CURIOSITÉ ET OBSERVATION
Elle est considérable la curiosité chez les êtres inférieurs, les animaux, les gens sans éducation. C'est un développement naturel qui s'augmente de l'assoupissement des autres facultés i mais surtout les enfants sont doués d'une vive curiosité qai détermine en eux la plus féconde des observations, l'observation inconsciente.
Ce n'est pas par caprice que l'enfant tend sans cesse la main vers les objets hors de sa • portée, et pleure quand on les refuse à ses désirs. A Tâge où il a besoin d'amasser un fonds de connaissances, les yeux ne suffisent
pas encore pour se rendre compte des angles ou des contours de ces objets: l'enfant voudrait les palper. Il y a quelque chose d'analogue au toucher de l'aveugle dans ces perpétuelles aspirations; aussi, quand son désir est satisfait, voit-on l'enfant abandonner l'objet tant désiré.
(^eux qui le traitent de capricieux se trompent. L'expérience est faite, l'enfant passe à une autre.
Le bris des jouets dépend du même système d'observations. A l'aide de quels ressorts mystérieux la paupière d'une poupée ferme les yeux, comment bêle le mouton, par quel moyen roule le cheval, l'enfant a soif de le savoir; c'est pourquoi, depuis le commencement de l'humanité, il a toujours cassé ses jouets, enrichissant, sans s'en douter, nos vitrines de musées antiques de petites poupées d'argile sans bras ni jambes.
Grâce à cette méthode d'observations perpétuelles, l'enfant développe en lui le sens du comique. Déjà, avant l'âge de deux ans, il s'est rendu compte de la forme des objets usuels, de leur capacité, de l'effet que certains
dans leur immensité doivent produire sur un petit être, sur lui-même.
Les peintres de mœurs ne dépensent pas plus de finesse.
Regardez un enfant qui s'empare d'un chapeau d'homme pour le mettre sur sa tête. Il agit en vertu du raisonnement suivant: le propriétaire de cet immense chapeau à grands bords, dont je viens de prendre possession, a une grosse tête; quand je pose le feutre sur mon petit crâne, un contraste étrange se produit, tout à fait bizarre et insolite.
L'enfant voit rire ceux qui l'entourent de ce chapeau dans lequel son corps disparaît à moitié; il comprend que cette bizarrerie amuse: à diverses reprises il renouvelle son expérience en obtenant le même succès. Ce sont les premières leçons de comique dont il se divertit lui-même.
Molière avait bien constaté cet instinct particulier chez les enfants, et un de ses contemporains nous apprend le parti qu'il en tirait.
Quand le grand comique lisait à sa troupe quelque nouvelle pièce, il voulait, dit
M^'' Poisson, que les acteurs « amenassent à cette lecture leurs enfants pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels. »
C'est pourquoi il faut les entretenir dans (les idées poétiques. Ne seront-ils pas trop tôt rompus aux dures réalités de la vie ^ L'imagination dans l'âge tendre est un verre grossissant qui fait que les enfants voient énorme. Il n'est pas de choses réputées petites qui s'adressent à leur toucher, leur vue, leur. audition. Tout, avant la pose de la première borne dite de raison, semble grand, bizarre, excessif.
Aussi ne peut-on trop recommander aux enfants la lecture de Perrault, qui s'est montré si grand inventeur dans ses contes ; les enfants le font bien plus grand encore, et
nous avons peine à suivre la portée de ses récits dans des cerveaux si tendres. Ce ne sont pas des contes, ce sont des mondes. Les héros, géants, nains et princesses, présentés d'une façon si sérieuse par le conteur, prennent dans l'esprit des enfants des proportions auxquelles nous ne pouvons appliquer notre métrage régulier.
Perrault, de même que les bons conteurs, use avec une extrême modération de la description : il avait quelque chose à dire. Et pourtant des décors fameux sont brossés par l'imagination enfantine, qui laissent bien en arrière les prétendues splendeurs des féeries de théâtre. Il n'est pas de costumier en renom qui, pour la coupe, les broderies et les pasquilles, puisse lutter avec les habits merveilleux dont l'enfant habille ses personnages : la montre d'un joailler est pauvre à coté des escarboucles dont sont rehaussés les costumes !
On parle des merveilles de la nature qu'il vaudrait mieux faire connaître aux enfants. Où donc ont étudié les grands conteurs, sinon à l'école de la nature dont, au moins.
ils savent traduire les merveilles en bon style ?
Ces merveilles, les écrivassiers aux gages des libraires les étouffent dans le coton de leurs phrases : ils rendraient terne une émeraude, et plate une montagne.
Quoique pourvu de facultés poétiques, Tenfant a trop d'efforts d'imagination à faire pour colorer la prose de ces vulgarisateurs. Je confierai d'abord l'enfant aux mains de Perrault, puis à celles de De Foë et de Molière. La science viendra plus tard ^
1. <( On voit (les enfants chargés de bonne heure d'une lourde érudition, sur lesquels la mnémotechnie a épuisé le trésor de ses dates et de ses nomenclatures ; ou condamnés à lire de ridicules petits traités moraux, tantôt d'une sécheresse désespérante, tantôt d'une fade sensibilité, dont ils sont absolument incapables de rien comprendre, de rien sentir, ce qui faisait dire à une dame de grand sens : « que les enfants élevés à lire Peau-cVAne et la Barbe-Bleue ont plus d imagination et de vraie raison que tous ces pauvres enfants élevés à lire de petits traités pédatits. » {L'enfant, par Mgr l'évêque d'Orléans).
Si je ne me trompe, c'est à M"™» Guizot, alors qu'elle écrivait sous les initiales de P. M. dans les Annales (réducation, que Mgr Dupanloup a emprunté cette opinion pleine de sens.