L'ÉCOLE OU LA MAISON
Il est un moment qui coûte à la mère, c'est celui où le père incline pour que l'enfant, dès le premier âge, entre à l'école.
Jusque-là la mère n'avait pas quitté d'un instant son fils ; de jour en jour elle suivait avec intérêt les progrès de cette jeune intelligence en éveil ; elle l'avait façonné à sa manière, lui inculquant peu à peu ses propres connaissances, ef voici que tout à coup sonne l'heure de la première séparation. Combien la mère soupire en sentant brisé l'anneau de la chaîne qui de si près la rattachait à l'enfant !
Se peut-il qu'une volonté étrangère pèse désormais sur un petit être si aimé? Est-il
temps vraiment qu'une voix rude s'adresse à ses oreilles ? Existe-t-il un maître capable d'employer la douceur de langage que la mère se croyait seule propre à faire parvenir au cerveau de l'enfant ?
Elle se dit qu'à l'école son fils va se trouver en face d'enfants grossiers , et qu'un tel contact peut produire une altération dans le caractère si doux qu'elle avait pris tant de peine à former. Près d'elle, l'enfant ne courait aucun danger. Ne va-t-il pas rencontrer des êtres méchants qui lui feront subir de mauvais traitements ou développeront en lui de dangereuses facultés que la mère s'était efforcée jusque-là de réprimer ?
Ce sont de longs débats entre la femme et son mari. Le père, loin de penser comme la mère , voit au contraire dans l'école un microcosme de la vie. Suivant lui, il faut que, dès le premier âge, Tenfant apprenne à lutter contre diverses exigences. Ses instincts doivent subir le choc des instincts de ses compagnons. La contradiction, des volontés opposées aux siennes sont la
meule à laquelle il doit tremper sa lame si tendre.
— L'école, dit le père, développe le corps par une gymnastique naturelle qui fait défaut à l'enfant vivant dans l'intérieur de sa famille. Quelque rudes que semblent les premiers jeux, ils sont nécessaires. Pour l'intelligence, si bien douée que soit la mère, communiquera-t-elle à son fils l'excitation que donnent une trentaine d'enfants réanis, qui déjà sentent poindre en eux l'amourpropre, ce levier d'une telle utilité dans la vie ? Sans doute, à l'école, l'enfant rencontrera de mauvaises natures. N'est-il pas utile que tout jeune il soit choqué par les instincts vicieux de certains êtres? S'il s'aperçoit que l'égoïsme dirige la plupart des actes de ses camarades, il sera moins surpris plus tard de se trouver en rapport avec les égoïstes, qui ne sont pas en minorité dans la société. L'enfant sera le condisciple de lâches qui se réunissent pour maltraiter un être faible; d'autres, pour se justifier d'une faute, accuseront l'innocent. Toutes choses qui se voient journellement; mais aussi l'on-
faut assistera au châtiment du menteur, du traître. Alors dès le jeune âge l'enfant prend d'amères leçons, mais dont la connaissance pénible est contre-balancée par les premiers sentiments de l'amitié. Un jour, l'enfant se sentira attiré vers quelque camarade d'un caractère sympathique au sien, dont la moindre absence lui coûtera, dont l'arrivée fera briller ses yeux de bonheur.
Au mot amitié, la mère commence à se laisser gagner.
— Après l'affection maternelle, continue le mari, il n'est rien de plus doux que le souvenir de l'ami des premières années, avec lequel on allait à l'école la main dans la main, celui en compagnie duquel on partageait ses friandises, le camarade dont on était le protégé ou le protecteur, dont on réclamait l'appui au besoin ou dont on protégeait la faiblesse, celui qu'on retrouve plus tard avec les mêmes sentiments d'affection et qui semble presque un frère. Tout ce petit monde d'êtres hostiles et affectueux, de rivaux et d'amis, ne se rencontre pas à l'intérieur de la famille. Et l'enfant n'appren-
drait-il rien à l'école, que déjà il aurait reçu de fortes leçons de sociabilité, dont nul homme ne saurait se passer.
— Tu veux que ton flls soit heureux dans la vie, ajoute le père ; souhaite que jeune il éprouve de légères déceptions. Et si tu le vois revenir ému des mauvais traitements et des injustices de ses camarades, réjouis-toi d'avoir donné naissance à un enfant sensible, ami du juste, et qui aura fort à faire pour faire prévaloir parmi les hommes les notions de droiture et d'humanité.