GUIGNOL
Je songeais dernièrement, en assistant à une représentation de Guignol aux Champs- Elysées, par quelle suite de révolutions un canut lyonnais s'était emparé du sceptre de Polichinelle. Garce Guignol, qui a intronisé la comédie bourgeoise dans la dernière baraque où régnait la fantaisie, ne possède aucune des qualités de l'ancien Polichinelle, et les drames dans lesquels il est mêlé sentent le ruisseau.
Le dernier que je vis représenter consistait en coups de maillet avec lesquels Guignol
achevait un homme qu'il avait dépouillé de son « sac. » Un affreux pantin en habit noir et en pantalon vert bouteille remplissait le drame et faisait penser aux personnages qui ornent les canards des exécutions à mort. Son langage était à l'avenant de ses habits. Peut-être, dans l'origine, l'imprésario lyonnais avait-il recouvert de broderies amusantes la trame de ce canevas^; actuellement il ne restait plus de la pièce primitive qu'une loque délabrée. Un dialogue entre habitués d'un cabaret de la place Maubert eût été plus piquant. L'homme insistait avec complaisance sur certains mots d'argot, et il répétait sac^ argent^ au coin d\in bois, du ton d'un échappé de Mazas.
Le répertoire de ces « permissionnés »
1. Unlibcaire lyonnais a publiù dans ces dernières années les principales pièces du véritable Guignol, cher aux canuts de Lyon. Cette publication, éditée avec luxe, s'adresse spécialement aux bibliophiles. Certaines pièces ne manquent pas de verve ; mais quoique déjà ces rimes populaires soient audessus de la portée de l'enfance, il faut reconnaître que l'auteur primitif avait un sentiment du comique qui s'est altéré, falsifié, et dont il ne reste plus traces dans les versions de ses imitateurs des Champs-Elysées,
LES CERISES D'jprès Cliardin
qui s'emparent des promenades publiques sous prétexte de distraire l'enfance, n'est-il pas de ceux qui devraient être surveillés de près ?
Tout dans l'antiquité concourait à l'initiation du Beau, depuis le plus modeste vase d'argile jusqu'à la statue de la place publique. La civilisation païenne n'en a pas moins disparu. Et dans la civilisation si peu chrétienne de nos jours, on laisse des gens avinés réciter d'une voix rauque des grossièretés qui s'attachent au cerveau de l'enfant !
Sans vouloir faire de la baraque de Guignol une chaire de morale, il serait utile qu'on ne donnât le privilège de l'exploiter qu'à des hommes qui ne blesseraient en rien l'innocence des enfants.
On entretient, dans les ministères, des censeurs qui veillent à ce que les plaisirs intellectuels des hommes, à défaut de pureté et d'élévation, ne soient point une école d'argot. Ces censeurs devraient être chargés de veiller d'abord à la qualité intellectuelle des divertissements publics offerts à l'enfance.
Il est de bons esprits qui cherchent à former des hommes ; il serait utile d'empêcher de les déformer dès Tâge le plus tendre.