CHAPITRE DEUXIÈME
Iji visite.
Edouard V, prince héréditaiie d'Angleterre, enfant âgé de douze ans, était à la fenêtre de sa chambre, et s'occupait à parcourir avec une joie enfantine des lettres que ses sœurs lui avaient écrites de Londres.
— Eh ! toi aussi , mon cher et unique frère Richard, dit-il avec transport en regardant l'écriture encore peu exercée de son correspondant de six ans, toi aussi tu m'as écrit ! Voyons comment il s'exprime :
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«Mon cher frère, monte vite achevai, pour « venir à Londres, afin que je te donne un baiser.
« Je suis ton cher frère,
« Richard, m
Edouard baisa le papier, puis jetant à la fenêtre un coup d'œil mélancolique sur les alentours du château, où sous un ciel gris et brumeux se groupaient des montagnes hérissées de sombres forets de pins et de cyprès :
— Oh ! soupira-t-il, plût à Dieu que je ne fusse point né près du trône ! ou du moins que je ne fusse pas prince héréditaire ! Que je serais heureux î Par ma présence et mon autorité je dois comprimer de nouvelles révoltes des Gallois turbulents. Oh! pauvre prince que je suis! n'a-t-on pas fait de moi un prisonnier? ne suis-j^e pas forcé de chercher ma sécurité derrière des murs épais et d'y languir, au lieu de pouvoir voleter comme l'oiseau, par ci, par là et au gré de mon cœur? ^Les autres enfants de mon âge peuvent bien rester auprès de leur mère! Aussi ont-ils la liberté de
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sortir à (oui instant, crallcr où leur fantaisie les porte; tandis que moi, pour la moindre promenade que je fais, je suis réduit à m'enlourer d'une foule de gens armés? L'enfant du moindre charbonnier a plus de liberté que moi!... Que sert-il à l'oiseau d'avoir du grain en abondance quand il est prisonnier dans une cage? 11 n'y a rien de tel que la liberté ! Oli ! ma chère mère, que mon cœur aspire après toi, après mes sœurs et surtout après mon frère Richard !
Le prince appuya tristement la tète sur sa main en essuyant de l'autre deux grosses larmes. Dans ce moment la porte s'ouvrit, et le comte Rivers entra conduisant le jeune Warwick par la main
— Mon royal neveu, dit-il au prince qui s'était levé tout ému , j'ai le plaisir de vous présenter ici monsieur votre cousin le comte de Warwick. Dans notre solitude, une telle visite ne saurait être que doublement agréable, et certes, vous m'aiderez à lui faire oublier ce que ce séjour a de triste.
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L'accueil que le prince fit h Warwick fut aussi alTable que l'air dont celui-ci y répondit fut glacé et contraint.
— J'avouerai franchement, dil-il , qu'il n'entrait pas dans mon dessein d'importuner de ma visite monsieur mon cousin. J'ignorais même sa présence dans ce château, et je le croyais au sein de la vie bruyante et variée de la cour. Ma course n'avait d'autie but que de parcourir les campagnes sauvages du comté.
— Et vous vous exposez avec une si faible escorte au milieu d'une population sauvage et turbulente? demanda le comte Rivers; n'avezvous pas vu déjà à quels excès elle peut se porter? Tenez-vous sur vos gardes, comte !
— Un orphelin privé comme moi de son père et de sa mère n'a rien à espérer ni à craindre.
— Vous êtes orphelin? interrompit le prince; et l'intérêt le plus vif se peignit sur son visage.
— Oui, j'ai ce malheur, reprit Warwick d'un ton glacé. La haine la plus profonde se manifesla dans ses regards ; et il continua amère-
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ment : — Seriez-vous lo soûl ii iiinorcr ccUi ? Lorsque Dieu prive les petits enfauts de leuis parents, ceux-ci doivent se soumettre à la main du Tout-Puissant. Mais c'est une chose affreuse, quand...
— Moorveldt, mon digne précepteur, m'a dit, interrompit le prince, que rien ne se fait (jue par la volonté de Dieu. Le moindre oiseau môme ne saurait tomber du toit à moins que Dieu ne le permette !
Warwick sourit avec contrainte. — Celte croyance , dit-il , est un bon manteau pour les malfaiteurs; ils en couvrent leurs forfaits. xMon pauvre père
Le comte Rivers, piévoyant que cet entretien effleurait un sujet qui pouvait amener les plus fâcheuses discussions , vint l'interrompre brusquement par cette question : — Avez-vous vu, monsieur le comte, quelque échantillon de cette nouvelle invention, l'iniprimerie, que j'ai pris à tache de propager aussi en Angletcire? Tenez, voilà! Quels caractères élégants que ceux
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de ce psautier, qui a été imprimé par un habile nécromancien, Jean Gutenberg, de Mayence!
Bien que le comte de Warwick ne témoignai guère d'envie de pénétrer plus avant dans le secret de cette invention, et qu'en conséquence il ne répondit que d'une manière sèche ; le comte Hivers eut l'art d'étendre le fil du discours de manière à prévenir toute explication délicate. Appelé ensuite par un domestique, i! quitta les deux princes au moment où ils s'entretenaient de la chasse, des chiens et des chevaux qui partagent , avec l'homme , ce noble exercice.
Bientôt le comte Rivers s'occupa de faire servir un somptueux déjeuner, consistant en gibier, volaille sauvage, avec du vin de choix.
— A votre santé, mon cousin ! dit le prince en saluant amicalement Warwick. Celui-ci s'inclina en remerciant, et porta la coupe ciselée à sa bouche. Mais à peine y eut-il touché du bout des lèvres, qu'avec tous les signes d'épouvante et d'horreur, il la laissa loinher, en sorte que le
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vin qu'elle contenait alla ruisseler aux pieds du prince.
Warwick était devenu pale comme la mort. Ses lèvres murmuraient ; — C'est du vin de Malvoisie! Oh! ne savez-vous pas qu'il est dit dans la sainte Écriture : « Qu'on ne doit pas étouffer la petite brebis dans le lait de sa mère. »
Le prince , tout étonné , regarda fixement le visage effaré de son cousin : — Qu'avez-vous donc, lui demanda-t-il d'un air troublé ; est-ce que vous ne pouvez pas boire du vin ? C'est du malvoisie et non du poison !... ajouta-t-il d'un ton fâché.
Le comte ne répondit rien. Il marchait avec agitation dans la chambre; sa poitrine s'affaissait et se gonflait tour à tour comme oppressée sous un lourd fardeau. Enfin il s'assit.
— Mon royal cousin, dit-il, si, en effet, l'art de se déguiser vous est étranger, souffi ez, pour vous expliquer ma conduite, que je vous raconte en peu de mots une courte histoire :
« Un homme de bien qui jouissait d'une grande
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coiTtsidéralioii avait des ennemis qui, pour pr uvoir le perdre, lui tendirent toutes sortes de pièges. On savait qu'entre autres vertus il faisait grand cas de l'amitié et que, par conséquence, il était un défenseur empressé de ses fidèles serviteurs. C'est de ce coté qu'on chercha prise sur lui. A cet eflet on sut engager le roi à aller chasser dans le parc d'un des amis de notre personnage. Le prince y tua un chevreuil blanc d'une grande rareté et qui était chéri de son maître. Celui-ci, nommé Thomas Burdett, en apprenant ce qu'on avait fait, souhaita, dans son premier emportement, que les cornes du chevreuil tué se trouvassent dans le ventre de celui qui avait donné le conseil de la chasse au roi. Ces paroles proférées dans la colère coûtèrent la vie à Thomas Burdett. On le traduisit en justice, et des juges iniques le condamnèrent à la peine de mort. II fut exécuté à Tybiirn. — Un second ami de notre gentilhonune, John Stacy, prêtre, piofondément versé dans les mathématicfues et l'astionoiiiie, fut hienlôl après accusé de maléfice,
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appliqué à la loi lui e et eiiliii mis à mort. Profondément révolté de cette double injustice contre ses amis, l'homme honorable dont je nous parle s'en plaignit publiquement et donna ainsi dans le piège qu'on lui avait tendu. Le monarque se porta lui-même accusateur, et il se trouva un parlement assez lâche et assez vil pour le condamner. Or ce personnage était mon père le duc de Glarence ; son accusateur, le roi , était son propre frère et votre père, qui accorda, pour toute grâce, au condamné, de pouvoir choisir le genre de supplice. L'infortuné se fit noyer dans un tonneau de vin de Malvoisie. Eh bien! ne concevez-vous pas maintenant ma froideur envers vous? Ne voyez-vous point pourquoi ce . vin doit produire sur moi un effet pire que le poison ? Qu'auriez-vous fait, je vous le demande, à ma place? »
Wanvick pendant son discours était devenu pourpre d'émotion ; la figure d'Edouard, au contraire, s'était couverte d'une pâleur mortelle. Le jeune prince semblait au moment des'éxanouir;
Ö2 ij:s emams DÉDOUARD.
et sa consternation de ce qu'il venait d'entendre était si naturelle, queWarwick en acquit la conviction que son cousin ignorait les cruautés de son père. Pour la première fois, il se sentit porté sinon d'afTection du moins d'intérêt pour son parent ; et en même temps il eut la satisfaction d'avoir déprécié le meurtrier de son père aux yeux de son propre fils.
— Mon cousin, dit Edouard, en n'ouvrant qu'à demi ses lèvres tremblantes, dites-vous la vérité? Ne sont-ce point de faux amis , des conseillers perfides qui, par des calomnies, ont voulu rabaisser le roi dans votre estime ? '
— Demandez à votre oncle, le respectable comte Rivers, reprit Warwick-, il va vous confirmer mon récit.
En ce moment, Rivers rentrait dans la cliambre. Son front plissé faisait contraste avec l'accent affectueux qu'il prit pour aborder le jeune comte: — Eli l)ien ! monsieur et cher cousin, j'espère que vous avez fjiit lionneur au déjeuner, et que vous êtes dexonii p.n \i\ nolieiiôle. 11 faudra
ßdiii it Prieui eLMonxot,,rdin:
Vous voyez là répandu par terre tout le contenu de la coupe .
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donc, qu'à l'exemple des Arabes, nous vous défendions désormais à outrance envers et contie tous.
- — Vous vous trompez, reprit Warwick; a\ant de toucher à queUpie mets, mon cousin a voulu hoire à ma santé. J'allais lui faire raison ; mais c'était du vin de Malvoisie .'... et vous voyez là répandu par terre tout le contenu de la coupe.
Rivers changea de couleur. — N'importe, dit-il en reprenant sa contenance, quand même vous n'auriez rien mangé ni bu chez nous, nous saurons bien vous défendre contre tout le monde comme notre parent. Est-ce que vous vous sentiriez assez de courage, continua-t-il en souriant, pour soutenir avec nous un siège dans ce château, s'il le fallait?
— D'où vous vient cette idée singulière? répliqua War^vick, non sans quelque inquiétude.
— Je crains une trahison de cette tête béotienne, le shérif de Shropshire, répondit Rivers ; on vient de m'apprendre qu'il s'était rendu à Springword pour porter plainte contre \out^ à
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\ otre oncle, ou du moins pour lui annoncer votre présence à Ludlow. Quoique ce dernier ne soit arrivé à Springword que ce matin, et qu'il soit fatigué du voyage, il pourrait bien être ici dans deux heures. Vous n'avez cependant rien à craindre, vu que j'aimerais mieux lui refuser l'entrée de la citadelle que de vous laisser exposé au moindre danger. Que pensez-vous de lui ?
— Le duc de Glocester, dit Warwick avec amertume, est le tyran, le fléau de l 'Angleterre j ses crimes lui ont mérité ces noms. N'a-t-il pas une bosse qui est pleine du venin qu'il distille. Ce monstre n'est-il pas l'etTroi des familles?...
— Assez ! assez ! monsieur; n'abusez pas trop des lois de l'hospitalité. Si vous étiez en âge de vous défendre , je vous jetterais le gant pour avoir médit de mon cousin.
— Si l'on me laisse deux heures pour échapper à ce tigre, répondit Warwick, je n'hésiterai pas un moment à prendre la fuite ; et j'aime à croire (juc vous, comte, n'avez point le dessein de m'en empêcher. Aussi bien je dois le faire
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par reconnaissance pour votre bon accueil. Car, si j'acceptais la promesse que vous m'avez laite de me défendre contre le duc de Glocester, votre tête ne serait pas plus en. sûreté que celles de Thomas Burdett et John Stacy. Quoique je sois bien jeune, le malheur de ma famille m'a donné de l'expérience avant le temps et je vous conjure, vous et mon cousin, de vous tenir en garde contre le duc de Glocester, car il
— Vous pouvez garder vos avis, interrompit Rivers ; et d'abord prenez soin de votre personne. Vous êtes libre.
Alors le jeune comte prit congé de son cousin et se retira à cheval sans obstacle , conduit par Rivers et par une troupe armée qui le suivit assez loin. Le prince royal resta dans sa chambre, qu'il parcourait dans une pénible inquiétude. De temps à autre, il s'arrêtait pour attacher un coup d'œil terrifié sur la boiserie du plancher mouillée par le vin. Lorsque son oncle reparut, Edouard lui demanda d'abord : — Est-ce que vous connaissez, mon cher oncle, la raison poiii
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laquelle mon cousin ne voulait pas boire de ce vin?
Les regards suppliants du prince étaient fixés sur les lèvres de Rivers, car il ne désirait rien |)lus ardemment que d'apprendre la fausseté du récit de Warwick.
— Est-ce que le comte vous en a fait savoir la raison ? demanda Rivers avec embarras.
— Il l'a fait ; mais mon cœur n'ose Veti
croire ! Non ! la chose est impossible ! Mon
père Clarence fut son propre frère!
— -Prince! dit Rivers d'un ton grave, il n'est pas aisé d'être roi. Un roi doit être juste sans acception de personnes. Il doit faire exécuter les sentences que les tribunaux prononcent. Un Romain n'a-t-il pas fait mettre à mort ses propres lils pour avoir conspiré contre l'État? Ainsi plaignez votre père à qui le trône imposait l'accomplissement de devoirs si [)énibles.
Le prince avait caciié son visage. — 01»! mon cher frère Richard ! je pourrais un jour cire exposé à te faire ôter la vie ! Mon oncle, je ne veux
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jamais devenir roi , jamais ! — Il prononça très vivement ces dernières paroles.
Le comte, haussant les épaules, ne dit mot. Puis il s'approcha delà fenêtre, qui domiailsiir la ville de Ludlow.
— Warwick ne peut avoir entièrement tort, muimura-t-il ; et il se pourrait bien que Glocester fut un serpent qui cherche à gagner le trône par des tours et des détours sinueux au sein des ténèbres. C'est pourquoi veillons à notre sûreté.
Il quitta la salle en laissant le prince plongé dans de tristes pensées.