TROP GENTILS
« A la vérité, dit Montaigne, nous voyons encore qu'il n'est rien si gentil que les petits enfants en France; mais ordinairement ils trompent l'épreuve qu'on en a conçue: et hommes faits on n'y voit aucune excellence . »
Le mal est ancien et n'a pas diminué; nos enfants continuent à être trop gentils et ne font pas les hommes qu'on attendait plus tard de leur éducation.
Elevés trop moelleusement par les habitants des villes, aucune privation ne leur est infligée ; non-seulement tous leurs désirs sont
LES EMFANT8.
satisfaits, mais les parents vont au devant et les provoquent. On les habille de soie au lieu de toile, et leur équipement dès le premier âge fait penser à celui des chasseurs parisiens harnachés de velours et porteurs ^ d'armes qui n'abattent jamais aucun gibier.
Qui veut voir une riche collection de singes et de perroquets n'a qu'à passer une après-midi sous les ombrages des Tuileries ; ce n'est pas toutefois dans les arbres que se trouvent ces singes et ces perroquets, habillés suivant les courants du moment en lanciers, en artilleurs ou en zouaves. J'en ai vu coiffés à la Henri IV qui tétaient encore le sein de leurs nourrices ; d'autres sont costumés en moujiks russes ou en Écossais : certaines petites filles portent des travestissements Louis XV.
Pauvres enfants de gens épris des faussetés de Boucher, qui rêvent d'amours fardés et se complaisent dans les mascarades, sans s'apercevoir que déjà ils corrompent l'âge le plus tendre.
Ces enfants, qui ne demandent qu'à courir,
chanter, grimper aux arbres, on en fait des poupées enrubannées comme des boîtes de confiseurs et ornées de nœuds si épais, si lourds, si considérables qu'on craint que les petites filles qui les portent ne soient renversées par le poids du satin et du velours. Une femme de distinction se fait remarquer par le kilo de faux cheveux qui pendent sur ses épaules; c'est à l'immense envergure du nœud que se reconnaît un enfant de bonne maison.
D'autres, qui échappent à ces attifements, n'écliappent pas à la civilisation qui les a marqués de son cachet. Il en est dont on pourrait dire, à l'âge de sept ans : — Tu seras un parfait notaire.
Il y a aux Tuileries le coin des faiseurs d'affaires et on a admiré, à l'époque de la fièvre des timbres-poste, la petite Bourse établie dans le jardin de Le Nôtre. Les enfants agiotaient et spéculaient comme au- boulevard des Italiens : ceux d'un esprit pratique vendaient à terme pour livrer au cours du jeudi suivant.
Cependant, sous les marronniers, dans un
LES ENFAxNTS.
endroit isolé, se tient une mère avec son flls en blouse de coutil, les jambes nues, les bras à l'air, qui peut courir, tomber sans craindre de gâter sa toilette ; mais ces enfants-là sont en minorité.