‹ Les enfantsChapitre 44 sur 66 · CHANSONS DE NOURRICES · texte numérisé non relu

CHANSONS DE NOURRICES

L'intelligence des nourrices donne naissance à des enfantillages particuliers dont, avec les mères, elles possèdent le secret. L'attachement qu'elles portent aux nouveaunés fait qu'elles trouvent, pour rendre plus sensible leur sentiment, une prosodie et des rhythmes qui échappent à toutes les règles, mais que l'enfant comprend. De même pour la logique de leurs récits. Et, quoi qu'on en ait dit, contes, chansons et musique, loin de corrompre de frêles intelligences, préparent le tendre cerveau de l'enfant à supporter plus tard les savantes combinaisons d'arts plus raffinés.

C'est avec une chanson de berceuse que la nourrice endort l'enfant. Plus tard elle lo tiendra éveillé avec des récits merveilleux.

D'ailleurs qui communiquerait avec l'enfant? Sera-ce le savant, la tête appesantie par les combinaisons de l'algèbre, ou le métaphysicien, qui se préoccupe si rarement de la vie réelle? Faut-il, pendant que la mère donne le sein à son enfant, faire venir un cuistre qui, d'un ton emphatique, lui débite sa science ?

La meilleure leçon, la plus utile, est un sourire de mère qui éveille la joie dans ce jeune cœur.

Pédant, regarde les yeux d'un enfant d'un an, ces yeux qui cherchent à se rendre compte des sons, des regards, des gestes, ces yeux qui plongent dans ceux de la mère, et si tu sais lire dans un regard qui s'essaye, tu y verras l'indifférence pour tout ce qui est doctrine, rhétorique et le fatras que tu appelles science.

N'aura-t-il pas trop tôt le spectacle de ton verbe dogmatique, de ta cravate que tu crois blanche, de tes ongles en deuil et de la

nauséabonde odeur de pédagogue qui suinte de toute ta personne?

L'enfant ne pense pas ; c'est sa force, sa santé. Il pensera encore trop tôt, quand il sera forcé de t'écouter.

ENFANCE DE GŒTHË

Le don poétique se trahit de très-bonne heure chez Gœthe avec une grâce spontanée, ravissante, irrésistible. On a raconté plus d'une fois qu'une Muse s'approcha du berceau du poëte, se pencha sur son lit avec un sourire passionné, et imprima sur sa bouche un baiser de feu. De là, ce parfum d'ambroisie qui resta sur ses lèvres et ce désir du ciel qui le brûla au cœur jusqu'au dernier soupir. Cette fable fut la vérité pure pour Gœthe.

La Muse charmante qui veilla sur son enfance était sa mère. Oui, la jeune, l'aimable, la gaie Madame la Conseillère devint une muse pour ce jeune favori des dieux.

Elle avait dix-huit ans quand son fils vint au monde ; du matin au soir la jeune mère jouait, riait et chantait avec son enfant.

LE s. ENFANTS. 253

— Moi et mon Wolfgang, disait-elle plus tard, nous avons toujours fait cause comuuine.

Quoi de plus délicieux pour un enfant à rimagination ardente que cette mère, encore jeune fille d'âme et de visage, à la fois sérieuse et enjouée, enthousiaste et perspicace, et d'une inaltérable bonne humeur !

— C'est d'elle, disait Goethe, que j'ai hérité de l'amour de conter !

Dès l'âge de quatre ans, elle le berça de contes de fées, où l'air, le feu, l'eau et la terre apparaissent sous la forme de belles princesses. La mère s'amusait ; l'enfant tout palpitant l'écoutait les yeux grands ouverts, avec un profond sérieux. — N'est-ce pas, mère, s'écriait-il quelquefois, la princesse n'épousera pas ce maudit tailleur, quand même il assommerait le géant ?

Alors la mfère malicieuse coupait court à son récit et remettait au lendemain la catastrophe.

Mais l'histoire travaillait dans cette petite tête ; Wolfgang en rêvait la nuit, et le lendemain n'avait de repos qu'il n'eût marié la

princesse à son favori. Il confiait le dénouement à sa grand'mère, sous le sceau du se-

cret; celle-ci le racontait, en souriant, à sa fille, et quand venait le soir, l'enfant voyait se réaliser, avec des cris de joie, ses espérances les plus hardies. On le voit, les Muses elles-mêmes n'auraient pas mieux élevé le poëte^

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