FRÈRE ET SŒUR
Est-il rien de plus touchant que l'affection que témoigne un petit être à un autre petit être ?
« Ma sœur » est un des premiers mots qu'aime à répéter à sa cadette, avec un son de voix pénétrant, l'enfant qui prononce quelques paroles ; et ce mot est un des plus doux qui caresse l'oreille de la mère : il lui semble que déjà un sentiment de protection s'éveille dans le cœur de son fils pour cette faiblesse qu'elle berce dans ses bras.
Ce qui se passe dans le cerveau du garçon qui voit attachée au sein de sa mère, qu'il vient à peine de quitter, une petite fille qui comme lui pleure, sourit et ouvre en face de tout objet nouveau des regards étonnés.
semble difficile à analyser. Pourtant quoi de plus simple?
Trois ans à peine séparent les deux enfants, et déjà l'aîné, quoiqu'il n'agisse qu'instinctivement, sent poindre en lui une tendresse particulière pour sa sœur qui ne le comprend pas encore.
Quelque chose pourtant gêne l'expansion du plus grand des enfants ; on lui recommande de ne pas se laisser aller à ses cris, à de trop vifs mouvements : comme les garçons, il se précipite sur sa sœur pour l'embrasser et est réprimandé sur sa brusquerie.
Ce mot : ma sœur, qu'on lui apprend à prononcer doucement, indique à l'enfant qu'il se trouve en face d'un être digne de sa sollicitude, mais d'un être délicat, fragile pour ainsi dire, car l'aîné remarque de quels soins on entoure le nouveau -né, les précautions que chacun dans la maison prend pendant son sommeil, la tendresse d'intonations avec laquelle on lui parle.
Ces diverses observations se groupent dans le cerveau de l'enfant et se traduisent par : a'nripr, doucement.
A un an de là le petit garçon, dont les facultés intellectuelles font des pas de géant, comprend que celles de sa sœur s'accroissent de jour en jour.
Il avait cru d'abord à un jouet dans les bras de sa mère : le jouet s'est changé en compagnon. L'aîné met dans les mains de sa sœur les jouets qui jadis l'intéressaient si particulièrement; assis près d'elle, il lui conte les historiettes qui l'ont tant diverti ; il lui tient de longs discours comme à un élève favori. Fier, il saute autour de la petite fille penda it qu'elle se traîne encore sur le plancher : par ses paroles, ses mouvements, son excitation, l'enfant hâte le développement de sa sœur, car il possède une grammaire supérieure même à la grammaire maternelle.
Bientôt tous deux se comprennent. L'aîné a pris assez de force pour porter sa cadette dans ses bras ; il lui abandonne sans regrets le chariot dans lequel il se plaisait à être traîné ; à ce chariot le garçon s'attèle de bonne volonté pour rouler sa sœur par les chemins.
D'année en aimée, voilà deux enfants rivés par la douce chaîne de l'aide et de la protection. Leur affection commencée au berceau ne doit plus s'éteindre.
C'est une des blessures les plus saignantes, une cicatrice qui toujours laisse sa marque vive que les ruptures d'affection entre frères et sœurs à l'époque où les intérêts matériels ayant envahi le cœur, l'ossifient et le changent en une pierre dure que n'échauffe plus aucun souvenir de jeunesse.
Les exemples de semblables pétrifications sont nombreux. Les convenances^ Ymtérèt, bases d'un si grand nombre de mariages, font qu'un étranger entré dans la famille a pris une influence considérable sur l'esprit de sa femme, qui Le se souvient plus qu'elle a des frères. Une femme riche, en apportant une riche dot à un homme, entend que sa fortune augmente au lieu de diminuer, et voilà comme les sœurs sont oubliées, par la faute de l'argent.
lui
L'argent, le plus violent des dissolvants ! Du vinaigre dans lequel fondent les perles des plus tendres affections ! Viennent les questions d'héritages, de partages de biens. Quelques mille francs divisent les familles et donnent naissance à des spectacles hideux, où la nature humaine se révèle sans masque dans toute sa rapacité, son égoïsme. Il n'y a plus là rassemblés ni frères ni sœurs : ce sont des êtres froids, impassibles, qui ne s'inquiètent pas si tel de leurs parents est dépouillé par leurs exigences ; ils procèdent légalement : telle est leur fraternité. Et si quelque douce nature assiste à ces reprises et à ces combats d'intérêt, elle s'en retire le cœur saignant comme si le bec d'un oiseau de proie l'avait percé.
Il faut laisser aux Codes qui ont prévu ces laideursla constatation de pareils sentiments. Ce n'est ni dans le cabinet du notaire ni dans
celui de l'avoué qu'il faut chercher la famille., telle que se sont efforcés de la créer un père et une mère. Les enfants ont sucé d'autres principes avec le lait maternel. L'affection que jeunes, frères et sœurs se témoignent, découle d'une source pure et claire qui sans cesse les a rafraîchis, c'est-à-dire le spectacle de l'affection que leur ont donné leurs parents.
Ils s'aiment entre eux les enfants qui voient leur père et leur mère s'aimer. Dans un intérieur où règne la tendresse, ils en sont haignés et , la respirent par tous les pores. Avant d'apprendre à parler, les enfants lisent affection dans les yeux du i)ère et de la mère : cette affection, les enfants la transmettent à tout ce qui les entoure ; avec leur taille elle va sans cesse en s'agrandissant et se répand comme une rosée sur la tête de chacun des membres de l'heureuse famille.
Et voilà pour la vie de ces liens qui font que toujours, quelle que soit leur destinée, que la fortune ait souri aux uns ou soit passée indifférente devant la porte des autres, frères et sœurs, comptant sur leur mutuelle
l.-)6 LES ENFANTS.
tendresse, se rendront plus tard les mômes services que jeunes ils se rendaient.
Est-ce une utopie que celle de ces frères et de ces sœurs reliés par l'affection? Non, quand, comprenant ses devoirs, l'homme donne l'exemple d'une constante affection pour sa compagne, le premier mot, le mot indispensable de toute bonne éducation.
Ils se comprennent, ils s'entendent, ils approchent de la limite où se parle la même langue, où* les besoins sont les mêmes. Les vieux sont pleins d'indulgence pour les jeunes; les jeunes sentent que toujours ils trouveront protection dans leur giron : ces deux faiblesses formant alliance font penser à l'harmonie entre la nuit qui se dissipe et le petit jour qui s'annonce fin et pénétrant.
L'enfant, c'est l'aube du matin; le vieillard, la brume du soir. La vue de l'enfant fait naître dans l'àme des ravissements semblables à ceux des premiers rayons du soleil levant; une touchante mélancolie telle que celle qu'apporte le soleil disparaissant à l'horizon ressort de la vue d'un vieillard. Si
l'un est l'avenir radieux, l'autre représente le calme souvenir.
Comme une promesse s'élance un jeune frêne mince, souple, l'écorce brillante ; les yeux ne s'attachent pas avec moins d'intérêt sur le vieux saule déjeté, qui résiste aux efforts des saisons, quoique déjà son bois se change en poussière, et, comme sur les vieux saules, les enfants aiment à grimper sur les genoux des vieillards.
Malgré ses constantes agitations, l'enfant ne saurait lasser le vieillard qui a besoin de repos. C'est un mémorandum vivant dont les feuillets sont ouverts sur le passé; c'est sa vie tout entière que l'enfant déroule page à page. Quoique sa tète soit faible et que les images ne se détachent plus avec une vive clarté sur la chambre obscure du cerveau, le vieillard sent une jeune haleine souffler sur les verres et en dissiper la buée.
Toute la vie apparaît non pas avec ses chagrins et ses déceptions, mais avec la conscience du travail réalisé, car ce qui est mauvais s'efface heureusement de l'esprit de l'honnête homme pour n'y laisser que le bon.
lo9
€t seul l'enfant a le pouvoir d'évoquer de si touchants souvenirs.
Voyez des vieillards qui ont élevé une nombreuse famille et cherchez la source de ce calme, de cette tranquillité, de ce reverdissement qui manquent à ceux de leurs contemporains mieux partagés en apparence sous le rapport de la fortune et des honneurs.
Il n'est pas de trésors comparables aux enfants groupés autour de leurs vieux parents ; pas d'honneurs plus enviables que d'avoir fourni honorablement aux besoins de la famille. La conscience en paye les intérêts à tout instant à ceux qui ont accompli une semblable mission. Que d'efforts a faits l'homme pour élever ses enfants, mais que de forces morales il a puisées dans cette éducation ! Bien des soucis et des angoisses qui entouraient le cœur de la femme se sont affaiblis en regardant dans les yeux de ceux qu'elle allaitait.
Et quand l'heure du repos vient à sonner,
HiO
quim adieu définitif appelle ces jeunes gens qui emplissent la chambre des vieillards, il
semble alors que ceux-ci quittent la vie sans regrets, sachant qu'ils ont accompli leur devoir, dussent-ils, à défaut d'héritage, ne laisser qu'une parcelle de leur esprit à tous ces esprits émus.