LE PREMIER REGARD
Ce que regarde l'enfant en venant à la lumière, c'est la lumière elle-même ; de même que ses oreilles perçoivent des sons confus dont le sens ne iDénètre pas dans son tendre cerveau, de même toute lueur remplit ses yeux d'étonnement que témoigne sa bouche ouverte.
A cette heure l'enfant ne pense pas plus que la plante'; tout est vague, confus et mystérieux pour le petit être dont les instincts ne se manifestent que par des cris.
La mère cependant veille à cette jeune plante, qu'elle arrose autant de ses regards que de son lait.
Afin de l'habituer à la parole de l'homme,
Lî]S ENFANTS.
un peu rude pour une si délicate oreille, la mère murmure de tendres paroles, de douces chansons: toute femme sait alors créer une langue composée de délicates inflexions.
Mais c'est surtout par le regard que la mère pénètre dans l'enfant, qu'elle épie ses désirs et va au devant de ses volontés. L'œil maternel se fait plongeant et il n'est pas de médecin qui puisse mieux déterminer que la femme l'endroit où souffre l'enfant : car ]30ur elle tout est devenu snjetà observations dans ce petit corps, dont elle connaît chaque grain de la peau.
Pas de mathématicien plus méditatif en face d'un problème, pas de géologue étudiant plus profondément les entrailles de la terre. C'est à ce grand œuvre, qui s'appelle la formation d'un homme, qu'est appliquée l'intelligence de la mère, Revenue attentive alchimiste pour veiller sur les premières sensations du nouveau-né.
Le dévouement maternel ne peut se comparer à aucun autre dévouement. Rien n'arrête la mère, rien ne lui coûte, ni privations, ni fatigue.
Pendant les premières années de l'allaitement et du travail de la dentition, la mère ignore ce que c'est que le sommeil ; ou il est si léger que le moindre mouvement de l'enfant dans son berceau réveille la mère et la met sur pied.
Avant le mariage, la jeune femme ne trouvait nul vêtement assez chaud pour la garantir contre le froid ; maintenant elle se relève à tout instant pendant les nuits d'hiver pour donner le sein à son enfant, le promener, tâcher d'adoucir ses maux en le berçant. Et elle ne s'en plaint pas : son affection lui sert de ouate contre les saisons les plus dures.
C'est ainsi que la femme comprend les devoirs de la maternité, sûre que chaque parole de tendresse entre plus directement dans le cœur de l'enfant: ces soins, ces sacrifices qu'elle prodigue à ce petit être, la mère croit que l'enfant les comprend et lui en tiendra compte un jour.
Mais il est une récompense plus immédiate pour la jeune femme. La nuit, quand elle veille, c'est à la clarté de la veilleuse que les premiers regards de l'enfant qui prend le sein
cherchent à communiquer avec ceux de la mère; et ce regard qui s'essaye, ce langage des yeux qui se comprennent désormais, font oublier alors les fatigues du passé.