PROJET DE STATUE
Ou voit dans le jardin des Tuileries la statue d'Atalante ; on y trouve également celle de Décius. Le symbole du vieux Nil se reflète dans les eaux d'un bassin ; non loin de là, Pomone fait vis-â-vis au dieu Pan : bien d'autres divinités mythologiques se mêlent encore aux grands hommes de l'antiquité.
Tout ce petit monde archaïque a pour mission d'opposer sa blancheur marmoréenne aux nappes de verdure ; car héros et dieux répondent médiocrement à l'esprit des enfants qui s'ébattent dans le jardin.
Le Nôtre, en dessinant les massifs et les ombrages de ce bel endroit, avait plus particulièrement pensé à la cour de Louis XIV qu'aux enfants; aujourd'hui il n'eu est plus
de même. Les Tuileries sont devenues leur parc, leur champ de courses, et quoique les fleurs, les oiseaux, l'air et un vaste espace semblent suffire aux plaisirs du jeune âge, il manque à ce jardin public une statue véritablement moderne, dut-elle rompre avec le voisinage des marbres antiques.
Je souhaiterais que, sous une charmille, à l'écart, telle qu'elle convient à un songeur, s'élevât la statue de Perrault, méditant les Contes,
Des bas-reliefs orneraient le socle de la statue et représenteraient : Barbe-Bleue^ le Petit Poucet^ Cemlrillon^ le Chaperon ronge, quatre chefs-d'œuvre.
Un tel monument mis au concours serait jugé par des poètes, eux seuls ayant qualité pour juger si les lignes sculpturales concordent avec la pensée du conteur.
L'inauguration de la statue comporterait la pompe réservée à celles qu'on élève en l'honneur des bienfaiteurs de l'humanité; elle aurait lieu le jour de l'anniversaire de la naissance de Perrault, et tous les enfants de la capitale y seraient convoqués.
Mais l'époque actuelle se pique plus volontiers d'utilitarisme.
J'ai bien peur que mon projet ne subisse des modifications et qu'il ne soit décidé qu'au milieu d'un carré de pommes de terre (!t de choux remplaçant les i)lates-bandes d'oeillets et de roses, s'élève la statue symbolique de l'auteur de Y Arithmétique du grandpapa foulant aux pieds les héros des récits « mensongers » de Perrault.
Plus crim livre a été écrit sur ce thème pour les librairies d'éducation, et plus d'une banalité en remplit les pages. L'enfance des artistes, particulièrement, y est i:)résentée d'une manière anecdotique et vulgaire qui laisse moins de traces qu'un conte dans la mémoire de l'enfant.
La jeunesse du compositeur Lulli, que chaque minute qui s'écoule rend plus archaïque ; l'enfance de Canova, un statuaire dont l'avenir dédorera peut-être les rayons d'une ré]3utation trop facilement gagnée, ne me semblent pas des exemples assez caractéristiques pour être logés dans de tendres cerveaux, si propres à s'imprégner de toute chose utile ou agréable.
Je préférerais qu'on s'appliquât à y faire
pénétrer le souvenir des figures importantes de l'histoire. Les Mémoires intimes, les œuvres des grands écrivains foisonnent de détails qui, bien choisis, formeraient déjà l'esprit de l'enfant.
Henri IV avait peu étudié, peu lu; il savait à fond, dès sa plus tendre jeunesse, le Plutarque d'Amyot, et la jolie lettre que, peu de temps après son mariage, il écrivait à Marie de Médicis témoigne que des parcelles de la langue du bon évêque étaient restées attacliées à son esprit :
« Ma mie, j'attendais d'heure en heure votre lettre; je l'ai baisée en la lisant. Je vous réponds en mer où j'ai voulu courre une bordée par le doux temps. Vive Dieu! vous ne m'auriez rien su mander qui me fut plus agréable que la nouvelle du plaisir de lecture qui vous a pris. Plutarque me sourit toujours d'une fraîche nouveauté; l'aimer, c'est m'aimQr, car il a été l'instituteur de mon bas âge. Ma bonne mère, à qui je dois tout, et qui avait une affection si grande de veiller à mes bons déportements, et ne vou~ loir pas, se disait-elle, voir son fils un illus-
tre ignorant, me mit ce livre entre les mains, encore que je ne fusse à iDeine ï)1us un enfant à la mamelle. Il m'a été comme ma conscience, et ma dicté à l'oreille beaucoup de bonnes honnêtetés et maximes excellentes pour ma conduite et pour le gouvernement des affaires. »
LES MOTS D'EAFANTS
C'est un travers particulier à certaines gens qui se piquent d'esprit de recueillir des mots d'enfants, de les arranger et de les composer au besoin.
Ces mots d'une naïveté de convention me sont aussi antipathiques que la vue d'un enfant sur les planches d'un théâtre. L'enfant considéré comme i)lein d'esprit n'est pas plus un enfant que le pauvre petit bonhomme dont on couvre les joues de fard pour le mêler aux péripéties de drames ridicules.
Mauvaise éducation à donner à l'enfant (juc de s'extasier devant les traits (lui lui échappent.
Quel suprême contentement enfle la personnalité d'un petit être qui entend ses i)arents répéter à tout propos :
— Hier, mon fils a dit :
— Tout à l'heure encore il disait... etc. Ces admirations complaisantes font que
l'enfant dès lors babille outre mesure, dit tout ce qui lui passe par la tête, sachant d'avance que cet abus de langage lui vaudra d'être caressé et bourré de bonbons.
A partir de ce moment, tout s'efface devant la parole de l'enfant, ({ui sent qu'on l'écoute, et je ne sais si je ne préfère à ce petit prodige l'enfant gâté, qu'onfaitvenir dans les grands dîners et qui, transportant ses jouets au milieu des plats, pour le plus grand déplaisir des invités, crie, se démène, frappe et casse tout objet à sa portée.
L'enfant qui fait des mots est encore plus insupportable. D'ailleurs ceux que partout on colporte sont-ils bien les siens ?
Il est des hommes qui, mêlés aux coulisses parisiennes de toutes choses, ont perdu le sens de la naïveté et donnent pour telle des affectations de sensiblerie. Ce sont eux qui inventent ces mots d'enfants, encouragés dans cette voie par les gens qui ont décerné à Gavarni un brevet de profond philosophe.
Un peintre, sous la Restauration, atteignit dans les arts à une popularité bien plus considérable que ne le méritait son talent. Un fonds de chauvinisme le faisait grandir encore par les libéraux, qui se servaient de ses crayons comme d'une arme. Avec les soldats, le dessinateur mettait en scène des
enfants. C'étaient les deux cordes principales de son arc. On l'appelait Charlet,
Gomme il avait le crayon facile, trop facile, ce dessinateur fabriquait pour les marchands d'estampes des séries d'enfants, à peu près comme un tourneur fabrique des toupies. Son adresse de main faisait qu'il crayonnait, sans que la salutaire difficulté y eût aucune part, des enfants revenant de l'école, jouant mille tours aux épiciers et aux portiers du voisinage.
L'admiration pour ces poupées est telle encore aujourd'hui chez ceux qui aiment les réputations consacrées, que de temps en temps la mémoire de ce Charlet est encensée par quelques gens qui placeraient le dessinateur à côté de La Fontaine pour ses légendes. A voir l'enthousiasme avec lequel on cite ses mots d'enfants, on croirait qu'il s'agit d'un fragment de l'Anthologie.
La naïveté sortant d'une bouche enfantine ne peut guère être plus recueillie que l'odeur qui s'échappe d'un flacon.
Que cette naïveté amène un sourire sur les lèvres de la mère, que le père qui l'écoute
la médite, cherchant la chose qui frappe ce tendre cerveau ; mais laisser voir à l'enfant qu'on épie ses paroles, les répéter comme choses sublimes, l'admirer pour les mots inconscients qui s'échappent de sa faible intelligence, c'est vouloir en faire un petit prodige, — un monstre digne de figurer dans un livre de tératologie.