LA PLANTE ET L'ENFANT
Rien n'est i)lus attachant à suivre que le dévelopx)ement d'une plante. Pour protéger sa faiblesse, le jardinier lui a donné un mur pour tuteur : contre le mur court un treillage qui permet à la plante de grimper et de s'étendre.
De jour en jour on la voit pousser en taille et presque en sagesse. Docilement la plante suit d'abord le parcours indiqué ; comme un être pourvu de raison, elle obéit aux instructions du jardinier, et celui-ci s'applaudit de la touffe de fleurs qui bientôt jouera son rôle dans le concert des colorations voisines.
Il faut cependant se fier médiocrement à la docilité de la plante.
Sur la plate-bande, au-dessous d'elle, le jardinier a remarqué quelques traces de plâtre émietté.
C'est le résultat du travail de la plante; ses vrilles, quoique menues et d'une extrême délicatesse, n'en ont pas moins à la longue disjoint les pierres, à force d'effriter le plâtre du mur.
L'ambition de ces jeunes pousses est considérable ; elles voudraient grimper par-dessus la muraille, et y réussiraient si le jardi nier n'y prenait garde.
De même qu'un prisonnier qui, ayant échoué dans un premier projet d*évasion, cherche un coin moins surveillé, la plante ne se rebute pas; ses racines accomplissent sans relâche un travail souterrain, et un jour elles traversent les fondations du mur qui semblait une barrière suffisante contre leurs entreprises.
C'est l'histoire de l'enfant. Aussi faible que la plante, il en a la ténacité. Sous une apparente docilité, l'enfant couve une volonté
profonde. Pour lui imprimer une direction, il faut qu'elle soit bien nette.
Si la plante est douée du sentiment d'indépendance qui la pousse à agir à sa guise, quelle attention ne faut-il pas pour surveiller le vouloir bien autrement considérable dont dispose l'enfant?
« On se trompe, disait un Américain, si on regarde un végétal comme une chose sans vie. C'est un être qui a ses besoins, ses goûts, ses aptitudes. Si vous l'aimez bien, il vous en sait gré ; si vous le négligez, tout est per du. Je me demande si l'arbre est doué d'une intelligence, comme l'homme; mais il est doué d'une âme sensible à tout ce que l'on fait pour lui. Vous le soignez, il ne le sait peut-être pas ; mais il le sent comme un enfant, comme une femme. Voyez-vous ce verger? Nous ne l'avons pas planté au hasard. Les meilleures boutures ont été choisies. Nous avons ménagé à chacune d'elles une
petite habitation bien saine, bien drainée. Des tuiles ont été disposées pour l'écoulement des eaux. Nous avons préparé des lits de terreau soigneusement tamisé. Nous avons i^rotégé l'enfance du petit être, en l'enveloppant doucement de terre protectrice; enfin, nous n'avons rien négligé pour son bonheur \ » Je n'ai pu lire ces instructions sans penser à l'enfant. A chaque ligne, je substituais l'enfant à l'arbuste, car les premiers soins sont les mêmes pour l'arbrisseau que pour l'enfant : une égale fragilité de l'un et de l'autre amène les mêmes soucis, commande la même protection.
Et dire qu'il y a tant de gens qui élèvent à l'aventure leurs enfants ou ceux qui leur sont confiés! Ils ne savent pas. Telle est l'excuse qui les absout.
Pourquoi ne rencontre-t-on pas dans les villages plus d'hommes qui sachent parler un langage semblable à celui de l'Américain?
Un prêtre, un maire, un médecin, un ins-