L'HOPITAL DES ENFANTS MALADES
Je demandai un jour à un médecin de l'hôpital des Enfants malades l'autorisation de l'accompagner dans sa visite; quoiqu'il souscrivît de bonne grâce à mon désir, il en parut un peu étonné. L'habitude de voir les mêmes observations se représenter tous les matins à la même heure, faisait que ce qui dans le principe semblait intéressant au praticien avait perdu de jour en jour son aspect et son relief.
L'impression que je retirai de cette visite au chevet des malades fut profonde. La cordialité avec laquelle le médecin parlait aux enfants, l'attention qu'il apportait à scruter la maladie cachée à l'intérieur de petits êtres qui ne peuvent en indiquer le siège, la douceur des rehgieuses dans leurs
fonctions, la tranquillité qui protège le repos de chaque malade, l'hygiène de repas réguliers, toutes choses qui manquent à l'enfant dans la mansarde de ses parents, voilà ce qu'il est difficile de trouver ailleurs.
L'enfant du pauvre est mieux soigné à l'hôpital que les fils des princes dans leurs palais. Chaque jour les plus illustres médecins tiennent à honneur de visiter l'enfant malade avant leur clientèle aristocratique. Pour les malheureux, pas de consultations coûteuses, pas d'ordonnances de pharmaciens qui creusent des brèches si profondes dans les modestes ménages.
L'air, la lumière baignent le lit du petit malade, autour duquel s'empressent à la moindre crise internes et sœurs de charité. Il entre en convalescence. Il joue dans de grandes cours plantées d'arbres, en compagnie d'autres enfants que la science a enlevés à la mort qui les réclamait.
L'enfant a besoin de se fortifier. Il reste de longs mois à l'hôpital, où son sang parisien est épuré, renforcé par des bains, des ])romenades, des exercices gj^mnastiques.
Si la civilisation entraine un cortège d"abus presque inévitables, combien elle les fait oublier par des avantages et des bienfaits incessants î
Le dimanche, on voit des femmes du peuple pressées devant la porte des hôpitaux. Ce qu'il y a en elles d'anxiété, d'espérances, est considérable. Le cceur des mères séparées de leurs enfants bat double. La porte ne sera ouverte qu'à midi, et déjà depuis une heure elles attendent pour entrer les premières.
Dans ces groupes on ne paile que de ce qui/ a.
— Il était si beau, si bien portant!
— Va-t-il mieux?
Et cette porte qui ne s'ouvi^e pas! En ce moment, toute mère voudi^ait posséder une seconde vue pour ti^averser les espaces.
Ces femmes se consolent entre elles : elles trouvent de délicates paroles de consola-
tion, d'ingénieux mensonges pour les plus anxieuses. Celles dont les enfants sont convalescents savent quel effet produirait en elles une bonne parole !
Lentement la grande porte s'ouvre. On entend un soupir s'échapper de toutes ces poitrines de mères. Il faut les voir traverser les cours, les vestibules, monter les escaliers ! Quelques-unes à ce moment pâlissent et s'arrêtent, craignant d'en trop savoir.
Elles étaient arrivées en foule et bruyantes. A la porte de la salle des malades elles ne parlent plus, retiennent leur respiration et glissent plutôt qu'elles ne marchent sur le plancher, pour ne pas troubler le repos d'autres enfants qui peuvent être endormis. \ Non, il n'est pas de regards chargés de plus de compassion, de larmes plus douces, de baisers plus tendres que ceux qu'on entend de toutes parts autour des lits où sont couchés de petits êtres pâles, les yeux agrandis par la fièvre.
Comme ils sont embrassés ! Embrassés pour huit jours ! Il est tant d'enfants qui n'ont pas vu leurs parents depuis le dimanche
précédent! Et quelle fête, quelle joie si le petit convalescent, assis sur le lit, attend sa mère et l'accueille par un sourire !
Il est des gens blasés en quête de sensations. Qu'ils aillent le dimanche à la porte d'un hôpital d'enfants, qu'ils entrent avec les mères, et ils entendront de ces paroles, ils verront de ces regards qui rempliront leurs coeurs d'émotions qu'aucun spectacle ne pourrait leur procurer.