‹ Les enfants d'Édouard, ou, Le cinquième commandement de DieuChapitre 26 sur 31 · CHAPITRE (JUATOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE (JUATOUZIÈME

lia punition.

— Tu vomis le sang, mon Henri, dit Edouard en arrêtant son cheval couvert de sueur ; la coui se était trop fatigante : descends , et prends un moment de repos.

— Je vous obéis, mylord, reprit Henri, à condition que vous penserez à votre sûreté en m'abandonnant à mon sort.

— Jamais! reprit Edouard. Et mettant pied à terre, il aida Henri à descendre de cheval, le prit dans ses bras, cai- il dail trop faible pour mai-

(JIIAI'ITIIK XIV. mi

cher, et rélendit avec précaution au pied d'un ailjte.

— Nos persécuteurs, dit-il, sont loin encore, et, en fùt-il autrement, je ne te quitterais pas, mon ami.

Henri ne répondit pas; mais ses yeux, pleins de tendresse et de reconnaissance, se relevèrent sur Edouard, qui s'était assis auprès de lui.

— Les chevaux avaient aussi besoin de repos, dit le comte, et tout à l'heure nous irons beaucoup plus vite.

— D'étranges fatalités tombent sur moi, dit Edouard. Les autres font le mal et j'en supporte la peine. Buckingham se révolte: on le combat. Et moi, qui ai refusé de le suivre, on me contraint à fuir.

— On pouvait prévoir tout ce qui vous arrive. Tant que Richard avait pour adversaire un homme plus puissant que vous, il vous a ménagé; mais maintenant qu'il vous craint avec raison, prenez bien garde. Ma mère était bien avisée, quand elle prévenait Buckingham que le jour de la venia.

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geance de Dieu arriverait pour lui. Caciié aujourd'iuii chez un de ses anciens domestiques, il sera bientôt arraché de cet asile pour payer de sa léte ses méchantes actions.

— Chose étonnante ! reprit Warwick. Une tète va encore tomber bientôt par la volonté do Glocester! Il est donc le seul que la justice éternelle épargne, lui qui est dénué de tout honnête sentiment et qui se plaît à répandre le sang.

— La fin de Buckingham ne m'étonnera point, reprit Henri. N'avons-nous pas vu celles de tous ceux qui ont servi l'infâme Glocester? — Slater est mort étoutïé dans la fumée de charbon, Dickton est tombé par sa propre épée, et Forrest a péri dans un combat; mais Tyrrell

Mais le pauvre Henri, suffoqué par un nouveau llux de sang, ne put continuer.

— Ne parle pas autant, mon Henri, dit Edouard; mais tu as raison, et Tyrrell ? et Richard ? Ces deux monstres vivent encore.

Dans ce moment, le cheval d'Edouafd se mil à hennii' el dressa les oreilles.

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— Quelqu'un vient-il? dit Edouard en se relevant avec vivacité.

— Nous ne venons pas, dit une voix, car nous sommes là depuis quelques instants.

Alors, de tous côtés, parurent des soldats qui s'approchaient d'un air menaçant. Sur un ordre de leur chef, quelques-uns vouhucnt s'emparer d'Edouard. Celui-ci avait tiré son épée et s'en servait si vaillamment qu'il eu mit plusieurs hors de combat; mais il fut obligé de céder au nombre. On le désarma, on le chargea de chaînes, et Henri partagea son sort.

Les deux amis, axant pu se rapprocher l'un de l'autre, s'entretenaient à voix basse, quand ils virent deux hommes venir à eux ; mais ils détournèrent les yeux avec horreur en reconnaissant le fds de Glocester et Tyrrell.

— Voyez donc, ce sont d'anciennes connaissances, dit le fils du roi ; c'est Robert Buckleig et son ami le bossu. Mais, si je ne me trompe, le prétendu Robert Buckleig n'est autre que mon

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cousin Edouard de War\\ick, que la petite vérole a rendu méconnaissable. Eh ! cousin, vous souvenez-vous de nos jeux d'enfant, de notre plaisir à poursuivre les petits poulets , et des prières de notre royal cousin qui voulait nous en empêcher. Dans ce temps-là , vous me battiez quelquefois. A mon tour, maintenant; n'est-ce pas juste, beau cousin?

— Moi, dit Tyrrell d'un ton moqueur, j'ai une petite dette à acquitter envers ce jeune garçon : c'est lui, je crois, qui m'a fait un jour prendre un bain dans les marais de Ludlow. Le malvoisie était trop cher pour ce jeune homme; mais, comme sa majesté l'a dit un jour, la Thanies n'est pas loin d'ici.

L'arrivée du roi interrompit ces sarcasmes. Les soldats présentèrent les armes.

— Nous tenons enfin Edouard de Warwick, dit Richard à son père avec orgueil.

Tyrrell reprit : — C'est le fils de votre majesté ([ui Ta désarmé; et il a fait une rude besogne, car le cousin se déreiulait connue un lion. Ainsi

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donc le dernier ennemi de votre majesté est à vos pieds.

— 3Iort aux traîtres ! ajouta-t-il. Qu'ordonne votre majesté sur le sort des prisonniers : la corde ou le fer?

Avant que le roi eiit répondu, Henri, se sentant étouffer, s'était soulevé, et le sang sortait à gros bouillons de sa poitrine.

Glocester fit un mouvement en arrière.

— Que vois-je ? dit-il en tremblant.

— C'est pour la deuxième fois que tu vois celui qui te ressemble, dit Henri; si je te rencontre une troisième fois, alors malheur à toi !

Et Henri retomba sur l'herbe.

En ce moment, Glocester crut que res[)rit prophétique s'était emparé de cet enfant, et il trembla en pensant aux révélations qu'il pouvait faire.

— C'est un fou, mon père, dit Richard Glocester; il ne sait ce qu'il dit !

— Que votre majesté daigne le permettre, dit Tyrrell, et je lui promets de priver en peu d'in-

stants du don de prophétie cette vilaine créature, qui ne se présentera pas une troisième fois aux regards de votre majesté.

Mais Glocester destinait aux deux captifs un autre genre de mort.

I! ordonna que les prisonniers ftissent conduits au château de Ludlow, qui n'était qu'à une petite distance, et l'armée se remit en marche.

Edouard et Henri furent plongés dans un cachot souterrain; et les grilles et les veiroux ne paraissant point suffisants, on leur mit des feis aux pieds et aux mains.

Ils passèrent deux jours dans la plus grande anxiété, n'ayant pour toute nourriture que du pain et de l'eau. Henri n'en souffrit pas: c'était son régime habituel, et d'ailleurs son état de souffrance exigeait qu'il fit une diète sévère.

11 n'y avait qu'un instant que leur geôlier avait apporté leur maigre pitance, qu'ils mangeaient avec l'appétit que donne le besoin , (|uand ils entendirent unbiuilsoun! (|iti semblait venir de dessous leurs pieds. Ils écoutèrent im instant, et

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ne tardèiênt pas à être tirés de leur iiKjuiélude. Une trappe s'ouvrit, et la mère Bloom parut. En un clin d'œil elle fut auprès d'eux; et, avec l'adresse du plus habile serrurier, elle a\ait dérivé leurs chaînes.

Tout ceci se passait dans le plus grand silence, l'incertitude du succès de leur évasion modérait la joie des deux jeunes gens, qui se contentaient de regarder avec reconnaissance cette femme dont le dévouement héroïque ne se lassait jamais.

- — Suivez-moi, leur dit la mère Bloom en leur montrant la trappe encore ouverte; ils s'y précipitèrent, et elle la referma soigneusement. Je connais les détours de ces lieux obscurs, car, dit-elle, c'est mon grand-père qui les a fait construire. J'aurais mieux aimé venir vous chercher pendant la nuil qui , peut-être , nous eut favorisés; ce qui m'en a empêchée, c'est qu'il y a, pour la garde du château, un plus grand nombre de sentinelles que de coutume. Mais, en ce moment, les soldats sont tous à table; ils mangent

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et boivent encore mieux, ce qui favorisera notre projet. Deux chevaux nous attendent; ce ne sont peut-être pas des meilleurs, mais... Henri, ajoutât-elle, tu conduiras bien ton jeune maître; tu connais les défilés où vous devez passer; tu veilleras sur lui, afin de le préserver de tomber dans les précipices marécageux qui bordent la route ; tu prendras ce chemin (elle en indiquait la direction avec le doigt). Ah! si une fois encore je pouvais voir Tyrrell se démener dans ce marais-là !

Les sombres corridors étaient longs ; mais les jeunes gens les parcoururent avec une profonde joie; ils savaient que ce chemin les menait à la liberté.

(Juand les prisonniers aperçurent la lumière du jour, ils se trouvèrent à la sortie de l'écluse d'un canal qui conduisait du château à la Tamise.

La mère Bloom sortit la première, et regarda si la loute était libre et tranquille; alors elle détacha les chevaux et engagea les fugitifs à les mouler Icsiomcnt. Ils ne seliiciil pas répéter celle

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invitation, et ils partirent au grand galop, accompagnés (les bénédictions de leur libératrice.

Pour dérouter les soupçons, elle avait oté les selles des chevaux et avait mis à leur place de mauvaises couvertures.

La fuite n'eût point rencontré d'obstacle, si par hasard Richard ne se fut trouvé à la fenêtre d'où il regardait couler la Tliames. Il crut avoir des vertiges en voyant les deux jeunes gens s'enfuyant au grand galop.

— Trahison ! cria-t-il ; vite un cheval ! Et il indiquait de la main les cavaliers, car la voix lui manquait.

.Alors il se précipita hors de la chambre. Glocester, Tyrrell, qui se trouvaient près de lui, le suivirent, et bientôt, montés sur les meilleurs chevaux, ils s'élançaient à la poursuite des fugitifs, suivis d'un grand nombre d'hommes d'armes de l'escorte ordinaire du roi. Déjà ils les avaient presque rejoints. Tyrrell, quoique vieux et un peu ivre, était tellement animé par la haine, qu'il allait atteindre Warwick.

— Voyez comme Tyrrell les approche, disait-on; comme il fait bien son devoir! 0 bonheur !

Henri était tombé de son cheval, et Warwick avait mis pied à terre pour le relever et lui donner ses soins

Cet incident causait le malheur de Warwick et comblait de joie ses ennemis.

La mère Bloom, qui ne perdait pas de vue ses protégés, jeta un cri de frayeur qui se mêla aux accents de joie des vainqueurs. Cependant les fugitifs avaient recommencé à fuir, faiblement poursuivis par ceux qui se croyaient sûrs de les reprendre. On les vit côtoyer une prairie qui cachait un abîme profond. Dans son ardeur, Tyrrell, oubliant le péril et entraînant à sa suite le fils du roi qui l'avait rejoint, s'y élança, se flattant d'atteindre Warwick en gagnant du terrain.

La joie des méchants est de couitc durée, et leurs cruels desseins périssent avec eux, a dit le Seigneur.

Tyrrell et le fils du roi s'étaient à peine enga-

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gés dans le marais, (jiron vit leurs chevaux ralentir leur course , puis tirer les uns après les autres leurs pieds engagés dans la boue, puis s'enfoncer peu à peu, s'efforcer de nager, puis se lasser et s'enfoncer encore dans la vase malgré les efforts des cavaliers, jusqu'à ce qu'on ne vît plus que leur tête. Vainement le fils du roi et Tyrrell agitaient leurs bras en signe de détiesse, jetaient des cris de désespoir, une seule voix répondit :

— Oh! sauvez, sauvez mon fils! disait le roi avec angoisses. Je donne un comté, un duché à celui qui le tirera de ce passage périlleux! Et il regarda autour de lui avec des yeux égarés.

Mais personne ne répondit à son appel.

Cependant l'appât de la récompense promise en entraîna plusieurs qui s'avançaient, puis reculaient, se disant en eux-mêmes en regardant le roi ;

— Que ne le sauve-t-il lui-même?

Enfin le mouvement des eaux causé par le passage des chevaux s'affaiblit insensiblement

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par degrés, et, quelques instants après, la marécageuse prairie était redevenue calrae et immobile.

Tyrrell périssait de la mort qu'il avait donnée. Il était étouffé, et le roi Richard, qui avait enlevé les fils d'Edouard à l'amour de leur mère, se voyait privé du sien par cette justice éternelle qui ne laisse aucun crime impuni et qu'il avait si longtemps méconnue.

La perte de son fils le laissait absolument sans joie. Il n'avait pas même la douce espérance de le revoir dans l'éternité, espérance qui console au solennel moment de la mort un cœur vraiment chrétien. Le sien était déchiré par un inconsolable désespoir. Il était un de ceux qui peuvent dire :

— 0 montagnes, fondez sur moi! ô abîmes, entr'ouvrez-vous pour m'engloutir!

Une voix sévère semblait crier à son oreille :

— Vous ne vouliez pas reconnaître Dieu pour l'éternel juge; Dieu qui est vengeui- des causes justes cl (pii rond à chacun selon ses œuvres, il va juger le Itou el k mauxais de ces deux e\i-

CIIAlMTI'.i; MV. -IT,

slences qu'il vient de tranclier; et si vous ne voulez pas croire ce qui est écrit dans le livre capable d'ouvrir les yeux aux aveugles, croirez- vous ce que vos yeux ont vu ? Et si vous restez indifférent aux touchantes leçons du livre par excellence, aux exemples que vous avez devant les yeux, reconnaissez-vous qu'il vous eût été préférable de ne pa§ manquer à ce commandement : « Tu ne tueras point ? »

Richard III ressemblait maintenant au roi Pharaon dont les meilleures armées et les plus vaillants défenseurs ne pouvaient plus rien pour lui.

Les deux jeunes gens, au contraire, louaient Dieu , comme autrefois les Juifs au bord de la mer, de les avoir délivrés des mains de leurs ennemis.

Ils avaient vu le triste dénouement de la scène, et ils étaient partis sans que personne songeât à empêcher leur départ.

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