FRAGMENTS DU JOURNAL D'UN EXILÉ
Quel chagrin s'empara de nous lorsqu'il fallut quitter la maison où nous avions été si heureux depuis notre entrée en ménage !
A chaque pierre de la maison, il semblait que nous laissions accroché un lambeau de notre bonheur passé et que jamais ce bonheur ne renaîtrait.
Au fond de la cour était un puits ombragé par un vieux sureau, dans le feuillage duquel l'enfant aimait à se cacher. Le jour de notre départ on eût dit que l'en-
fant ne reverrait x^lus ce compagnon de ses jeux. Il entourait de ses bras le tronc du sureau, essayait d'y grimi^er et ne voulait plus le quitter.
Et cependant pas un moment à perdre. Il fallait partir immédiatement ; nous étions pourchassés !
C'est quand on quitte son foyer que paraît lugubre, la nuit, l'intérieur d'un Avagon : au milieu dorment fiévreusement les voyageurs, à la lueur d'une petite lampe projetant une pâle lumière sur leurs yeux fatigués.
De sombres pensées traversaient mon esprit. Qu'arrivera-t-il ? Pourrons-nous traverser la frontière? Si nous ne sommes pas arrêtés, comment faire pour vivre à l'étranger ?
Dans ces nuits d'angoisse, le spectacle de la misère apparaît plus livide ! Pas de pain pour l'enfant !
En ce moment mon fils fit un mouvement.
Il était étendu entre ma femme et moi. Sur la dure planche de bois l'enfant dormait, aussi paisiblement que dans son lit; un souffle pur s'échappait de ses lèvres.
Ma femme et moi avons échangé un i^egard.
— Au moins ne souifre-t-il pas trop de la latigue !
Bientôt le signal d'arrivée du chemin de fer se fit entendre, gai pour ceux qui rentraient dans leur intérieur, menaçant et plein d'angoisses pour nous.
Il annonçait l'avant-dernière station qui sépare la France de la frontière. Là était le danger. Nous devions nous arrêter à cet endroit, traverser le village, gagner les bois sans être remarqués.
Je jetai un rapide coup d'oeil à la portière du wagon. N'apercevant rien qui mît obstacle à notre fuite :
— Courage ! dis-je à ma femme.
Nous dûmes éveiller l'enfant, étonné, en ouvrant les yeux, d'apercevoir l'aube qui pointait.
Tout reposait dans le village, sauf le garde-barrière, à qui je demandai le chemin le plus court pour gagner le hameau voisin, situé sur la lisière de la frontière.
Il n'y avait qu'une rue à traverser. Au bout était un sentier qui conduisait à un bois de peu d'étendue séparant le village du hameau.
Nous étions sauvés.
Tout à coup l'enfant s'écria :
— Soldat!
Je crus qu'il se trompait.
— Soldat! soldat! répétait-il avec l'insistance qu'apportent les enfants à signaler une chose qui frappe leurs yeux.
A quelques pas, en effet, un brigadier de gendarmerie sellait son cheval. Quel frémissement s'empara de moi, et combien ma femme dut sentir l'étreinte convulsive de mon bras ! Tout nous accusait : Notre arri-
vée, à pareille heure, dans un village si voisin de la frontière, notre attitude, les paquets dont nous étions chargés !
Le brigadier était heureusement occupé à harnacher son cheval ; et nous eussions certainement échappé à ses regards, si l'enfant, ({uittant sa mère tout à coup, n'eût couru vers lui, pour admirer de plus près son costume, sa giberne et son sabre traînant sur le pavé.
Il ne fallait pas songer à rappeler l'enfant qui, dans son innocence, sautait autour du gendarme, criait soldat^ cheval^ et regardait l'homme et l'animal avec des yeux tellement admiratifs, que le brigadier, quoiqu'il parût pressé, prit l'enfant dans ses bras et, émerveillé de sa bonne humeur, le posa sur la selle.
Ce danger rappela mon sang-froid. Relevant la tête et allant droit au gendarme, je le remerciai de s'occuper d'un petit garçon qui ne pensait qu'à jouer.
Une inspiration soudaine fit qu'à tout hasard je demandai au brigadier où demeurait le curé de la paroisse.
— Curé! répéta l'enfant, qui cette fois me vint en aide.
— M. Richard? demanda le brigadier qui, grâce à l'insistance de mon fils, crut que réellement les nouveaux arrivés se rendaient au presbytère.
— Richard ! reprit comme par une faveur de la Providence le petit garçon.
Sans malice et suivant sa coutume, il répétait depuis un mois les deux dernières syllabes des mots.
— Je passe devant la porte du curé "et je vais vous y conduire, dit le brigadier.
A quelques pas de là, en effet, nous étions en face du presbytère. Alors le gendarme piqua des deux sa monture, et, sitôt qu'il fut hors de vue, nous revînmes sur nos pas, prenant un petit sentier pour gagner le bois, qui nous permit, après une heure de marche, de franchir sans obstacle la frontière.
C'est un trait d'union entre les hommes que les enfants. Leur vue éveille les bons
lit
sentiments naturels étouifés sous l'égoïsme. Surtout les gens des basses classes ouvrent vivement leurs bras et leur cœur à l'enfant. Pour eux il représente une félicité, une bénédiction.
Nous avons loué la moitié de la maison d'un fabricant de balais, chez lequel nous nous étions présentés par un grand froid.
Comme nous étions occupés à mettre en ordre notre petit bagage, la femme de notre hôte est entrée, suivie d'un ouvrier portant de grosses souches et un sac de copeaux. Elle nous a priés d'accepter ce bois en attendant que nous ayons fait nos provisions.
Le feu pétillant a fait oublier momentané- ment nos tristesses ! Chez nous, en Bourgogne, on ne brûle de pareilles siiches qu'à la Noël : avec la carbonnade, c'est le grand divertissement de la soirée.
Nous sommes en exil, et il semble que les braves gens nous souhaitent une bonne arrivée après tant de malheurs !
Devant ce feu réjouissant/nous avons étalé sur la table les petites provisions de notre
LES ENFANTS. Mo
sac de voyage. Le repas n'est pas copieux ; mais la souche qui flambe fait oublier les choses qui manquent et que demain nous pourrons nous procurer.
Un peu plus tard, notre hôtesse a ouvert la porte en s'excusant de nous déranger.
— Voilà, a-t-elle dit, un plat du pays qui plaira peut-être au petit garçon.
Alors elle a posé sur la table une large assiette pleine de riz sucré, assez copieux pour nourrir six personnes.
— Si l'enfant l'aime, a-t-elle ajouté, nous en faisons une fois par semaine et je lui en garderai sa part.
J'étais si ému d'une semblable cordialité, que je pouvais à peine remercier la brave femme. Egalement elle tirait une bouteille.
— Mon mari, dit-elle, vous envoie ce vin pour le goûter.
Et comme il nous coûtait de devoir tant d'obligations à nos hôtes, la femme a ajouté qu'il était facile à son mari, parent d'un vigneron, de se procurer, à bas prix, des vins de son clos.
Nos regards ont prouvé notre reconnais-
sauce. Elle n'a pas été éveillée qu'un jour. Nous sommes les locataires d'honnêtes gens, qui nous font plus de cadeaux que le loyer ne vaut. Comme ils se sont aperçus de notre discrétion et de notre embarras à les accepter, c'est l'enfant dont ils se servent comme distributeur de leurs bonnes œuvres.
Derrière notre appartement est un jardinet commun aux deux ménages. Là l'enfant joue avec ceux du voisin, il y va voir fabriquer les balais et rentre rarement sans nous rapporter quelque cadeau de ces braves gens.
Pauvre petit messager qu'il nous coûtait d'emmener en exil, tu as été la source de la bienveillance de nos voisins ! Sois béni de réveiller la cordialité et la bienfaisance, et souviens-toi, plus tard, que la bienfaisance et la cordialité furent semées par des âmes charitables sur le chemin de tes premiers pas !
Que faire dans cette petite ville étrangère où chacun exerce une profession ou occupe
un emploi qu'il transmet à ses enfants ? Je ne peux travailler de mes bras, ni me faire ouvrier : non point qu'un état manuel me fasse rougir, mais il faudrait être accoutumé à soulever des fardeaux, et mes forces s'y refusent. Que devenir? Nos petites économies s'épuisent de jour en jour, et je dois veiller aux exigences de l'enfant que ma femme porte dans son sein.
De ma famille, jadis si nombreuse, il ne me reste qu'une sœur de mon père. Elle est riche, la vie lui a été facile; mais elle n'admet guère que la fortune ne réponde pas à tous ceux qui la sollicitent. Dure pour la misère, tout événement fâcheux qui atteint un homme provient, suivant ma parente, de la faute du pauvre. Elle ne manque pas d'un certain bon sens, d'intelligence pratique : l'entraînement, la chaleur du cœur lui font absolument défaut. Si parfois elle donne, c'est par vanité : que sa vanité ne soit pas éveillée, sa bourse est fermée.
Voilà la seule personne à laquelle des liens de parenté me forcent de m'adresser. Être obligé de demander assistance à celle qui
s'est si souvent raillée de mes opinions ! Cette pensée me serre le cœur.
Il le faut, toutefois, pour ma femme, pour mon flls, pour l'enfant qui ne tardera pas ù naître.
Gomme si je commettais une mauvaise action, je me suis enfermé pour écrire à ma parente. Je n'ai rien voulu en dire à ma femme. Elle a le coeur si fier !
Naturellement je devais faire part à ma tante du lieu où nous étions réfugiés. Je n'ai pas oublié de parler de l'accueil cordial et des prévenances de toutes sortes du tonnelier et de sa femme, et je me laissais aller à la reconnaissance comme si je remerciais ces braves gens eux-mêmes. Ces sentiments, depuis mon entrée dans la maison, sont à l'état d'idée fixe. Jamais je ne manque une occasion de montrer à mes hôtes que je me souviens de leurs bienfaits ; je l'ai dit à leurs voisins, à tous ceux avec lesquels le hasard me met en rapport ; mais il me semble qu'en l'écrivant je fixe davantage ma reconnaissance.
En terminant ma lettre, je me suis seule-
ment aperçu que ma parente pouvait prendre ces marques de reconnaissance comme une invitation à les imiter; mais j'ai écrit spontanément, sans arrière idée, et il m'en coûterait de déchirer ces pages où mon cœur s'est laissé entraîner à une effusion bien naturelle. D'ailleurs j'ai pensé qu'une demande discrète , au cas où ma tante la considérerait comme telle, la mettrait à Taise, qu'elle la laisserait libre de compatir à mes malheurs si elle le jugeait à propos; qu'au contraire j'évitais un dur refus si son humeur ne la poussait pas à me venir en aide, et j'ai envoyé la lettre telle quelle.
Troisjours après, le facteur m'ayant rencontré dans la rue m'a remis une lettre dont j'ai reconnu l'écriture. Comme mon cœur battait! La rapidité avec laquelle ma tante répondait était de bon augure. J'ai repris le chemin de la maison pour annoncer cette bonne nouvelle à ma femme. Et pourtant, sur le point d'ouvrir la porte, je ne sais quelle réflexion m'a arrêté. Si la réponse n'était pas telle que je l'attends ! Pourquoi faire partager ces anxiétés à ma femme? Pourquoi lui
révéler que nos économies tirent à leur fin?
Il faut laisser ses illusions à ma pauvre Jenny, ne pas la tourmenter inutilement. Son état ne lui permet pas de supporter de semblables émotions. Elle est bonne, généreuse: si nous ne devons pas compter sur l'aide de ma parente, à quoi bon lui ,montrer de trop I)rès la dureté, l'égoïsme ?
Je n'ose ouvrir cette lettre qui contient ma destinée. Dix fois j'ai été tenté de déchirer l'enveloppe, dix fois j'ai remis ma lettre dans mon portefeuille... Je la lirai demain...
Tous les matins j'emmène l'enfant respirer l'air frais hors de la ville. Les bateaux de pêche qui entrent et qui sortent, le mouvement du port, les animaux qu'on rencontre aux environs des faubourgs fournissent à l'enfant un spectacle qui le distrait et l'intéresse.
C'est le moment que j'ai choisi pour lire la lettre. Il faut en terminer avec mes anxiétés puériles. J'ai reçu cette lettre pour la lire et y répondre, quelles que soient les matières qu'elle contienne.
J'ai donc déchiré l'enveloppe. Ma tante me félicite d'avoir rencontré de braves gens ; une page est consacrée à ce sujet. Un froid rigoureux a sévi en Bourgogne; les paysans craignent pour leurs vignes : ma parente s'intéresse aux récoltes de son pays. Ces détails remplissent la seconde page. Même dans les endroits abrités l'hiver a été si rude que ma tante a fait retirer ses poissons rouges de la grande i3ièce d'eau de son parc, dans la crainte qu'ils ne fussent gelés.
« Presque tout le bois de mon bûcher, dont habituellement je ne consommais que la moitié, ajoute ma parente, a été brûlé. C'est une dépense imprévue à ajouter à mon budget. » Puis elle me donne des nouvelles de son cocher, de sa cuisinière, et termine en présentant ses compliments à ma femme.
C'est tout! Je suis resté consterné. Mon dernier espoir s'évanouissait. Pas un mot qui
témoignât que la sœur de mon père compatît à nos épreuves ! Pas une parole cordiale pour les alléger ! Ah ! que les riches sont durs ! Ce sont ses propres doléances auxquelles prétend m'intéresser cette parente au cœur sec. Des poissons rouges qui ont froid ! Du bois brûlé ! Quelle pitié !
J'aurais voulu pleurer et que mes larmes tombassent sur cette lettre pour en effacer les caractères. J'aurais été soulagé! En ce moment je prenais l'humanité en haine et mon cœur débordait de rancunes.
L'enfant est accouru vers moi en sautant. Et je songeais : pourquoi es-tu venu au monde, pauvre enfant? Que de rocs tu trouveras contre lesquels se brisera ton cœur! Que d'amertumes tu amasseras, que de tristesses poignantes !
L'enfant ne s'inquiétait pas de mes sombres pensées. Nous suivions en ce moment le long du quai : au bas deux vieilles lavaient du linge. Leurs jupons rouges, l'animation qu'elles apportaient à leur besogne, le battoir qui, d'un coup sec, retombait sur les linges mouillés, faisaient pousser des cris de joie à l'enfant,
qui m'adressait force questions sur le travail de ces femmes.
Une des lessiveuses s'est retournée et a parlé à l'enfant un patois moitié français moitié flamand que je comprenais à peine, pendant que de la main elle lui faisait signe d'aller à elle. Timidement, mon fils se cachait à moitié derrière moi et n'en regardait pas moins d'un œil curieux les gestes de la vieille.
La lessiveuse ouvrit un panier près d'elle, en tira un couteau et une épaisse tartine de beurre. C'était son déjeuner du matin.
L'enfant regardait toujours la vieille, qui également regardait l'enfant. Voyant que son langage ni ses gestes n'étaient compris, la femme remonta le quai, vint à nous, coupa un morceau de sa tartine et l'offrit à mon fils.
Gomme je la remerciai, en refusant d'accepter :
— C'est de bon cœur, monsieur, dit la lessiveuse.
A cet instant, les larmes me vinrent aux yeux et je fus soulagé. Ce pain, dont une pauvre vieille se privait pour le partager
avec l'enfant, me fit oublier l'égoïsme de ma parente.
Moins tristement, je repris le chemin de la maison, trouvant la nature humaine meilleure.
Le terme du loyer est arrivé rapide, comme toutes les échéances qu'ont à acquitter les gens gênés. Dès mon arrivée j'avais mis à part cet argent, qui devait éteindre la dette la plus sacrée pour moi, celle que je devais à des hôtes qui constamment ont été au devant de nos désirs. Pourtant il a fallu entamer la somme et, le jour venu, je n'ai pu en offrir que la moitié au fabricant de balais.
— Vous n'avez pas à vous gêner avec moi, a-t-il dit. Je n'ai pas besoin de cet argent; il peut être utile aux besoins de votre famille... Quand vous serez plus riche, a-t-il ajouté, nous compterons... Jusque-là, j'en-
tends que vous ne vous préoccupiez pas de cette petite dette.
Quelle délicatesse chez un simple artisan ! Il est tant de gens que la misère lasse ! Je remerciais mon hôte du plus profond de mon cœur :
— Si j'étais à votre place, a-t-il dit, je suis certain que vous en feriez autant.
Sans le savoir, ce cœur d'or pratique la morale de l'Évangile. Aurais-je agi de même lorsque je vivais tranquille dans mon pays, sans me douter des coups que le sort me préparait ? L'ouvrier m'a donné une grande leçon qu'il serait à souhaiter que reçussent ceux qui se soucient si peu des infortunes d' autrui. Je ne souhaite la misère à personne; mais je voudrais que certains riches , momentanément privés de leurs biens , rencontrassent des natures généreuses; peut-être deviendraient-ils meilleurs.
Le même soir, mon hôte m'a fait prier de passer chez lui.
— J'ai parlé de vous, a-t-il dit, .à un de mes parents, courtier maritime, qui vient de
perdre un employé Accepteriez-voiis une
place dans ses bureaux en attendant une meilleure situation?
J'ai serré les mains du brave homme. Gagner le pain de chaque jour, quelle joie! Ah! que ma femme va être heureuse et combien de soucis l'enfant ne verra plus sur mon front !
vu:
Ma femme est accouchée heureusement
d'une fille. Mon petit garçon a une sœur
Gomme les idées se modifient! Ma femme et les enfants m'enlèvent quelquefois le souvenir de la France. La patrie serait-elle l'endroit où la famille est groupée ? Mes enfants, c'est le monde entier. Tout se résume en eux ; ils constituent le foyer autour duquel tout gravite.
Je travaille et gagne difficilement la vie pour tous. Et pourtant, quand je rencontre
un compatriote, seul sur la terre étrangère, sans famille i^our relever son courage, je pense combien je suis plus heureux qu'un exilé sans enfants^