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FAIRE SAVOIR AUX FEMMES

UBERA LiETA

Un chimiste a empli un gros livre du catalogue des denrées falsifiées dont nous nous nourrissons tous les jours. Il y aurait à faire un autre livre plus gros et plus significatif encore, qui décrirait les sentiments naturels dont l'altération et la falsification amènent des conséquences souvent si dangereuses.

En première ligne, il faut inscrire le lait étranger substitué à celui de la mère.

Dans les grands centres, où l'air respirable est mélangé de tant d'éléments impurs, le principal devoir d'une mère qui tient à la conservation de son enfant est de le nourrir de son propre laii. Je ne parle pas des fem-

mes dont la frêle santé s'y oppose; mais combien, pour ne pas rompre avec la vie de plaisirs, se privent d'une jouissance qu'elles regardent comme une chaîne!

Elles veulent jouir! Elles ne savent pas quelles souffrances peut amener le lait qui ne s'écoule qu'à regret. Ce n'est rien que la fièvre de lait; des désordres cérébraux peuvent survenir dont la femme se ressent toute sa vie.

Je crains d'accuser les mères de ne pas écouter à cet instant les conseils et les enseignements de la nature. Est-ce leur faute si ce qu'on appelle la civilisation a faussé tant de sentiments naturels? De la décision qui prive l'enfant de l'aliment le plus naturel et le plus sain, ne faut-il pas souvent faire peser la responsabilité sur un mari faible, un médecin complaisant qui, pour plaire à la jeune mère, lui enlève un nourrisson dont les premiers soins ne réclamaient guère plus de dix mois, et dont la séparation prépare peutêtre à la femme de longues années de souffrances ?

L'enfant enlevé à sa mère est presque la

règle générale dans les grandes villes, quand la mère qui ne nourrit pas devrait faire exception \

Cependant le lait s'est écoulé à force de soins et de traitements; mais pour avoir pris des chemins détournés, ce fleuve laisse un lit desséché, car la nature semble se venger de tout être qui n'obéit pas à ses lois.

Les mamelles désormais, chagrines d'avoir échappé aux baisers de l'enfant, n'offrent plus rien de commun avec celles que les Latins appelaient ubem lœta , mamelles joyeuses.

\. En 1810, à l'époque où les esprits étaient encore sous l'influence des idées philosophiques du dernier siècle, le roi de Hollande, pour punir les mères de Zélande qui ne nourrissaient pas leurs enfants, leur interdit le port d'un bijou qui faisait partie du costume national. Ce ne sont ni des décrets ni des arrêtés officiels qu'il faut prendre contre les femmes qui négligent leurs devoirs, il vaut mieux parler à leurs sentiments, à leur cœur.

DANS l'antiquité

On vint annoncer un jour au philosophe Favorinus que la femme d'un de ses auditeurs les plus assidus venait d'accoucher et avait donné un fils à son mari.

— Allons, dit Favorinus à ses disciples, voir l'accouchée et féliciter le père.

C'était un homme de race sénatoriale, do famille noble.

Les disciples suivirent Favorinus et l'accompagnèrent jusqu'à la maison, où ils furent introduits avec lui.

Ayant rencontré le père dans les premiers appartements, le philosophe l'embrassa avec force félicitations et lui demanda si l'enfantement avait été long et laborieux.

Le père dit à Favorinus que l'accouchée, fatiguée par les souffrances, prenait quelque repos.

— Je ne doute pas, reprit alors le philosophe, qu'elle ne soit dans l'intention de nourrir son fils de son propre lait.

La mère de la jeune femme répondit qu'il fallait user de ménagements et donner à l'enfant une nourrice, pour ne pas ajouter les fatigues de l'allaitement aux douleurs que sa fille avait éprouvées pendant sa couche.

— Eh! madame, s'écria Favorinus, permettez qu'elle soit tout à fait la mère de son fils. N'est-ce pas contre la nature, n'est-ce pas remplir imparfaitement et à demi le rôle de mère que d'éloigner aussitôt l'enfant que l'on vient de mettre au monde? Quoi! Une femme, après avoir nourri dans son sein, de son propre sang, un être informe qu'elle ne voyait pas, lui refuserait son lait lorsqu'elle l'a devant les yeux, déjà vivant, déjà homme, déjà réclamant les secours de sa mère !

Dans cette maison, le philosophe pouvait parler sur ce ton ; il était en face du père, qui suivait son enseignement et devait le mettre en pratique. S'échauffant, Favorinus parla avec indignation des femmes qui commettent le crime d'infanticide.

— Si l'exécration générale, la haine publique sont le partage deqùi détruit l'homme à son entrée dans la vie, lorsqu'il se forme et s'anime entre les mains de la nature ellemême, pensez-vous, dit-il en s'adressant au père, qu'il y ait bien loin de là à refuser à cet enfant déjà formé, déjà venu au jour, déjà votre fils, ce sang qui lui appartient, cette nourriture qui hii est propre, à laquelle il est accoutumé?

Chaque argument portait dans le discours plein de raison du philosophe.

— Les femmes qui éloignent les enfants de leur sein pour les livrer à des nourrices étrangères, reprit Favorinus, brisent ou du moins affaiblissent considérablement le lien sympathique d'esprit et d'amour par lequel la nature unit les enfants aux parents. A peine le nouveau-né n'est-il plus sous les yeux de sa mère que l'énergie du sentiment maternel s'affaiblit et s'éteint. Le souvenir de l'enfant abandonné à une nourrice s'efface presque aussi vite que le souvenir de l'enfant qui n'est plus.

Le philosophe craignait en outre que la

LES MÈRES ET LES ENFANTS D'après un groupe antique

tendresse de l'enfant ne se reportât sur celle qui le nourrissait :

• — Ainsi s'altèrent, dit-il en concluant, ainsi s'évanouissent les semences de piété que la nature a jetées dans le cœur de l'enfant ; et si plus tard il paraît encore aimer son père et sa mère, ce n'est pas la nature qui parle, il n'obéit qu'à l'esprit de société, qu'à l'opinion.

Cet éloquent plaidoyer de Favorinus sur la nécessité pour les mères d'allaiter leurs enfants sera toujours moderne; aussi les modernes en ont-ils adopté les principes. Un illustre médecin, à propos des femmes du monde qui livrent leurs enfants à une nourriture étrangère, disait : « Une mère n'est qu'à moitié mère pour avoir enfanté. » Et M""" Necker confirme cette belle parole : « Enfanter, ce n'est rien, dit-elle ; mais nourrir, c'est enfanter à toute heure. »

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