes semblaient échapper à l'influence de tristesse qu'avait produite sur nous une terre si ingrate.
Plus la voiture avançait, plus les arbres se pressaient, et plus la vue de leurs fruits nous réjouissait le cœur.
Au loin brillèrent bientôt des toits d'ar-
LES ENFA'NTS.
doises ; devant chaque maison du village était également planté un cerisier.
Vingt ans auparavant, il n'y avait là que des masures.
Un curé vint prendre possession du presbytère, et tout de suite conquit l'affection des pauvres sans défense jusque-là contre la misère. On écoutait le pasteur en chaire ; il savait se mettre au niveau de l'esprit des plus humbles.
Au premier baptême qui eut lieu, il conseilla aux parents de planter un cerisier.
C'est une idée chère aux pères de voir pousser à la fois un arbre et un enfant, qui deviennent ainsi deux jumeaux.
L'enfant et l'arbre furent entourés des mêmes soins. Tous deux devaient profiter à la fois.
Le second enfant qu'on présenta aux fonts baptismaux décida d'une plantation semblable.
Au bout de quatre ans, près de cent cerisiers poussaient sur ce sol infertile. Peu à peu un certain bien-être résulta de cette culture : de pauvres familles isolées quittèrent les landes ingrates du voisinage et vinrent s'adjoindre au village qui prospérait.
Et comme l'aisance, la vie facile avaient succédé au labeur obstiné d'un si maigre résultat jadis, les enfants qui naquirent rivalisaient de gaies couleurs avec les fruits cultivés dans le pays.
Le charme principal de la peinture des Pays-Bas vient de la sympathie que portent les artistes aux enfants.
Dans mainte œuvre des maîtres de la Flandre et de la Hollande est inscrite l'affection que ces peintres leur témoignaient ; ils les ont représentés dans diverses conditions et à divers âges, toujours avec la gravité sympathique que commande un tel sujet.
Depuis le berceau jusqu'à l'école, on voit l'enfant traité en petit homme par les Flamands, qui, attachant de l'importance aux actes de la vie enfantine, leur ont réservé
une place dans leurs sujets domestiques.
Il ne faut pas chercher dans ces représentations l'idéal des maîtres italiens qui ont vu l'enfant avec leurs préoccupations païennes ou chrétiennes, et en ont fait des êtres moitié amours, moitié anges : les enfants des Pays- Bas vivent, agissent et représentent la forte race qui doit entrer en lutte et triompher du climat et de la terre où elle prend racine.
Entre mille compositions, la famille d'Os-tade, où a posé tout un petit peuple habillé de noir, me semble particulièrement caractéristique. Pas de tableau qui fasse mieux comprendre l'aimable gravité des familles flamandes.
Ils sont communs tous ces traits d'enfants à les prendre isolément; mais quelle bonté, quelle résignation dans ces filles qui restent sous l'aile maternelle et ne sortiront de la maison que pour créer un intérieur semblable où la paix habitera !
C'est un chef-d'œuvre incontesté que ce tableau parmi tant d'autres merveilles des écoles flamandes du Louvre ; et pourtant ni
la composition ni le coloris, quoiqu'ils soient remarquablement traités, n'ont décidé de la place de cette toile parmi les œuvres consacrées. La X)art du peintre disparaît, celle du père domine : le sentiment est mêlé si puissamment à l'exécution que le curieux oublie qu'il se trouve devant une interprétation de la nature. C'est une fenêtre ouverte sur la vie flamande.
En face de cette toile, il n'est pas besoin d'être connaisseur. Tous seront émus, les ignorants et les savants, ceux qui analysent la valeur des véritables morceaux de peinture et ceux qui entrent pour la première fois dans un Musée. Il faut être pédant pour disserter sur les lois du Beau en face de la famille d'O stade, dont le spectateur semble faire partie tout à coup, en en subissant la parfaite quiétude. Il n'est plus au Louvre, il est transporté dans les Flandres. Un parfum domestique s'échappe de cette scène qui pénètre celui qui regarde, et il en reste l'impression particulière aux chefs-d'œuvre, c'est-à-dire d'être saisissante pour tous et si sympathique que
tous regrettent de n'être pas le père et le peintre d'une semblable famille.
Une autre œuvre d'une portée moins considérable est le portrait du fils de Rubens, que nous ne connaissons que par la gravure. Ce marmot en petit bonnet dans son grand fauteuil, je le préfère aux jolis enfants habillés de soie et de velours que le maître peignait pour les grands seigneurs de son temps, car l'éclat des pinceaux du chef de l'école flamande, sa fortune, la haute place qu'il tenait dans la diplomatie de l'époque ont enlevé Rubens à l'intimité de la famille; et je trouve plus de pompe que de profondeur dans ses toiles brossées avec tant de spontanéité pour les souverains.
Je cherche ailleurs les enfants flamands, plutôt dans les toiles des gueux. Les enfants des pauvres, plus naïfs dans leurs jeux, ne craignent de rien gâter; ils ne sont sans doute pas remarquables par de belles manières : la bonne humeur les sauve. Il faut les voir suivre les joueurs de mail en plein air, regarder jouer leur père aux quil-
LE FILS DE RUBEXS D'a|H'ès mie ppiiitiue de Rubens,
les ; mais c'est surtout dans les kermesses qu'éclate leur joie ; de petits êtres, curieux et gourmands, trempent leur pain dans les sauces qui ruissellent des rôtissoires et ne craignent pas d'y fourrer le museau, pendant qu'à quelques pas la mère, sur le gazon, allaite son nouveau-né.