CRATÈS ET SOLON
Solon, ayant fait le voyage de Milet afin de s'entretenir avec Cratès, qui avait une grande réputation de sagesse, s'étonna que le philosophe ne fut pas marié. — Vous auriez, lui dit-il, des enfants qui feraient la joie de votre intérieur.
A cela Cratès ne répondit rien sur le moment. Quelques jours après, alors que les deux sages s'entretenaient ensemble, un étranger s'approcha d'eux , apportant des nouvelles d'Athènes. — Qu'y a-t-il de nouveau ? demanda Selon. — Rien qui concerne les affaires publiques, dit l'étranger; toute
la ville , à mon départ , suivait le cortège funèbre d'un jeune Athénien de haute condition et fils d'un homme célèbre dans le peuple par ses vertus. Le père était absent et ses amis craignent que la nouvelle de la mort de son fils qu'il apprendra en voyage, brusquement et sans y être préparé, ne le fasse mourir de chagrin. — Pauvre père ! s'écria Solon. Comment le nomme-t-on? — Je ne me souviens pas de son nom, reprit l'étranger; mais chacun plaignait un homme d'une grande sagesse d'être éprouvé si cruellement.
L'inquiétude s'était emparée de l'Athénien ) plein de trouble il demanda si le père ne s'appelait pas Solon. — Oui, c'est celui-là, dit l'étranger.
Le philosophe fondait en larmes, s'arrachait les vêtements et voulait se briser la tête contre les murailles. — Pourquoi tant pleurer, lui dit Gratès, pour une perte qu'aucune larme ne pourra réparer? — C'est cela même, dit Solon, qui cause mon chagrin, car je ne lui conna's pas d'adoucissants.
— 0 Solon, mon ami, s'écria Cratès en souriant, voilà ce qui m'a fait craindre le mariage ; j'en redoutais le joug et je vois par ta douleur que le cœur le plus ferme, que l'homme le plus sage, ne peuvent supporter les afflictions qui naissent de l'amour et du soin des enfants.
Après quoi il avoua au philosophe que la nouvelle de la mort de son fils était fausse : le voyageur arrivé d'Athènes était un acteur dans la comédie qu'il avait inventée pour éprouver le sage.
Les historiens qui rapportent cette anecdote ont omis de dire l'effet que produisit sur. Solon cette pitoyable comédie et la réponse qu'il fît à Cratès pour se justifier d'être marié et d'aimer ses enfants. En ceci l'histoire est incomplète, car Solon, n'étant pas de ces esprits qui se laissent prendre à court, dut répondre à Cratès que l'homme avait été créé pour la femme, la femme pour l'homme, qu'il y avait dans leur alliance une soumission aux lois naturelles dont le célibataire cherchant à s'y soustraire ne pouvait que souffrir, un citoyen comprenait mieux ses
devoirs envers la société en s'assujettissant à ceux de la famille. L'exercice de la sagesse commandait de se marier et de communiquer à une femme les maximes qui rendent mâle et forte l'éducation des enfants ; si ceux-ci causent parfois de grandes douleurs, ils fournissent tous les jours une somme de joies que rien ne saurait remplacer. Solon dut ajouter qu'il existe, dans l'existence du célibataire, un vide que l'étude même la ï)1us ardue ne parvient jamais à combler ; le cœur de l'homme sans enfants offre un racornissement; la famille, au contraire, amène un épanouissement dans toutes les pensées. Les honneurs et les richesses semblent lourds et inutiles quand une femme et des enfants n'aident pas à en supporter le poids et à en jouir; le nous représente une force et le moi une faiblesse; un arbre dépouillé de ses branches est désagréable à la vue et un célibataire est un arbre sans branches ; un philosophe met sa sagesse à l'épreuve au contact de la femme la plus difficile. Si l'égoïsme pousse un certain nombre d'êtres à se soustraire aux devoirs conjugaux imposés par la nature, il,
n'est i^as digne d'un sage de les écouter, et le philosophe conclut certainement en ajoutant qu'il préférait être Selon avec ses faiblesses développées par la famille plutôt qu'un Gratès qui se croyait si fort sans enfants.