LA PREMIÈRE RÈGLE D'ARITHMÉTIQUE
Non, je ne connais pas de nature plus antipathique que le riche qui se croit obligé de donner et brigue des honneurs en faisant servir l'aumône à ses intérêts particuliers et à sa vanité.
Cet homme qui a donné tant^ qui veut qu'on le sai:.he et se fait payer en publicité, se regarde sans doute comme un être très-généreux. Pour moi, il a bien peu donné.
L'aumône qui oublie d'ouvrir son Grand- Livre et qui se cache pour secourir, l'aumône aussi humble que la demande, celle qui fait que la main gauche ignore si la main droite est ouverte, voilà la véritable, la seule qui puisse compter, celle qu'il faut apprendre à l'enfant.
Si, tout jeune, il Savait ce que c'est qu'un pauvre, si avant d'ouvrir un livre il apprenait à lire sur les fronts soucieux la misère
cachée, une telle étude l'initierait aux premiers principes du bonheur.
Jean - Jacques Rousseau ne pense pas ainsi; il voit dans l'aumône une action d'homme qui connaît la valeur de ce qu'il donne et le besoin que son semblable en a. L'enfant, qui ne connaît rien de cela, n'a aucun intérêt à donner ; il donne sans charité. La bienfaisance, selon le Génevois, serait une abstraction inutile à loger dans la tête d'un enfant, car la valeur de l'argent lui est inconnue. — Un enfant, dit-il, donnerait plus tôt cent louis qu'un gâteau.
Rousseau fait observer que les parents rendent à l'enfant ce qu'il a donné, de sorte qu'il s'accoutume à donner tout ce qu'il sait' bien qui lui va revenir. « Je n'ai guères vu dans les enfants, dit l'auteur de VÉmile, que ces deux espèces de générosités, donner ce qui ne leur est bon à rien ou donner ce qu'ils sont sûrs qu'on va leur rendre. »
Locke pensait autrement : « Faites en sorte, dit le philosophe anglais, que les enfants soient convaincus par expérience que le plus libéral est le mi^ux partagé. »
Jean-Jacques ajoute que l'aumône qu'on fait faire aux enfants est un acte d'imitation, une vertu de singe. Mais combien de ces « vertus de singes, » inculquées dès la jeunesse, entrent profondément en nous et servent plus tard de base à nos bonnes actions ! Rousseau paraît lui-même le reconnaître, et sa conclusion, ainsi qu'il arrive fréquemment aux sophistes, est en contradiction avec sa défense d'apprendre le précepteur d'Emile à lui faire faire l'aumône.
« Nulle bonne action, dit-il, n'est moralement bonne que quand on la fait comme telle, et non parce que d'autres la font; mais dans un âge où le coeur ne sent rien encore, il faut bien faire imiter aux enfants les actes dont on veut leur donner l'habitude, en attendant qu'ils les puissent faire par discernement et par amour du bien. »
Pour moi, je regarde comme l'enseignement le plus doux pour la mère de répéter sans cesse à l'enfant que secourir le prochain est le premier des devoirs, que recevoir implique donner, que gain contient dîme, de même que bonheur est le revers de
malheur ; en inculquant de tels principes à l'enfant avant qu'il sache lire, surtout avant qu'il sache compter, déjà la mère aura fait de l'enfant un homme avant l'école.