QUELLE TEINTURE DE SCIENCE FAUT-IL DONNER AUX ENFANTS
On a tenté de nombreux efforts en France dans ces dernières années pour faire entendre aux enfants le langage de la science et de la raison.
Les lois de l'organisme ont été décrites de telle sorte qu'un jeune garçon de dix ans ne puisse rien ignorer des mystères de l'alimentation.
Le chemin que prend une bouchée de pain, son rôle dans l'économie, ses voyages, ses transformations, tout cela, vingt mille petits êtres qui employaient jadis leur temps à jouer le savent à merveille aujourd'hui.
Cette éducation a porté ses fruits ; elle per-
met aux enfants de se mêler à la conversation, d'en écarter les banalités et d'y jeter des points de vue nouveaux.
J'assistais dernièrement dans un salon à la visite de parents qui amenaient un petit garçon à sa grand'mère.
— Tu me semblés pale, aujourd'hui, Richard, dit la grand'mère.
— Je n'absorbe sans doute pas assez d'oxygène, répondit l'enfant.
Cette réponse émerveilla les personnes présentes, à l'exception de la grand'mère, qui crut avoir mal entendu.
— Plaît-il? flt-elle.
— Je suis pâle parce que je n'absorbe pas suffisamment d'oxygène, reprit l'enfant.
La bonne vieille regardait le père du pf^tit garçon avec un œil inquiet.
— Richard s'exprime raisonnablement, ma mère, reprit l'honorable personnage ({ui avait inculqué cette science à l'enfant. Mon fils n'ignore pas que l'oxygène absorbé par la respiration change la couleur du sang, en le faisant passer du rouge foncé à un roug(^ vermeil.
— V raiment ! fit la grand'mère un peu étonnée.
— Tu as oublié, père, reprit l'enfant, que ce changement porte principalement sur l'enveloppe extérieure des globules de sang, seule partie qui soit colorée.
Tels sont les éléments nouveaux introduits dans l'éducation des enfants, à partir de la seconde moitié du dix-neuvième siècle ; ce qui permet d'affirmer que la bourgeoisie de l'avenir se dépouillera x)eu à peu des préjugés de ses aïeux.
Je préfère à cette physiologie le conte que Luther écrivit pour son fils Jean.
Pour en faire bien saisir le charme, il faut d'abord montrer Luther en famille, au milieu de ses enfants.
Si un homme eut des raisons à faire valoir pour s'entêter dans le célibat, c'était Luther. Il avait une part suffisante de luttes avec son propre esprit, avec le diable, avec le pape, avec les princes, avec les paysans, avec ses ennemis, avec ses amis ; et cependant à la base de ce volcan sans cesse en éruption, ({ui lança tant de flammes dévorantes, filtraient des tendresses intimes qu'on rencontre rarement à ce degré, même chez les natures affectueuses.
Tout ce qui touche aux enfants chez Luther est doux, pénétrant, d'autant plus intime et poétique qu'on n'y sent pas l'apprêt. On sait que les disciples et arais du docteur notaient chaque mot qui s'échappait de ses lèvres comme parole d'Evangile ; en eifet, le réformateur fut évangélique dans ce qui avait trait à la famille.
Luther disait à son petit enfant: « Tu es l'innocent petit fou de notre Seigneur, sous la grâce et non sous la loi. Tu es sans crainte et sans inquiétude ; tout ce que tu fais est bien fait. »
La lettre qu'écrivit Luther à un ami sur le même sujet comjilète encore sa pensée :
« Les enfants sont les plus heureux. Nous autres vieux fous, nous nous tourmentons et nous affligeons par nos éternelles disputes sur la parole. « Est-ce vrai? Est-ce possible ? Comment est-ce possible ? » nous demandonsnous sans cesse. . . Les enfants, dans la simplicité et la pureté de leur foi, ont la certitude et ne doutent en rien de ce qui fait leur salut. »
Un jour que le petit Martin prenait le sein
de sa mère, le docteur dit : « Cet enfant, et tout ce qui m'appartient, est haï du pape et du duc Georges, haï de leurs partisans, haï des diables. Cependant tous ces ennemis n'inquiètent guère le cher enfant ; il ne s'inquiète pas de la haine de tant et de si puissants seigneurs, il suce gaiement la mamelle, regarde autour de lui en riant tout haut, et les laisse gronder tant qu'ils veulent. »
L'innocence de l'enfant, ])lus d'un esprit battu par la tempête l'a regrettée ; plus d'un père également a senti cette innocence le ra fraîchir.
Parfois le petit Jean troublait Luther au milieu de ses méditations. « Lorsque les enfants crient beaucoup, ils grandissent et se développent, » disait le docteur.
Toute intervention de ses enfants, Luther la mettait à profit et parfois un passage de la Bible se trouvait éclairé par leurs jeux:
ce Servez le Seigneur avec crainte et réjoiiissez-voîfs avec tremblement. Il n'y a pas là, pour moi, de contradiction. C'est ce que mon petit Jean fait à l'égard de son père. Mais je
ne puis en faire autant à l'égard de Dieu. Si je suis à ma table et que j'écrive ou que je fasse autre chose, Jean me chante une petite chanson ; s'il chante trop haut et que je l'en avertisse, il continue, mais en lui-même et avec quelque crainte. Dieu veut aussi que nous soyons toujours gais, mais d'une gaieté mêlée de crainte et de réserve. »
Toujours les enfants vinrent se mêler aux pensées de Luther, qu'il fut joyeux ou soucieux. En 1527, une secousse violente s'empara du corps du docteur : la chaleur se retirait de ses membres ; des douleurs accablantes emplissaient ce cerveau que les luttes avec la société prédisposaient à ces tourmentes. Les amis du réformateur le croyaient perdu. Deux d'entre eux, les docteurs Jean Bugenhagen et Jonas, ne quittaient pas le chevet de son lit, et les écrits qu'ils ont laissés au sujet de cette maladie prouvent quelle religion Luther excitait chez ses disciples :
« Quelque temps après, quand on l'eut réchauffé par des frictions et l'application de coussins bien chauds, le docteur demanda à sa femme : — « Où donc est mon petit cœur,
mon bien aimé petit Jean? » Quand l'enfant fut venu, il sourit à son père, qui se mit à dire les larmes aux yeux : ce 0 cher pauvre petit enfant, je te recommande bien à Dieu, toi et ta bonne mère, ma chère Catherine. Vous n'avez rien. Mais Dieu aura soin de vous. Il est le père des orphelins et des veuves. Conserve-les, ô mon Dieu, instruis-les comme tu m'as conservé et instruit jusqu'à ce jour. »
Cette maladie fut un avertissement pour Luther. Longtemps le souvenir lui en resta :
« Ah ! combien mon cœur soupirait après les miens, lorsque j'étais malade à la mort dans mon séjour à Smalkalde. Je croyais que je ne reverrais plus ma femme et mes petits enfants. Que cette séparation me faisait d(^ mal !... Il n'est personne assez dégagé de la chair pour ne pas sentir ce penchant de la nature. C'est une grande chose que les liens de la société qui unissent l'homme et la femme. »
Les épreuves domestiques n'étafent pas passées pour Luther. Il avait une nombreuse
famille, trois garçons et trois filles. Deux de ces dernières lui furent enlevées, jeunes encore.
Magdalena Luther étant morte, âgée de quatorze ans, la femme du docteur i)leurait et se lamentait. — « Chère Catherine, dit Lutlier, songe pourtant où Magdalena est allée. Elle a certes fait un heureux voyage. La chair saigne, sans doute, c'est sa nature: mais l'esprit vit et se trouve selon ses souhaits. Les enfants ne disputent point; comme on leur dit, ils croient; chez les enfants, tout est simple. Ils meurent sans chagrin ni angoisses, sans disputes, sans tentations de la mort, sans douleur corporelle, tout comme s'ils s'endormaient. »
Lorsqu'on mit l'enfant dans la bière, le père s'écria : — « Pauvre chère petite Magdalena, te voilà bien maintenant î »
Il la regarda ainsi étendue et dit : — « O chère enfant, tu ressusciteras, tu brilleras comme une étoile! Oui, comme le soleil !.... Je suis joyeux en esprit, mais dans la chair je suis bien triste. C'est une chose merveilleuse de savoir qu'elle est certainement eu
paix, qu'elle est bien, et cependant quelle douleur d'être si triste ! »
Dans une lettre de 1528, adressée à son ami Amsdorf, Luther met encore à nu son cœur dévoré par la perte d'un autre enfant :
« Ma petite fille Elisabeth est morte ; je m'étonne comment elle m'a laissé le cœur malade, un cœur de femme, tant je suis ému. Je n'aurais jamais cru que l'âme d'un père fut si tendre pour son enfant. »
C'était pendant la diète d'Augsbourg, où se débattaient les questions les plus graves pour TEurope. A ces intérêts Luther était mêlé ; il étudiait de près le grand mouvement. Ce qui ne l'empêchait pas de penser à sa femme, à ses enfants.
Je vois, le soir, le docteur dans une chambre d'auberge, fatigué de telles luttes et cherchant à les oublier en écrivant à son fils Jean, car la lettre est adressée directement à l'enfant •
« Grùce et paix à toi, en Jésus-Christ, mon cher pe-
tit enfant. Je vois avec plaisir que tu apprends bien et que tu pries sans distraction. Continue, mon enfant, et quand je reviendrai à la maison, je t'apporterai quelque belle chose.
« Je sais un beau et riant jardin, tout plein d'enfants en robes d"or, qui vont jouer sous les arbres avec de belles pommes, des poires, des cerises, des noisettes et des prunes; ils chantent, ils sautent, et sont tout joyeux ; ils ont aussi de jolis petits chevaux avec des brides d'or et des selles d'argent. Eq passant devant ce jardin, je demandai à l'homme à qui il appartient, quels étaient ces enfants ? Il me répondit ; « Ce sont ceux qui sont à prier, à apprendre, et qui sont pieux. » Je lui dis alors : « Cher ami, j'ai aussi un enfant, c'est le petit Jean Luther ; ne pourrait-il pas aussi venir dans le jardin manger de ces belles pommes et de ces belles poires, monter sur ces jolis petits chevaux, et jouer avec les autres enfants ? » L'homme me répondit : « S'il est bien sage, s'il prie et apprend volontiers, il pourra aussi venir, le petit Philippe et le petit Jacques avec lui ; ils trouveront ici des fifres, des timbales et autres beaux instruments pour faire de la musique ; ils danseront et tireront avec de petites arbalètes. » En parlant ainsi, l'homme me montra, au milieu du jardin, une belle prairie pour danser, aux arbres de laquelle on voyait suspendus les fifres, les timbales et les petites arbalètes. Mais il était encore matin, les enfants n'avaient pas dîné, et je ne pouvais pas attendre que la danse commençât. Je dis alors à l'homme : « Cher seigneur, je vais vite écrire à mon cher petit Jean, afin qu'il soit bien sage, qu'il prie et qu'il apprenne, pour venir aussi dans ce jardin ; mais il a une tante Madeleine qu'il aime beaucoup; pourra-t-il
l'amener avec lui? » L'homme me répondit : « Oui, ils pourront venir ensemble, faites-le lui savoir. » Sois donc
bien sage, mon cher enfant ; dis à Philippe et à Jacques de l'être aussi, et vous viendrez tous ensemble jouer
dans ce beau jardin. — Je te recommande à la protection de Dieu. Salue de ma part la tante Madeleine, et donne-lui un baiser pour moi. Ton père qui te chérit.
« Martin Luther. »
<( 19 juin 1530. )>
Ce conte enfantin, si bien approprié à ràge du petit Jean, me fait penser encore plus aux mères qu'à leurs fils.
Femmes, ayez de la reconnaissance pour les hommes qui luttent, dévorés par les affaires ou qui se donnent tout entiers à la recherche des grands problèmes ! A quelque classe qu'appartiennent ces hommes, à la politique, à la science, au négoce, votre pensée les soutient, et au milieu des plus graves préoccupations, jamais ils n'oublient leur compagne.
Enfants, rappelez-vous combien vous avez été aimés et ne ternissez pas plus tard la pureté de l'image filiale que votre souvenir évo- (j[uait pendant les travaux et les recherches de vos pères!