LES VERGES
Sans vouloir entrer dans réducation des princes et des fils des grands, il est difficile de ne pas toucher aux classes nobles des siècles qui précèdent la Renaissance ; les documents sont tellement rares en ce qui touche les classes moyennes, qu'on est réduit à tirer quelques lumières des quittances de compte des ouvriers qui travaillaient pour la cour : dans une quittance d'un drapier et d'un enlumineur, l'histoire des mœurs apparaît plus nette que dans des récits où trop souvent se glisse l'esprit de parti.
En 1393, Yalentine de Milan, femme de
Louis d'Orléans, frère de Charles VI, accouchait à Paris, à l'hôtel de Bohême, d'un second fils, Philippe d'Orléans. Grâce au mémoire d'un drapier, nous savons quelle était la layette d'un enfant riche à cette époque. On l'enveloppait d'abord dans une pièce d'écarlate vermeil de drap de Bruxelles ; ses langes en « drapelet » était composés de six aunes de drap blanc de Malines ; six autres aunes de drap de Neufchâtel garnissaient deux berceaux, dont l'un servait de lit d'attente pendant que la femme de chambre remettait l'autre en état.
Ils sont vraiment coquets et gentils, ces « bersouers > du moyen âge et de la Renaissance, et le luxe du trousseau et des « drapelets » tendait encore à faire paraître plus mignons ces nouveau-nés entourés de la nourrice, de la femme de chambre et de la berceuse. Les appartements étaient vastes, aérés : un grand feu pétillant permettait aux femmes de service d'envelopper sans cesse l'enfant de linges chauds et secs ; mais l'emmaillottement avait conservé des traces de barbarie. Les momies des Egyptiens ne sont
pas plus ficelées dans leurs boîtes funéraires que les enfants du moyen âge et de la Renaissance. Les bras rapprochés du corps ne pouvaient faire un seul mouvement; le pauvre petit fait penser à ces sachets de lavande que les pensionnaires de couvent entourent de rubans de couleur. Ainsi étaient soignés les fils de x)rinces et de rois : on se demande comment étaient traités les enfants du peuple, si rebelle d'habitude à toute recommandation hygiénique.
La vue de ces petits êtres que les miniaturistes nous représentent serrés dans leurs langes comme des poissons en caque, le man que de liberté de leurs bras qui devait réagir sur le développement de la poitrine, ne donnent-ils pas raison aux médecins qui recommandent de ne nullement emmaillotter les enfants et délaisser leurs jambes se mouvoir aussi librement que leurs bras ? Combien cette compression dut-elle rendre d'enfants rachitiques ! Combien un tel système de liens dut amener de morts prématurées ! Et cependant ne nous faisons pas illusion sur les progrès de l'hygiène actuelle. L'entassement des po-
pulations dans les grands centres, l'étroit espace auquel les cinq sixièmes des habitants d'une grande ville sont condamnés, le manque d'air et de soleil amènent des maladies, des morts d'enfants que les statisticiens constatent, sans pouvoir empêcher la réduction du métrage des mansardes dans des cités où un mètre de terre est couvert de pièces d'or.
Ce fut une joie à toutes les époques que la naissance d'un enfant. Nous le voyons au quatorzième siècle par les soins dont on entoure non-seulement l'accouchée, mais encore les femmes au service de l'enfant. En 1396, Yalentine de Milan devient grosse de nouveau-, le duc d'Orléans, son mari, commande un « chart branlant vert » pour qu'elle ne se fatigue pas à la promenade : lors de sa délivrance, en 1397, ce sont de nouveaux achats de lainages et de toiles pour les berceaux, les langes de l'enfant, de draps pour les nourrices et femmes de chambre.
En 1401, le second fils de la duchesse, Philippe d'Orléans, avait huit ans. Il s'agit de l'instruire. Valentine de Milan, ainsi que
!»";i|irè.s un Livre d'Heures du seizième siècle.
son mari, avait le goût des beaux manuscrits. Un libraire-enlumineur reçut la commande de deux petits livres de miniatures à l'usage spécial de l'enfant. Ce que représentaient les peintures, le marchand ne le dit pas dans sa quittance; on sait toutefois que c'étaient de fines miniatures rehaussées d'or, d'azur et de vermillon, protégées par de somptueuses reliures.
Pour i^rincipaux motifs des scènes de piété avec des entourages capricieux, des animaux fantastiques, des enroulements verts comme les prés, des gnomes se jouant au milieu des fleurs : une fête pour les yeux de l'enfant si sensible aux joyeuses nuances du pinceau.
Au milieu de ces caprices, quelque miniature se glissait où l'enseignement par les verges était représenté par un polisson que le professeur troussait.
Du douzième au quinzième siècle, Tinstruction de l'enfance, confiée aux prêtres et aux pédagogues, varie médiocrement. Du haut de la chaire, le prêtre enseigne à son petit troupeau la connaissance de Dieu; mais la douceur d'un tel enseignement ne suffit
pas aux pédagogues : Timor Domint initium sapientiœ, disent-ils. Timor implique des verges. Suivant les éducateurs d'alors, les verges seules sont l'initiation à la sagesse.
Presque à chaque page des Bibles historialesj les miniaturistes se sont plu à représenter de gros paquets de verges menaçantes sortant des nuages ou tenus par des mains moins symboliques.
Ce fut longtemps l'unique moyen d'inculquer la sagesse. « Et doulx devient l'enfant quant a douze ans, » est la légende qui se trouve en bas d'une fessée scolastique dout le dessin orne de Petites heures à lusage de Chai'tres, du seizième siècle.
Ce système d'enseignement avait de telles racines, que Montaigne et Charron s'en préoccupèrent. A la façon dont ils recommandent de pétrir cette pâte si tendre de la jeunesse, on songe à un pâtissier qui , de la fine fleur de froment qu'il ploie et reploie sans cesse, prépare un beau gâteau ; mais où l'analogie cesse, c'est que les moralistes ont soin de pétrir la nature enfantine avec douceur sans la presser trop durement.
Ces grands es^^rits, qui ont i^uisé de l'in- * diligence dans l'étude des misères humaines, savent que la violence et la brutalité ne produisent que révolte et abâtardissement, et ils se préoccupent surtout de quel ton il faut parler aux enfants pour toucher leur cœur.
Montaigne s'élève contre la coutume presque universelle, à son époque, de fouetter les enfants : a II y a je ne scay quoy de servile en la rigueur et en la contrainte, et tiens que ce qui ne se peut faire par raison, par prudence et par adresse, ne se fait jamais par la force... »
Idée que La Fontaine a enchâssée plus tard dans un joli vers :
Tout père frappe à côté.
On a considérablement écrit sur l'éduca tion des enfants ; on a peut-être trop écrit. Tout ou presque tout se trouve en peu de mots chez les écrivains du seizième siècle.
« Je n'ay veu autre effect aux verges, ajoute Montaigne, sinon de rendre les âmes plus lasches et plus malicieusement opiniastres.»
Il faudrait prendre garde toutefois d'outrepasser la pensée du moraliste et de laisser cette cire molle de l'enfance fondre, énervée par les satisfactions de ses nombreux caprices. Là est le danger. La cessation du châtiment corporel, si elle ne détermine pas chez les parents une attention de tous les instants en même temps qu'une volonté inflexible, serait funeste à l'avenir de l'enfant. Il faut être fils de princes pour être éveillé aux sons de la musique, et ce n'est pas pour ceux-là que j'écris. C'est une sorte de duel que l'enfant engage avec son père ou sa mère dès ses premières années ; il ne quitte pas un instant leurs yeux : c'est pourquoi il doit toujours trouver ceux du père en garde.
On fut longtemps à s'apercevoir de l'inutilité des coups et des chocs qu'en recevait l'ame de l'enfant.
Pour briser définitivement ces verges, les peintres s'en emparèrent et en firent le sujet d'amusantes compositions, où tout l'esprit était attribué aux enfants, le ridicule aux pédants.
Un des motifs les plus gais de ces sortes de représentations, fréquentes chez tous les peu-
pies civilisés, est une œuvre du vieux Pierre Breughel, qui a laissé de côté ses diableries habituelles pour peindre Tintérieur d'une école d'enfants flamands. Il est vrai que c'est encore une diablerie , et Breughel n'a |)as eu de peine à y introduire sa violence habituelle du comique.
Ces enfants terribles que le maître d'école ne parvient pas à discipliner semblent des singes échappés. Avec des cris et des cabrioles étranges, les uns s'introduisent dans des paniers et ce n'est pas pour y apprendre à lire; les autres disparaissent tout entiers dans de grands chapeaux qu'ils ont été chercher on ne sait où : peut-être regardent-ils ce chapeau comme un puits de science, mais j'en doute; ceux-ci font la nique au maître; ceux-là récitent leur alphabet la tête entre les jambes.
Breughel ferait comprendre la nécessité des verges dans l'éducation, si une idée grotesque plutôt que d'enseignement ne ressortait de l'œuvre d'un peintre qu'avec raison ses contemporains avaient surnommé le Drôle.
Détails (le l'école de Picne Bicugliel.
1.1- PROFESSEUR D'après nue foinposition de Pierre Rreugliel.
Un moment de gaieté provoqué par une estampe n'est pas à dédaigner; mais le sujet est plus grave, et j'y reviendrai.