ALFRED DE LACAZE
Presque au centre du vieux Paris, dans le populeux quartier des halles, c'est-à-dire à Tune des extrémités de la vieille rue Traînée, rue longeant toute la partie sud de l'église Saint-Eustache, et qui n'existe plus aujourd'hui, Mlle Gfouin, sagefemme, avait élu domicile aii troisième étage d'une maison d'assez chétive apparence. Ce logis, qu'un espace de quelques mètres seulement séparait de l'abside de l'église, formait l'un des angles de ce carrefour étroit que de nos jours encore on nomme la Pointe-Saint-Eustache.
La scène par laquelle nous devons forcément commencer notre travail se passait vers les derniers mois de Tannée 1761.
Une pluie torrentielle, chassée par un grand vent d'équinoxe, fouettait à coups redoublés le
vitrage plombé des croisées de la demoiselle Gouin.
fcans la chambre la plus reculée des quatre pièces composant l'appartement de ladite demoiselle , trois femmes devisaient avec beaucoup d'animation de l'incident qui fait le sujet de ce livre. La plus jeune de ces femmes, Thérèse Levasseur, qui venait d'être délivrée de son cinquième enfant, causait sans le plus léger symptôme de fièvre ; elle était plutôt assise que couchée dans un grand lit à baldaquin. Cette femme, dont l'âge atteignait la quarantaine, était d'une constitution solide ; son tempérament, mêlé de sang, de Ijonphe et de bile, dénotait de primeabord une organisation infiniment plus musculaire que nerveuse. En elle, rien ne trahissait la moindre souffrance physique ou morale.
I — Pauvre petite ! que vas-tu .devenir ? disaitelle en contemplant avec amour la frêle créature qu'elle venait de mettre au monde, et qu'à son chevet la sage-femme emmaillottait pour la première fois.
Etendue dans un grand fauteuil, attisant le feu de la clieminée et ayant les pieds sur les chenets, la mère de l'accouchée répondit :
— Ce qu'elle va devenir!... Tu le sais bien.
Elle subira le sort de tes quatre premiers... Je voudrais tout de même savoir ce qu'ils sont de-
venus, tes autres... Que font-ils t Comme ils doivent être gentils. . . s'ils vivent I . . .
— Avec tout ça, interrompit la matrone, voilà qu il est bientôt huit heures, et le père ne vient pas. C'est, ma foi, bien la peine de fréquenter les princes, de faire parler de soi dans le monde entier, pour mettre ses enfants à Thôpital ! Quant à moi, je ne croirai jamais que. . .
Le bruit d'un carrosse qui roulait dans la rue, et qui bientôt s'arrêtait à la porte, coupa court aux médisantes suppositions de la vieille demoiselle.
— Ah! j'en étais sûre, moi, qu'il viendrait, mon Jean-Jacques, s'écria l'accouchée; oui-dà! s'il met ses enfants à l'hôpital, celui-là, c'est qu'il sait pourquoi : il me l'a dit plus de dix fois.
— Eh bien I pourquoi? demanda sa mère.
■— Est-ce que je le sais? je ne comprends seulement pas la moitié de ce qu'il me dit.
— Alors, ne dis pas que tu sais. Tu sais mettre au monde les enfants qu'il te fait, puis, voilà tout.
Ici, un violent coup de sonnette retentit dans l'appartement, et, presque aussitôt, Jean-Jacques Rousseau, entrant tout essoufflé, se précipita plutôt qu'il ne courut vers le lit où Thérèse lui tendait les bras.
Après un moment consacré à d'étroits embras-
sements, à de silencieuses eiSiisions, le philoso^ phe, s'arrachant du sein de Thérèse, dit en se jetant sur une chsiise :
— Allons, prends patience; tout va bien. J'espère que nous te reverrons à Mont-Louis la semaine prochaine. Nous irons au Petit-Château ; mais tu n'y retrouveras plus ni le duc ni la duchesse, ils sont revenus aujourd'hui même. Ce cher duc ! il a eu la complaisance de me prêter son carrosse...; je ne dois point en mésuser en faisant trop attendre ses gens ; ces pauvres diables ! ils sont trempés jusqu'aux os. Quel temps! quel temps I reprit-il en se levant et marchant à grands pas dans la chambre.
En 1761, Jean-Jacques Rousseau frisait la cinquantaine. H était, à l'époque où nous en sommes, l'écrivain dont on parlait le plus à Paris. Les œuvres musicales de cet homme, sa singulière misanthropie, ainsi que l'immense succès de sou livre, la Nouvelle Héloïse, mais plus encore ses platoniques amours avec Mme d'Houdetôt, toutes, ces causes réunies en avaient fait une personnalité que tous les gens du monde, tous les riches désœuvrés recherchaient avec ime avide curiosité. Vêtu d'un juste-au-corps de drap noir et d'une culotte de soie, chaussé de souliers à boucles d'argent et coiffé du tricorne traditionnel, Rousseau portait, avec l'épée au côté, le tout avec
aisance. Toutefois, comme les grands qui le choyaient, il n'avait point un soin excessif de sa personne, car son jabot, ses inanchettes et ses bas blancs étaient loin d'être d'une blancheur et d'une propreté irréprochables. Du reste, c'était là le moindre de ses soucis. De taille moyenne, et déjà ridé par des chagrins plus imaginaires que réels, cet illustre écrivain, qui n'avait plus que quelques mauvaises dents, n'eût pas prévenu en sa faveur sans la régularité d'un angle facial parfiiit, la finesse expressive de ses regards et de ses sourires. Cependant, comme il l'a dit luimême, nous le répétons, il avait la jambe bien faite, et jamais Jean-Jacques n'a pensé que sa personne physique fiit par trop désavantageusement partagée.
Or, voyant ce papa quelque peu étrange, pour ne pas dire plus, se disposer à sortir sans vouloir donner d'autres explications dans un cas aussi grave, MUç Gouin, ayant toujours l'enfant dans ses bras, dit en se plaçant résolument devant la porte :
— Vous vous en allez déjà, monsieur Rousseau ! vous repartez comme vous êtes venu ; cela, sans même accorder une simple caresse à ce cher petit ange! Ah ! àh ! c'est bien joli de votre part, bien digne de vos grands airs. J
A cette apostrophe lancée à brûle-pourpoint.
notre philosophe, qui se promenait à grands pas, s*arrêta tout court ; puis il courut à l'enfant, dont il prit la tête dans ses mains. Après Favoir longtemps considérée dans une attitude moitié sentimentale et moitié hébétée, il posa un silencieux baiser sur chacune des joues de la petite fille. Bientôt, réprimant deuxlarmes hirtives en faisant une grimace, il tourna irrévérencieusement sur ses talons ; puis alla s'asseoir sans prononcer une seule syllabe.
^ — Ainsi, reprit la sage-femme restée debout devant la porte et berçant l'enfant dans ses bras, ainsi, monsieur Rousseau, pour celui-ci, vous ne faites rien de moins, rien de plus que pour le dernier?. . . Vous n'écrivez pas même un simple chiffre pour le reconnaître au besoin. Votre servante doit tout simplement, comme par le passé, aller jeter cette créature de votre fait dans le tour des enfants abandonnés, et il n'en sera plus question. Elle vivra ou mourra sans que vous vous occupiez plus d'elle que si elle n'avait jamais vécu ; enfin, comme il plaira à Dieu, n'est-ce pas, monsieur Rousseau?...
— Oui, chère demoiselle, se hâta de répondre l'homme de lettres, oui, comme il plaira au Créateur. Certes, vous pouvez m'en croire, moins qu'un autre, je n'ai l'idée de contrecarrer les volontés de Dieu ; ce qu'il fait est bien fait; je dirai
plus, tous les maux qui affligent rhumanité ne lui viennent que d'elle-même. Or, s'il est vrai que Dieu m'ait donné la pensée d'abandonner mes enfants, c'est que, probablement, il ne veut pas que ces chères âmes soient liées en rien à ma destinée, à ma vie, à moi, Rousseau, vie qui n'a été, n'est encore et ne sera jamais qu'un long tissu de misères.
— Bah ! bah ! c'est par pure avarice, c'est pour ne pas nourrir vos enfants que vous les mettez à Fhôpital; voilà tout ce que c'est, grommela entre ses dents la mère Levasseur en continuant de tisonner le feu.
— Par avarice, madame!... Oh! est-il avare celui qui, travaillant depuis vingt-cinq ans, n'a pas un morceau de pain assuré, un toit qui lui appartienne pour abriter sa tête et mourir tranquille î J'en appelle à vous-même, madame Levasseur, est-il avare celui qui, depuis quinze ans, a nourri sans rien faire, non-seulement vous, mais votre mari, votre fille, ma femme et tous vos autres enfants t. . . Dites encore que je suis un avare, et du moins vous ne mentirez pas, car je supprimerai votre pension du coup. "Vous pourrez alors aller voir si Grimm et Diderot, qui vous inspirent ces belles idées, vous compteront trois cents livres par an pour avoir le plaisir de faire médire d'eux et de leurs bienfaits.
— Quoi! quoi! alors, sivousn êtes pas un avare, vous êtes un fou, parce qu m galant homme ne met pas ainsi tous ses enfants à l'hôpital.
— Fou, soit, si vous le voulez ; mais, je vous le répète pour la dernière lois, jamais mes enfants ne sauront quel homme a été leur père. Oui , quoi que vous fassiez, quelle que soit la pensée de Mme la maréchale, je ne le veux pas, entendez-vous, je ne le veux pas ; j'ai mes raisons pour cela, iet ces raisons, si je ne vous les jette point à la face, c'est par simple pitié pour vous et les vôtres. Êtes-vous en état de me comprendre î... — Ces pauvres enfants! reprit-il après une pause, ne seraient-ils pas bien partagés s'ils se nommaient, les uns Pierre ou Joseph, les autres Marthe ou Jeanne Rousseau!... Vraiment! il me semble les voir en jaquettes ou en cotillons, crottés jusqu'à l'échiné et marchant, marchant toujours dans ce cloaque qu'on nomme Paris ; allant par ci, courant par là, sans rencontrer ni feu ni lieu, et traînant, au lieu de le porter, ce malheureux nom de Rousseau ! Par la mémoire de ma mère morte en me mettant au monde, non, mille fois non, je ne reconnaîtrai point mes enfants. D'ailleurs, comme dit le proverbe : «Le bon chien se fait de lui-même. « Ne comptant point sur leur prochain, mes enfants compteront du moins sur eux. Sans nom, ils tiendront à hon-
— tf —
neur de s*en faire un. S'ils pensent jamais à leurs père et mère, eh bien ! chacun d'eux se dira : « Hélas ! les bons auteurs de mes jours vivent dans la misère, " ou «Dieu les a rappelés à lui. » Et dans leur noble simplicité, ils prieront ce Dieu pour moi et pour Thérèse. Oui, consolés, grandis par leur propre estime, les cinq enfants de J.-J, Rousseau ne verront que des frères dans leurs semblables en souffrances. Ils seront plus près de la nature que je ne lai jamais été ; ils accompliront leurs devoirs sociaux; ils travailleront honnêtement, et, fiers de leur dignité, ils seront plus que d'autres utiles à la société, par cette raison seule qu'ils n'auront jamais compté sur elle. Non, non, je ne veux point que mes fils aient jamais à rougir de leur père ; car, après tout, vous ne l'ignorez point, mesdames, je ne suis, et cela par le fait de la fatalité, je ne suis, moi J.-J. Rousseau, qu'un malheureux rêveur, qu'un indigne parasite, ou bien encore, si vous ne me comprenez pas assez, qu'un pique-assiette de la pire espèce; ou plutôt, pour mieux me faire comprendre de vous, qu'un véritable mendiant, oui, mesdames, mais un mendiant du grand monde. j
Lorsque ce beau discours , débité avecun ton plein ^ d'assurance et tout d'une haleine, fut enfin terminé, les trois femmes virent ce père passable^
ment excentrique, se lever précipitamment, cou* rir, poser dix louis sur la cheminée et sortir sans autre explication , et même sans saluer pcr* Bonne. 1
— Vous voyez bien qu'il sait pourquoi il met ses enfants à l'hôpital, s'écria Thérèse dès que son futur époux fut sorti.
Encore sous le poids de l'argumentation du philosophe, ou, plus encore peut-être sous celle des dix louis d'or, la sage-femme et la mère Levasseur ne répondirent chacune qu'en hochant la tête en signe d'incrédulité.
Au point de vue de la morale la plus simple, ces raisons de Rousseau n'étaient que spécieuses ; il n'en pensait même pas un mot. Toujours éloquent lorsqu'il s'agissait de défendre les intérêts de son orgueil, cet homme paradoxal, qui ne pouvait se résigner à croire qu'il eût failli une fois en sa vie, eût été capable d'écrire un livre magnifique sur la nécessité pour tout bon citoyen de metire ses enfants à l' hôpital. Ne pas reconnaître une erreur évidente, c'est s'en déclarer le champion. Ainsi fit Rousseau. Ayant commis une première faute, il préféra faire de cette faute, afin de ne pas se l'avouer, un crime de lèse-société en la perpétuant. Cependant la logique et la conscience de cet homme de bien étaient trop pures, trop mathématiques , pour qu'elles ne
triomphassent point parfois de ses sophismes. Alors notre moraliste succombait à des défaillant ces qui l'irritaient au lieu de le guérir. Néanmoins, son imagination toute-puissante reprenant le dessus , il put se faire durant trente ans une conviction personnelle de stoïcisme. Cette conviction dura jusqu'au moment où, près de mourir, il écrivit enfin, éclairé par la vérité, la page suivante de ses Confessions :
M Cette table (une table d'hôte) assez nombreuse " était très gaie sans être brillante, et l'on y po- " lissonnait sans grossièreté. Le vieux comman- « deur avec tous ses contes gras, quant à la sub- H stance, ne perdait jamais sa politesse de la " vieille cour, et jamais im mot de gueule ne sor- H tait de sa bouche qu'il ne fut si plaisant, que » des femmes l'auraient pardonné. Son ton ser- » vait de règle à toute la table ; tous ces jeunes H gens contaient leurs aventures galantes avec »' autant de licence que de grâce, et les contes de » filles manquaient d'autant moins, que le ma- H gasin était à la porte, car l'allée qui menait '* chez Mme La Selle était la même où était la » boutique de la Duchapt, célèbre marchande de » modes, qui avait alors de très jolies filles, avec H lesquelles tous nos messieurs allaient causer ». avant ou après dîner. Je m'y serais amusé H comme les autres, si j'eusse été plus hardi. 11
M ne fallait qu'entrer comme eux ; je n'osai ja-
» mais. Quant à Mme La Selle, je continuai d'y
" aller manger assez souvent après le départ
" d'Altuna. J'y apprenais des foules d'anecdo-
'» dotes très amusantes, et j'y pris aussi peu à
» peu, non, grâce au ciel, jamais les mœurs, mais
»' les maximes que j'y vis établies ; d'honnêtes
» personnes mises à mal, des maris trompés, des
" femmes séduites, des accouchements clandes-
" tins étaient là des textes ordinaires, et celui
" qui peuplait le mieux les Enfants-Trouvés était
» toujours le plus applaudi. Cela me gagna ; je
« formai ma façon de penser sur celle que je
" voyais en règne chez des genè très aimables, et
" je médis : puisque c'est l'usage du pays, quand
" on y vit on peut le suivre ; voilà l'expédient
" que je cherchais. Je m'y déterminai gaillar-
»» dément, sans le moindre scrupule ; et le seul
»» que j'eus à vaincre fut celui de Thérèse, à qui
»' j'eus toutes les peines du monde à faire adopter
» cet unique moyen de sauver son honneur. Sa
" mère, qiri de plus craignait ce nouvel embarras
•» de marmailles, étant venue à mon secours, elle
» se laissa vaincre. On choisit une sage-femme
» prudente et sure appelée Mlle Gouin, pour lui
»♦ confier ce dépôt, et, quand le temps fut venu,
»» Thérèse fut menée par sa mère chez la Gouin,
•' à la pointe Saint-Eustache. J'allais l'y voir
» plusieurs foîs, et je lui portais un chiffre que " j'avais fait à double sur deux cartes, dont une »» fiit mise dans les langes de lenfant, et il fat » déposé parla sage-femme au bureau des Enfants- »' Trouvés, dans la forme ordinaire. L'année sui- « vante, même inconvénient et même expédient, " au chiffre près, qui fat négligé. Pas plus de ré- « flexion de ma part, pas plus d'approbation de " celle de la mère; elle obéit en gémissant. On. " verra successivement toutes les vicissitudes que » cette fatale conduite a produites dans ma façon » de penser, ainsi que dans ma destinée. »»
Cette longue citation était de rigueur ; elle devait forcément être placée ici. Cependant, dorénavant, nous nous abstiendrons de citer des documents de cette longueur. Dans le cours de cette histoire, ce ne sera plus de J.-J. Rousseau qu'il sera question, mais de ses cinq enfants trouvés et perdus dans le tourbillon de cette société si tourmentée du XVIIP siècle.
Revenue de l'étonnement où l'avait laissée la péroraison du père, Mlle Gouin reprit l'enfant qu'elle avait déposée sur le lit, et dit après avoir ordcmné à sa servante d'aDer chercher un fiacre :
— Cet homme parle tout de même comme un livre. Avez-vous entendu?
— Pardienne ! reprit la mère Levaaseur, c'est ebn état d'en faire, des livres.
— Allons, alloos! Gotton va revenir avec le fiacre, dépêchons-nous. . . Eh ! la mère Levasseur, laissez donc ces louis là, s*il vous plaît î...
— Oh ! v*là-ti pasi est-ce qu on ne peut seulement pas y toucher à présent?
— Tiens ! certainement, c'est pas à vous. . . Et l'accoucheuse s'élança vers la cheminée,
prit les louis, les compta et s'écria avec un accent de fureur mal concentrée :
— Mère Levasseur ! !
— Bah ! est-ce que je suis une voleuse à présentl
— Je ne dis pas ça, mais M. Rousseau ne m'aurait pas donné neuf louis; il m'en aurait donné dix, ou douze encore... Il n'y en a bien que neuf. . .
— Pardi ! qu'est-ce que ça me fait ? . . . Fouillezmoi, si vous croyez quejevous ai volée. Des louis. . . M. Rousseau y fait bien attention à ce qu'il en donne. . . Quand il n'en a plus, il n'a qu'à en demander aux princes.
— Enfin! neuf louis, c'est tout de même bien drôle ce compte-là. Oh ! vous savez bien, mère Levasseur, que je n'en mourrai pas, mais...
Un vagissement perçant et prolongé fit taire les commères et les rappela à elles-mêmes.
— Donnez-moi la petite , dit Thérèse d'une voi^ dolente, donnez*la-moi que je l'embrasse
encore une fois. Mon Dieu ! mon Dieu ! je serais.---' si heureuse de la garder. Oh! qu'elle-estgentille ! qu elle est gentille ! petit chiffon, va ! Je ne sais pas tout de même pourquoi on est malheureux comme ça?...
— A la grâce de Dieu! dit la mère Levasseur ; finissons-en.
Alors, par un accord tacite, et comme si elles n'eussent jamais fait autre chose que cela, ces trois femmes procédèrent machinalement à l'opération qu'elles nommaient la marque.
Ayant tiré une lancette de sa trousse, la sagefemme, qu'éclairait la mère de l'accouchée tenant une chandelle, la sage-femme, disons-nous, pratiqua sous la nuque de l'enfant une large incision en forme de croyc. Cette entaille, assez profonde et très large, ne fut point opérée, comme on peut le penser, sans faire jeter de nouveaux cris à la pauvre petite.
— Tant pis ! M. Rousseau dira ce qu'il voudra, moi je ne veux plus faire d'enfants; tout ça me feit trop de mal! s'écria Thérèse.
— Bah ! bah ! nous verrons bien ; les femmes disent toujours comme ça, puis. . . Ah ! cette fois Mmes d'Ëpinay et Dupin seront satisfaites. La plaie est fort apparente et très cicatrisable, reprenait Mlle Gouin.
— Mesdames, le fiacre est en bas; mais je
VOUS avertis qu'il pleut à verse, dit la servante en entrant.
Quoique peu nerveuse et déjà habituée à voir ainsi disparaître ses enfants aussitôt qu'ils étaient nés, Thérèse ne s'en lamenta pas moins quand le moment de la séparation fut venu.
— Ma fille ! ma fille ! que je l'embrasse encore, ne cessait de répéter la malheureuse mère.
— Diantre ! puisqu'elle est marquée votre fille, c'est pour la reconnaître, peut-être bien, répliqua Mlle Gouin en passant son caraco.
Cinq minutes s'étaient à peine écoulées, que la sage-femme, accompagnée de la mère Levasseur, et portant l'enfant dans ses bras, disait au cocher en montant en fiacre :
— Je vous prends à l'heure. Voici un petit écu d'arrhes. Vous nous conduirez d'abord me Coq- Héron, hôtel Dupin; ensuite, vous irez grand train place du Parvis-Notre-Dame, et vous arrêterez à vingt pas de l'hospice des Enfants-Trouvés .
Le fiacre partit.
Tels furent, sans plus de commentaires, les premiers pas dans la vie dtt dernier enfant de Jean- Jacques Rousseau.
Le 5 juillet 1778, une nombreuse société rassemblée sur la terrasse du château de la Chevrette, près de Montmorency, écoutait, assise et recueillie, madame la châtelaine, comtesse d'Epinay, lisant quelques chapitres de son livre : les Conversations d'Emilie.
De cette terrasse élevée , qu'ombrageaient le chèvrefeuille et d'autres plantes grimpantes, la vue planait sur une assez belle perspective.
D'abord, c'étaient Deuil et Groslay apparaissant sur le premier plan ; ensuite venaient, moins rapprochés, Montmagny et Saint-Denis, avec la flèche élancée de sa basilique; puis, au lointain, dans une foi-me indécise, le regard entrevoyait les faubourgs du nord de Paris, dessinant leurs
ombreuses silhouettes dans la fumée qui s*exhalait de la grande ville.
Cette société, nous pourrions dire ce cercle de Mme d'Epinay, où les hommes dominaient par le nombre, était composée de presque tout ce qui restait à cette époque d'encyclopédistes et de philosophes de la coterie du baron d'Holbach. Le plus jeune de ces vénérables penseurs comptait au moins cinquante ans.
La lecture terminée, le patriarche des encyclopédistes, Diderot, laissant ses mains appuyées sur le pommeau de sa canne, dit, en faisant un signe de tête affirmatif :
— C'est le cas, en ce moment ou jamais, de citer im adage populaire : nous n'avoTis rien perdu jxmr attendre. Madame, ce mode de coi# versation est on ne peut plus délicatement écrit. C'est, à cet égard, et mon sentiment et ma conviction.
— C'est aussi mon avis. Avouez, messieurs, qu'une femme seule pouvait être l'interprète dé sentiments aussi délicats, aussi exquis, répliqua Mme d'Houdetot, d'un ton naturel et simple.
— Le style en est d'une grande pureté, je ne puis le nier, mais il y a des longueurs, murmura le vieux favori de la comtesse, M. Grimm, l'AUel'allemand.
— Je n^accepte point cette critique. Les con-
versations écrites n'étant que le développement de pensées purement morales, l'auteur ne pouvait donner à des pensées la vivacité, la précipitation d'une mise en scène, qui n'ont de mérite que dans la comédie.
— Telle est ma façon de penser. Je veux être vrai avant que d'être galant.
—J'approuve le jugement de Grimm, repartit Mme d'Epinay . Toutefois, permettez-moi de
—Permettez-moi de vous présenter mes hommages, mesdames et messieurs, j'ai bien l'honneur, dit en s'inclinant un nouveau venu, le marquis de Saint-Lambert.
— Ah! c'est vous, marquis! vous êtes bien aimable de m'avoir tenu parole. Mme d'Houdetot désespérait déjà de vous voir ce soir. Eh bien ! quoi de nouveau?
— On parle sérieusement de reculer les barrières de Paris ; mais ce n'est qu'un projet. Ce qui est plus certain, c'est la mort de ce pauvre Rousseau, YOurs, comme vous l'appeliez, ma-^ dame la comtesse.
— Est-ce possible t que nous dites-vous làt
— La vérité. Le procès-verbal parle d'une apoplexie séreuse, mais la généralité des gens qui l'approchaient parle d'un suicide : on ne sait aujuste.
Après deux minutes de silence, temps pendant
lequel les asslbtaiits eurent le loisir de faire leurs réflexions sur l'instabilité des choses humaines, Diderot prit la parole.
— • De qui tenez-vous' la nouvelle, mon cher Saint-Lambertî
— De Thérèse elle-même. Elle arrivait d'Ermenonville ; je viens de la voir chez Mme de Boufflers Ah ! j'oubliais
— Ainsi frappe la grande loi d'égalité ! Il faut philosophiquement en prendre son parti. Dans quelques années, messieurs et mesdames, nous serons tous allés rejoindre notre ami Jean-Jacques.
— Eh! qu'importe la mort du corps, si nous possédons une conviction parfaite de l'immortalité de l'âme, répartit, en se tournant vers d'Alembert, qui n'avait encore rien dit, le bon curé de Deuil.
— O philosophes ! vous voilà sur votre terrain de prédilection, c'est bien; mais seriez-vous assez complaisants pour me laisser finir ma phrase i demanda Saint-I-ambert en riant.
— Quelle phrase? Qu'est-ce qui vous empêche?
dites.
— Vous savez tous, je crois, qu'à la sollicitation de Mme lajnaréchale de Luxembourg, qui désirait retirer des Enfants-Trouvés le fils aîné de Rousseau, cdui-ci lui remit le double du chiffre
dont l'autre partie avait été déposée dans le^J langes de l'enfant. Ce chiffre, après plusieurs visites infructueuses qu'elle rendit aux directeurs des hospices, Mme de Luxembourg le remit ù La Roche, son valet de chambre, afin de poursuivre les recherches. On r'ouvrit donc les registres de l'assistance publique ; mais La Roche, ne trouvant rien, rendit le chiffre à Mme Levasseur mère, qui le remit à sa fille, et finalement, de fil en aiguille, comme on dit, nous tenons un monsieur Rousseau. C'est une très vieille religieuse qui, en changeant d'hospice, l'a fait découvrir. Vraiment l'amour maternel pouvait seul guider Thérèse dans un tel dédale; ne le pensezvous pas?
— Oh! quelle étonnante histoire ! s'écria madame d'Houdetot ; mais enfin , où a-t-on retrouvé cet enfant î
— A la manufacture de porcelaine de Sèvres, dont Pierre Garrot est l'un des premiers artistes peintres.
— Eh ! marquis, ce garçon, l'avez-vous vuî le connaissez-vous î
— Si je le connais ! sans doute ; je l'ai rencontré chez Mme de Boufflers avec Thérèse, sa, mère; c'est un charmant garçon, sur mon honneur!
— Vous me ramènerez , je veux le connaître,
le pousser, dit avec une pétulance toute juvénile la vieille Mme d'Epinay .
— Parbleu ! il est ici , il est même la cause que je suis un peu en retard.
— Iciloùdonc iciî
— A l'Ermitage. Tout à l'heure vous faisiez céans vos réflexions philosophiques ; lui, il faisait les siennes au fond du parc, dans la masure qu'habita son père.
— Mais pourquoi n'est-il pas monté avec vous! quelle idéeî...
— Voici. En causant avec lui, chez Mme de Boufflers, je ne tardai point de m'apercevoir que ce garçon ne manquait ni d'instruction ni d'mtelligence. Laissant donc de côté l'étiquette et l'usage du monde, j'offris à notre jeune homme de m'accompagner jusqu'ici, de monter en carrosse avec moi. Pour le décider à quitter Thérèse, je fus en quelque sorte forcé de lui dire vos noms et d'affirmer que vous étiez tous les plus cliauds, les plus anciens amis de Jean- Jacques ; alors seulement il a bien voulu m'accompagner. Comme nous causâmes beaucoup chemin faisant, Pierre Garrot me plut. Or, je parlais, je crois, de mes relations avec son père, lorsque arrivant à l'encoignure du parc, je lui montrai le pavillon : Voilà l'ermitage qu'habita l'homme illustre auquel vous devez le jour, dis-je; aussitôt, mon
compagnon mit la tête à la portière et se tut; mais dès qu'il eut mis pied à terre, il voulut courir à TErmitage.
— Je comprends ce sentiment de curiosité. Il dénote un cœur bien né. Messieurs et mesdames, reprit la comtesse, allons faire un tour de parc ; nous en avons tout le temps d'ici à souper. Je suis aussi curieuse de savoir ce que ce jeune homme fait à l'Ermitage, que je l'étais autrefois de savoir ce qu'y faisait son père. . . Un enfant trouvé ! ce sera le premier que j'aurai vu de ma vie.
— Tout beau ! madame ! Vertubleu ! se hâta de répliquer Diderot, quelle étincelle vous a frappée? Si l'on ne vous voyait pas, on pourrait croire que vous venez de rajeunir de quarante ans; comme vous vous enflammez ! Il me semble , pourtant, qu'avant d'aller se jeter à la tête du premier venu, nous ne ferions point mal de réfléchir. D'abord, marquis, un mot. Dites-nous ce qui prouve que votre Garrot , comme vous le nommez, que votre protégé, enfin, soit bien effectivement le fils de notre immortel ami?
— Bon ! à vous dire la vérité, je n'ai nullement pensé à cela.
— Ainsi, vous avouez que l'idée d'une enquête préalable ne vous est pas même, venue à l'esprit?
le pousser, dit avec une pétulance toute juvénile la vieille Mme d'Epinay .
— Parbleu ! il est ici , il est même la cause que je suis un peu en retard.
— Ici? où donc iciî
— A rErmitage. Tout à l'heure vous faisiez céans vos réflexions philosophiques ; lui, il faisait les siennes au fond du parc, dans la masure qu'habita son père.
— Mais pourquoi n*est-il pas monté avec vousî quelle idée!.. .
— Voici. En causant avec lui, chez Mme de Boufflers, je ne tardai point de m'apercevoir que ce garçon ne manquait ni d'instruction ni d'mtelligence. Laissant donc de côté l'étiquette et Tusage du monde, j'offris à notre jeune homme de m'accompagner jusqu'ici, de monter en carrosse avec moi. Pour le décider à quitter Thérèse, je fus en quelque sorte forcé de lui dire vos noms et d'affirmer que vous étiez tous les plus chauds, les plus anciens amis de Jean- Jacques ; alors seulement il a bien voulu m'accompagner. Comme nous causâmes beaucoup chemin faisant, Pierre Garrot me plut. Or, je parlais, je crois, de mes relations avec son père, lorsque arrivant à l'encoignure du parc, je lui montrai le pavillon : Voilà l'ermitage qu'habita l'homme illustre auquel vous devez le jour, dis-je; aussitôt, mon
compagnon mît la tête à la portière et se tut; mais dès qu'il eut mis pied à terre, il voulut courir à TErmitage.
— Je comprends ce sentiment de curiosité. Il dénote un cœur bien né. Messieurs et mesdames, reprit la comlesse, allons faire un tour de parc ; nous en avons tout le temps d'ici à souper. Je suis aussi curieuse de savoir ce que ce jeune homme fait à l'Ermitage, que je l'étais autrefois de savoir ce qu'y faisait son père. . . Un enfant trouvé ! ce sera le premier que j'aurai vu de ma vie.
— Tout beau ! madame ! Vertubleu ! se hâta de répliquer Diderot, quelle étincelle vous a frappée 1 Si l'on ne vous voyait pas, on pourrait croire que vous venez de rajeunir de quarante ans; comme vous vous enflammez ! Il me semble , pourtant, qu'avant d'aller se jeter à la tête du premier venu, nous ne ferions point mal de réfléchir. D'abord, marquis, im mot. Dites-nous ce qui prouve que votre Garrot , comme vous le nommez, que votre protégé, enfin, soit bien effectivement le fils de notre immortel ami?
— Bon ! à vous dire la vérité, je n'ai nullement pensé à cela.
— Ainsi, vous avouez que l'idée d'une enquête préalable ne vous est pas même, venue à l'esprit?
•*- En elïet, je l'avoue.
— Eh bien ! pour mon compte, je ne tiens nullement à faire connaissance avec votre monsieur Garrot, si vous n*avez aucune autre preuve à me donner de son identité.
— Des preuves ! il vous les donnera lui-même.
— Quelles preuves me donnera-t-il?
— En faut-il d'autres que les chiffres en question, chiffres qui se rapportent exactement?
Cette preuve, mon protégé la possède. ^
— Je serais curieux de confronter ces chiffres. Jean-Jacques les a écrits devant moi , il y a de cela vingirneuf ou trente ans, je crois. . .
— Et moi, interrompit Mme d'Epinay, je gnlle de voir ce jeune homme, le fils de mon pauvre ours; il nous racontera son histoire à table. Allons à sa rencontre.
— Allons, répéta-t-on.
On se leva péniblement. Chacun des membres de cette académie caduque chercha son compagnon: par une vieille habitude, on s'accoupla deux par deux; et tous, bras dessus, bras dessous, descendirent les marches du perron, devisant de choses et d'autres, comme de vieux amoureux qu'ils étaient.
Cette caravane de vieillards, dont les lances se mouvaient beaucoup plus facilement que les jambes, atteignait à peine l'entrée du jardin, que
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déjà elle 'se trouvait tout naturellement face à face avec un grand jeune homme aux cheveux châtains.
— Bon ! c'est lui ! dit Saint - Lambert. Et quittant le bras de Mme d'Houdetot , pour prendre la main de l'étranger, il reprit : Messieurs et mesdames je vous présente mon jeune ami, Pierre Garrot, le fils aîné de l'immortel J.-J. Rousseau.
La société tout entière s'inclina. Le jeune honmie , lui , saluai fort courtoisement , son chapeau à la main, mais sans trop plier Téchine cependant; il n'avait pas encore contracté cette disgracieuse habitude du grand monde.
— Nous allions à votre rencontre , monsieur, dit en s'inclinant une seconde fois Mme d'Épinay ; nous osons espérer que vous daignerez accepter l'invitation à souper d'une vieille amie de votre père.
— J'accepte votre obligeante invitation , madame; toutefois, je vous l'avoue, il ne fallait pas moins pour m'y décider que ce titre d'amie de mon père. Simple ouvrier dans une manufacture, je ne possède qu'une bien minime part du temps qui s'écoule ; et ma mère. . .
— Je vous comprends... mais, monsieur, je suppose que vous ne voudriez pas que de bons tuteurs reperdissent de suite un enfant à peine
retrouve. Allons, donnez-moi le bras, je vais faire hâter le souper; ce soir, mais ce soir seulement , je vous permettrai de vous en retourner avec Saint- Lambert.
Et, procédant par l'exemple, Mme la comtesse d'Épinay reprit le chemin du château.
Pierre Garrot était plus bel homme qu'il n'était beau garçon. Ses traits irréguliers, mais fins, s'harmoniaient parfaitement avec la mate blancheur de son teint. Ses cheveux sans poudre, sa mise, aussi riche qu'elle était simple, donnait à sa tournure dégagée ime désinvolture pleine de grâce et de naturel.
Lorsque les hôtes du château entrèrent au salon, la châtelaine, quittant le bras de son cavalier pour aller donner quelques ordres, s'approcha de Diderot et lui dit à l'oreille :
— 11 a infiniment d'esprit, prenez garde !
— Ah ! diable ! voyons ça.
Et, sans plus tarder, l'encyclopédiste reprit tout haut :
— Monsieur Garrot, Mme d'Épinay vient de ra'affirmer que vous avez infiniment d'esprit, que j'aie à prendre garde. C'est, à mon avis, le plus bel éloge que la comtesse ait jamais fait d'un homme. Qu'en pensez-vous î
— Pardon, monsieur; veuillez d'abord, je vous prie, me dire à qui j'ai l'honneur de parler.
— A Diderot, le plus ancien ami de votre père.
— Ah ! merci ! je vous connïiis depuis plusieurs années, monsieur; je vous connais depuis la publication de votre article peinture dans Y Encyclopédie, Agréez mes remercîments bien sincères pour les notions précieuses que j'ai puisées dans cet article sur l'art que je professe.
- — Bien ! cette façon indirecte de donner raison à Mme d'Épinay est de très bon goût, jeune homme, de meilleur goût, je vous assure, -que celui de votre nom. Qui diable a pu vous donner ce vilain nom de Garrot?
— J'étais trop jeune lorsqu'on m'a baptisé pour qu'il me soit possible aujourd'hui de me souvenir de cette particularité. Pourtant ce nom de Garrot, très peu euphonique, je l'avoue, nie paraît, ne vous en déplaise, tout aussi harmonieux que celui de Diderot. Ne pensez-vous pas comme moi?
Voyant im sourire effleurer les lèvres de ses vieux accolytes et Grimm rire de tout son cœur, le philosophe reprit gaîment :
— Peste ! vous avez , monsieur Pierre , les rieurs de votre côté. Mme d'Epinay avait décidément raison. La cloche sonne; allons souper.
On se mit donc à table.
Aux conversations près, disons-le d'abord, ce souper, dont nous ne pensons pas qu'il soit utile
de parler plus longtemps, ressemblait à tous les soupers d'apparat que faisait la noblesse de l'époque en question. Ce ne fut qu'au dessert, vers l'heure à laquelle les lampes furent allumées, que Mme d'Epinay, feisant semblant de se raviser, dit en se retournant vers son nouvel invité :
— Monsieur Garrot, croyez-vous qu'un prêtre quelconque ait plus d'autorité morale que j'en puis avoir?
— Expliquez-vous, madame, si vous désirez que je vous réponde sincèrement.
— Vous avez encore raison. Eh bien ! en deux mots, je vous débaptise de votre nom, du nom de Garrot , de Garrot seulement. Pour moi , pour nous tous ici présents , vous vous appellerez Pierre Rousseau. Votre personne plus encore que vos chiffres nous a donné une certitude assez profonde de votre identité; je dis identité, pour me servir de l'expression de Diderot, qui nous écoute. Or, Jean-Jacques Rousseau ne m'ayant jamais rien refusé, j'attends la même complaisance de son fils, Pierre Rousseau.
— J'attends également, j'attends toujours pour vous répondre, madame.
— En ce cas, contez-nous votre histoire.
— Mon histoire! Pardieu! la voici, madame; elle est aussi simple que brève. Écoutez :
Les premiers jours dont je me souvienne s*é-
coulèrent dans un petit hameau dépendant de la commune de Busloup, pays situé non loin de la rivière du Loir, dansleVendômois. Ma nourrice, jeune paysanne brune et de petite taille, à qui l'administration des Enfants-Trouvés m*avait confié, percevait 6 livres 10 sous par mois pour me servir de mère. Certes, cet argent, ma nourrice le gagnait bien; car la santé de son nourrisson fut telle, messieurs et mesdames, que vous pouvez en juger par vous-mêmes.
— Très bien ! dirent tous les convives à la fois.
— Perdue comme un nid de moineau, dans ce coin de terre aimé du bon Dieu, la chaumière de mon père nourricier s^élevait isolée, humble et pourtant coquette, sur lesommet d'un plateau ; on ne l'apercevait que lorsqu'on était devant, car de grands arbres fruitiers la dérobaient à tous les regards ; un sentier étroit, bordé de sureaux et d'aubépines, y conduisait.
L'habitude aidant, dès que j'eus atteint l'âge de trois ans, je faisais partie de lafamille; famille composée du père et de la mère, d'une fille, d'un garçon et de votre serviteur, l'enfant d'adoption. J'avais sept ans, quand l'héritier de la famille, mon frère de lait, mourut d'une fièvre maligne. Ce fut vers ce temps même où je souffrais du plus violent désespoir, causé par cette perte, que je
dus prendre la place de mon compagnon défont, dans les travaux de la campagne.
• Les peines que je me donnai durant quelques années eurent une bien douce récompense. Indépendamment de Famour, des soins maternels de mes père et mère d'occasion, Suzanne, leur fille, ma sœur de lait. . . . Mais pardon, je ne sais plus ce que je dis. . . . C*est flétrir une fleur trop délicate que de Texposeràla lumière. D'ailleurs, depuis plusieurs années, Suzanne est mariée, heureuse sans moi... Quels jours de bonheur que ceux où ie donnais tout à Suzanne, où Suzanne me rendait tout ! . . . Donner! ... je doisavoirle courage de vous le dire en face, messieurs et mesdames, oui, les pauvres comprennent mieux la charité que les riches. Le don du pauvre est immédiat;
quand un malheureux fait un sacrifice, c'est la chair de ses os qu'il donne. Ce sacrifice, chez lui, procède du courage, de l'amour et de labeurs physiques si fatigants, que vous tous, nobles et bourgeois, ne pouvez comprendre cette sorte d'abnégation : le renoncement de soi, l'amour du prochain.
Les véritables vocations naissent presque toujours à notre insu ; elles naissent, je dois l'ajouter, dans quelque position défavorable que l'homme ou la femme se trouve. A l'âge de douze ws, bien des fois déjà, j'avais esquissé sur la
poussière des chemins et du bout de mon bâton de pâtre, maintes formes d'animaux et bon nombre de grotesques figures humaines. Plus tard, ie fus assez heureux pour pouvoir me procurer une ardoise et un clou.
A Fâge de quatorze ans, je remplaçais dans les champs mon père nourricier devenu impotent. C'était une rude tâche ! pourtant, je l'eusse remplie en conscience sans les deux sentiments qui absorbaient mon âme tout entière. L'un de ces sentiments, c'était l'amour de Suzanne; l'autre, un morceau de charbon taillé, sorte de crayon avec lequel je salissais tous les murs blanchis à la chaux.
Pendant la moisson de Tannée 1763, je dormais un jour à l'ombre d'une meule de blé, après avoir chargé trois chariots de gerbes. Je rêvais de Suzanne, lorsqu'un monsieur que je ne connaissais point vint me réveiller en me montrant un écu de trois livres.
— Pierre, me dit-il, cet écu sera pour toi si tu m'avoues avoir dessiné le portrait dé M. le curé sur le mur du presbytère.
Hélas ! que Dieu me le pardonne ! Pour posséder Técu, je répondis affirmativement. Ce monsieur, c'était le directeur de la manufacture de Sèvres ; possédant une ferme à Busloup, il y venait quelquefois.
Que VOUS dirai-je de plus 1 Sous le fallacieux prétexte de me faire faire mon chemin , M. Dacquin m'a fait quitter mon paradis terrestre , il m'a entassé dans un coche et me voilà, moi, Pierre, déposé à Paris comme ime marchandise. mes nobles auditeurs, ne pensez point que mes bougies d'aujourd'hui vaillent mon soleil d'autrefois, vous vous tromperiez. . . . O vanité ! j'ai troqué stupidement un bel âne borgne pour un cheval aveugle ! . . . Tenez, vous allez voir le joli résultat auquel je suis arrivé par labandon de tout sentiment inné ; n'ayant rien produit par moi-même, je suis devenu un cooiste; non un copiste de musique comme Tétait l'homme immortel que vous avez connu; non, mais un servile imitateur des peintures d'autrui. Voyez ces sujets de Greuze et de Vatteau qui ornent cette théière, eh bien ! ces copies sont de moi.
— Quoi! ces admirables peintures sont de vousî s'écrièrent les dix convives àla fois.
— Oui ! la reproduction réduite mais exacte de deux dessins tels que ceux-ci, voilà la tâche que je remplis àlamanufacture tous les jours non fériés. J'en prends mon parti, puisque le sort en est jeté. Cependant, je vous l'avoue avec sincérité, je regrette amèrement mes vertes charmilles, ma douce Suzanne, mes jeunes années et la chaumière de Budoup.
— Madame Jean- Jacques Rousseau, dit un valet entrant précipitamment.
Tout le monde se leva.
Presque aussitôt, Thérèse Levasseur fit son entrée dans la salle.
La veuve du philosophe comptait alors cinquante-huit années , mais elle paraissait beaucoup plus jeune ; son costume était celui que portaient, en 1778, les plus riches bourgeoises.
— Bonjour à la compagnie... Ah! te voilà, monsieur mon fils oh ! les hommes ! les hommes !... Pierre, oublies-tu déjà ta mère? dit-elle en se jetant au cou de son fils.
— Je ne vous oublie pas, ma mère; j'allais partir à l'instant même avec M. le marquis.
— Ah ! Thérèse ! restez ici cette nuit, je ferai mettre deux lits dans la chambre bleue, se hâta de dire la comtesse.
— Je vous suis bien obligée, madame, mais, non, non. La bonna sœur qui m'a fait retrouver celui-ci de mes enfants me promet aussi de me
rendre les autres. On est mère, peut-être Je
reviendrai après-demain, vrai!... Puis, c'est le carrosse de Mme de Boufflers que j'ai. . . Ainsi, je m'en vas ou je m'en vais, mon pauvre défunt répétait toujours que l'un et l'autre se disent. Viens, viens, Pierre, dépêchons-nous.
Pierre Garrot se leva.
— Monsieur le marquis, dit-il à Saint-Lambert, mon devoir est de m'en retourner avec ma mère, puisqu'elle s'est donné la peine de venir me chercher jusqu'ici; je vous charge de faire mes excuses à ces messieurs et à ces dames.
Et, saluant sans autre cérémonie, la mère et le fils se retirèrent au milieu d'un grand silence.
De tous les acteurs de cette scène, Diderot était, à coup sûr, le plus impressionné.
— C'est prodigieux! disait-il en lui-même, comme ce garçon me ressemble ! voilà bien la figure que j'avais à trente ans. Mais, en mettant ses enfants à l'hôpital, ce diable de Rousseau at-ilpu s'imaginer qu'ils n'étaient pas de lui?... Cela peut très bien avoir été, car, si j'ai bonne mémoire, l'illustre auteur à'Emile n'aimait de
Thérèse que le sein magnifique... autrefois
Oui, oui, avec toutes ses balourdises, Vours a parfaitement prouvé qu'il n'était point une bête . . en abandonnant ses enfants; il a fort bien pu croire que ces chères créatures provenaient du fait de ses amis... Il était, je le crois, dans le vrai quant à l'un, le premier; quant aux autres. . . Enfin, ce garçon est de Rousseau ou de moi, cela est certain. O Thérèse ! Thérèse ! ô ma belle jeunesse éclipsée !
Sous le règne de Tempereur Auguste, temps où la capitale du inonde ancien renfermait deux millions d'âmes, Thabitant du centre de Rome devait marcher trois longues heures enserré dans des murs, s'il voulait sortir de la ville, atteindre la campagne, enfin obtenir un tête-à-tête de notre dame nature.
Oubliant, ou peut-être bien ignorant ce fait, Mercier de Compiègne, l'auteur du Tableau de Paris au XVIIP siècle, intitule ainsi le troisième chapitre de son livre : Grandeur démesu" rée de la capitale. Et, faisant abstraction de la Rome ancienne, de Londres et du Pékin modernes, il s'évertue dans ce chapitre à nous prouver que celui qui n'a pas vu le Paris de son temps
n'a rien vu. Cela me rappelle un Savoyard, qui, lui aussi, citait le dicton suivant à tout propos :
Qui n*a pas va Ripaille N'a rien vu qui yaiUe.
O bon Mercier de Compiègne ! coeur enthousiaste et sensible î si tu pouvais donc aujourd'hui revoir ton Paris d'autrefois !
Jean-Jacques Rousseau était mort chez le comte René de Girardin, à Ermenonville, le 3 juillet 1778.
L'un des dimanches suivants, le vint-cinquième jour de ce même mois de juillet, on célébrait à Montmartre ainsi qu'au hameau des Porch^rons les fêtes patronales de saint Pierre et saint Paul. Disons qu'en ce jour de juillet, le temps se maintenait au beau et que le soleil était aussi resplendissant qu'il est permis de le désirer dans le brumeux bassin de Paris.
Bien différent de ce qu'il est aujourd'hui, on se fera aisément une idée de ce qu'était, alors, ce terrain du bas de Montmartre, terrain vaguç, tourmenté et parsemé de guinguettes, quand nous aurons dit, sans autre préambule, que l'emplacement qu'occupent, de nos jours, l'église Notre- Dame de Lorette et le somptueux quartier qui l'entoure, n'était qu'un marché aux porcs. Or, de cette particularité locale naissait tout natu-
Tellement la dénomination de Parcherons, Nos bons aïeux, on le sait, avaient l'habitude fort louable de nommer franchement les choses par leur nom.
Donc, dès Taprès-midi de ce beau dimanche, mille familles de boutiquiers et d'artisans de Paris avaient quitté leurs comptoirs ou leurs taudis pour aller s'évertuer, boire et chanter sur les vertes pelouses de Montmartre. Notons qu'au costume près, aux rixes plus fréquentes alors, car nos pères avaient, comme ils le disaient euxmêmes, la tête près du bonnet, notons, disonsnous, que ces fêtes populaires n'ont point essentiellement changé d'allures depuis quatre-vingts ans. Aujourd'hui seulement, par suite de Yag^ran- (Ussement démesuré de la capitale, les guinguettes ont été reléguées à quatre ou cinq cents mètres plus haut. On se promène, on s'ennuie, on s'enivre sur les quatre versants de la colline.
Vers deux heures, au moment où les saltimbanques préludaient à l'exercice de la grosse caisse, où des promeneurs altérés commençaient à s'attabler sous la tonnelle, un paysan, grand et beau garçon de vingt-cinq ans, arrivait les pieds poudreux, un bâton noueux à la main, devant le cabaret de Ramponneau.
Ce garçon, dont les cheveux étaient noirs, le teint coloré, portait avec un sans-gêne parfait sa
culotte et sa veste de bure ; mais le bonnet rouge qu'il avait posé sur le coin de Toreille, ce bonnet, il le portait a^ânemeni. Ajoutons de suite, et afin de n'y point revenir, que le prêtre qui avait baptisé ce gaillard à l'hospice des Enfante-Trouvés lui avait donné les nom et prénom de Jean Buteux. Il était, disons-le de suite encore, le second garçon de Jean^Jacques Rousseau, de Rousseau, personnage célèbre^ dont lui, fils déshérité, aussi léger d'instruction que de soucis, n'avait jamais entendu parler. Cependant, capacité étrange, dans son temps et sa condition, ce rustre savait quelque peu lire et écrire.
Revenons aux faits.
Lorsque Jean Buteux eut enfin, et cela avec une satisfaction évidente, fini de déchiffrer l'engeigne de Ramponneau, il prit dans une espèce de poche, sorte de sac qui pendait à l'arrière de gon pet-en-l'air, une lettre froissée et crasseuse dont il lut et relut quelques lignes en se grattant l'oreille. Bientôt, décidé à entrer, il allait traver-» ger une longue salle enfumée où déjà de rares buveurs venaient prendre place, quand une jeune et jolie fille lui dit, en frappant assez rudement sur son épaule :
— M'est avis que vous savez lire, puisque vous lisez ; dites-moi si c'est ben ici qu'est le Ramponneau.
— Oui, mam*zelle, répondit Jean Buteux en s' inclinant galamment; c'est ben ici qu'est le Ramponneau, pour vous sarvir.
Ayant dit, notre joli garçon resta coi. Comme la taille de ce gars n'était guère plus grande que celle de la fille, et comme aussi le vocabulaire et les costumes de l'un et de l'autre de ces personnages étaient identiques, au sexe près, ils se regardèrent. Tous deux nubiles et sages depuis longtemps, il naquit naturellement un invincible et violent amour du simple regard qu'ils se lancèrent simultanément.
Ce phénomène, dont on s'est tant moqué, l'amour à première vue, qui ne semble d'abord qu'un paradoxe de romancier, est un fait assez rare, il est vrai, et que sa nature rend peu évident, mais il n'en est pas moins une vérité incontestable. Toute passion ne naissant que d'un espoir ou d'un obstacle à nos désirs, nous succombons tous avec plus ou moins de combats aux effets ayant pour cause des besoins physiques ou moraux. Hommes ou femmes, il est rare qu'on fourvoie ses aspirations au delà des sphères qui nous ^qnt révélées par nos tempéraments ou nos conditions respectives. Disons-le, les classes pauvres, illettrées, cèdent plus facilement à l'attrait, parce qu'elles ont communément moins d'orgueil et de préjugés. Qu'il ait de la
fortune ou de la force, du pouvoir, de la science ou de l'imagination, l'individu humain ne pourra jamais s'empêcher de montrer son côté faible ; il aimera toujours quelque chose quand il y pensera le moins : Jean Buteux donc et Joséphine Blot étaient tout naturellement amoureux.
Oui, nos deux jeunes gens touchaient à cet instant décisif dans la vie où l'épanchement du cœur et des sens devient un besoin impérieux, une condition essentielle de l'existence.
Tandis que le grand garçon, encore sous l'influence d'une seconde œillade décochée par la jeune fille, restait debout sous l'auvent du cabaret en la regardant, ébahi, celle-ci, vive et accorte, sous son casaquin de siamoise et son jupon court, traversa la salle en cherchant des yeux une personne de connaissance. Ne voyant que des étrangers, et, aucun d'eux ne venant à sa rencontre, elle s'assit résoliunent sur l'un des bancs de l'une des tables du fond. Ce que voyant, Jean Buteux, voulant, mais n'osant pas, se battit les flancs et finit par s'enhardir assez pour se décider à aller présenter ses respects à la donzelle : le cœur de Joséphine ne s'était pas trompé.
Arrivé devant la table qu'occupaient ses amours , Jean Buteux frappa ce meuble de son bâton , à coups réitérés. Tout ce tapage, il ne le faisait qu'afin de
se donner une contenance et vraincre la timidité qui commençait à l'empoigner.
■ — Ohé ! une pinte ici ! cria^t-il de sa plus grosse voix.
— On y va ! on y va ! pas tant de bruit. Combien de verres? lui répondit le garçon.
— Ah ! oui , des verres. . . Dam ! si mam zelle veut boire un coup avec moi, il en faudra ben deux des verres.
— Grand merci, mossieu, de votre complaisance, je veux ben boire un coup avec vous , histoire de trinquer, vous savez.... répondit Joséphine.
-^ Ah ! c'est ben gentil tout de même, ce que vous dites-là, mam'zelle, vrai...
— C'est-i pas toujours comme ça? Quand on attend, on s'ennuie ; faut-i pas passer son temps?
— C'est vrai tout de même... Quand on attend... J'attends aussi, moi, mais je suis ben content d'attendre avec vous. . . A votre santé.
— Grand merci ; i 'allons boire à la vôtre aussi.
Et ne sachant plus que dire, quoique ayant chacun une rude démangeaison à la langue, lorsqu'ils eurent trinqué et avalé le contenu de leurs verres, nos amoureux se turent.
Ce silence, dont néanmoins le temps fat employé à se dévisager de part et d'autre, de la
manière la plus sournoise, fut interrompu par l'arrivée de quatre gardes françaises, casernes à la Nouvelle-France. Ces militaires, qui portaient Tuniforme de la grande tenue d'été, allèrent s'asseoir à l'une des tables voisines de celle qu'occupait notre couple endimanché.
— Jami! si j'étais 'beau comme ces soldats, dit enfin Jean Buteux, je suis ben sûr que je vous taperais un brin de plus dans l'œil ; c'est-i pas vrai, mam'zelle?
— Oui-dà, mossieu, j'aime beaucoup l'habit militaire, répondit Joséphine.
— Eh ben, mam'zelle ! foi de Jean Buteux, je serais tout de même capable de m'engager si ça vous faisait plaisir ; vrai ! . . .
— Bien vrai ?
— Vrai ! vrai !
— Tiens ! c'est drôle tout de même ce que vous me dites-là.
— C'est la pure vérité. . . ma parole. . .
— - Mais.... mais alors vous m'aimez donc beni'
— Si je vous aimet Ah ! oui , que je vous aime!
— Eh! pourquoi donc que vous m'aimez comme ça?
— Eh ben! parce que... parce que... est-ce que je sais, moi ?. . . parce que vous êtes ben gen-
tille, quoi ! . . . Ah ! comment o'est*i qu'on voua appelle?
— Je m'appelle Joséphine Blot. Je suis une pauvre fille trouvée ; je suis blanchisseuse et repasseuse de mon état. Ça vous convient-i ?
— Tiens ! c'te bêtise ! si ça me convient ; oui que ça me convient, et crânement encore...
Voyez-vous, moi, je m'appelle Jean Buteux, je suis. valet de ferme à Saint-Julien-du-Sault... Comme vous un pauvre garçon trouvé, quoi ! Çà vous convient-i itout
Ici, la belle allait sans doute répliquer, mais voyant Tun des quatre soldats, Un grahd et beau sergent, se rapprocher insensiblement d'elle en se glissant sur le banc, elle n'hésita point, tout en se taisant, de faire un signe de tête d'intelligpnce à son vis-à-vis. Le sergent, fin matois, comprenant la pantomime, n'hésita pas, à son tour, de se lever de table. S'étant dirigé vers la cuisine, il mit un charbon ardent sur le tabac que contenait sa pipe, puis s'en revint vers nos amoureux, en lançant d'énormes bouffées de tumée et frisant sa nioustache.
Ce temps que le sergent perdit à chercher son exorde, Jean Buteux et sa compagne l'employèrent à jeter d'anxieux regards sur tous lea buveurs qu'ils pouvaient apercevoir, mais particulièrement sur toutes les personnes qui en--
traient. Le découragement se peignait déjà sur leurs traits, lorsque le sergent vint se poser fièrement devant eux.
— M'est avis, dit-il, en toisant fièrement notre paysan du regard, m'est avis que vous êtes amoureux Vunpour Vautre, Il n'y a pas de mal à cela, au contraire. Moi qui vous parle, j'ai zété amoureux, et, Dieu merci, je le suis encore. Puis, voyez-vous, un bon Français, une bonne Française, quand on se porte bien, c'est toujours amoureux. Vous êtes Français, que je suppose?
— Si je sommes Français ! répondit Jean Buteux en se levant raide comme un pieu, je le crois fichtre ben que je sommes Français ! Pas vrai, Joséphine?
— Bravo ! vive le roi ! vous méritez de boire avec nous à la santé du roi. Voulez-vous boire avec nous à la santé du roi ? répondit le sergent.
— Pour ça, tout de même, je boirons ben à la santé du roi, si ça fait plaisir à Joséphine!
— Je veux ben que tu boives à la santé du roi, mais je ne veux pas que tu te soûles; si tu te saûJes, Jean, je ne t'aimerai plus, répondit Joséphine en faisant une petite moue caractérisée.
— Y a pas de danger, la belle; des hommes, c'est pas des chiens. A boire ! à boire! buvons, mes amis. A la santé du roi !
— ; A la santé du roi ! répétèrent ses trois ac^ colytes.
Et le sergent, ayant porté un second tosteaux soldats français, entonna une chanson de caserne gui commençait ainsi :
TroU jolis tambours revenant de la guerre ; Plan, plan, ran tan plan.
Et répétant le refrain de la voix et du verre, que chacun d'eux faisait résonner sur la table à chaque couplet, les quatre gardes françaises terminèrent cet acte de libation par cette phrase sacramentelle.
— Oh ! la belle vie ! que la vie de soldat !
— Ouif exclama le sergent. Etre bien payé, bien nourri, bien habillé et ne rien faire; avoir le sabre au côté pour aller farauder ; être choyé, bichonné, caressé par les jolies femmes de France et de Navarre, c'est une belle vie, ou il n'y en a pas sous la calotte du ciel... Ah! bigre! dis, veux-tu entrer dans notre régiment? reprit-il en s'adressant à Jean et se donnant l'air d'avoir trouvé une idée.
— Dam! je sais pas... Combien qu'on gagne t
— Dix écus que v'ià; ils seront à toi aussitôt que t'auras signé , ou bien que t'auras fait une croix avec une plume et de l'encre au bas de ce papier, plein d'écritures.
— Moi, je ne veux pas; j'aime mieux mon Jean comme ça qu'il est, se hâta de répliquer Joséphine.
— Qu'est-ce que ça vous fait, à vous, la fille, voyons 1 Jean sera soldat et vous cantinière.
— Je ne suis pas cantinière, je siîis blanchisseuse.
— Ça ne fait rien. Vous serez blanchisseuse aussi, si vous voulez; des soldats, ça ne manque pas de linge sale à laver. — Tiens, Jean, bois un coup ; tu seras sergent comme moi Tan qui vient.
— Morgue ! ça m'est égal ; si Joséphine veut, moi je veux ben aussi ! Autant être soldat que valet de ferme à vingt écus par an. J'aime l'habit militaire, moi ; je suis un homme ! oui, que je suis un homme, — répétait Jean Buteux, la langue déjà épaissie par de trop fréquentes rasades.
— Nenni ! nenni ! Jean, mon Jean, je ne veux pas que tu t'engages ; tu fais une bêtise ; tu t'en repentiras. . . Je ne t'.aimerai plus. . . Allons, Jean, viens nous-en, répéta Joséphine en se levant.
' — Pardine ! c'est tout du contraire ! tu m'aimeras ben mieux avec un bel habit. Vois-tu, Joséphine, je viens de faire trente lieues. . . Reste donc assise. . . qu'est-ce que je disais donc t. . . ah ! je viens de faire trente lieues dà-pied, parce qu'on m'a écrit dans une lettre que v'ià que je
verrais ma mëre ici, chez le Ramponneau. Bah ! . . . c'est une niche du diable; je le vois ben, à c'te heure... Ma mère!... aile ne vient pas... Ah! ben! crac .' je m'engage !
— Ah ! bonne sainte Vierge ! c'est de vrai comme moi... Attendons, mon Jean, elles viendront peut-être, nos mères, la tienne ou la mienne...
Et ce disant, Joséphine passait Tune de ses mains sur ses yeux.
— Palsambleu! les amoureux, finissons-en!
Voilà dix écus de trois livres ; ils sont tout neufs. Veux-trf les prendre, oui ou non? s'écria le sergent, en étalant les dix pièces sur la table.
— Jean, pour l'amour du bon Dieu ! ne les prends pas. Moi, je gagne vingt-quatre sous par jour ; y-en aura pour nous deux.
— ^Nenni! nenni! Joséphine; partageons comme homme et femme, puisque tu seras ma femme ; v'ià cinq écus pour toi, v'ià cinq écus pour moi. C'est que je t'aime ben, vois-tu ; mais je n'aime pas qu'on me fasse des niches. . . Venir de trente lieues ! ... Je m'engage, moi !
Voyant le sergent mettre une plume dans la main du jeune homme, en même temps qu'un autre soldat poussait devant lui un acte d'engagement, Joséphine ne s'évanouit point, ainsi qu'aurait pu le faire une femme vaporeuse, mais elle
resta immobile sur son banc : elle était pétrifiée par la douleur.
Jean Buteux signa.
En ce moment, quatre personnages, mis à la dernière mode et tout à feît étrangers à l'établissement, faisaient leur entrée dans h salle.
Avant d'introduire ces nouveaux personnages sur notre scène, nous pensons devoir reprendre, à son point de départ même, l'un des faits principaux qui constituent notre récit .
Sœur Sainte-Catherine était une de ces rares religieuses qui possèdeut par tempérament la vocation de leur état. Enfant trouvée elle-même, n'étant jamais sortie des salles de Thospice, elle ignorait tout du dehors à l'âge de seize ans, n'avait pas la moindre idée du monde. Sans passion > habituée dès son extrême jeunesse aux règles sévères de l'asile où elle avait été élevée, nourrie sur lieu, jamais son esprit, plus que ses yeux, n'avait dépassé les limites du Parvis .
Lorsque le temps de pr^dre \m état fut arrivé
pour elle, la pauvre fille se désolait, ne sachant quel parti prendre.
— Si tu veux être une bonne sœur, Catherine", tu resteras avec nous ; nous te ferons prononcer tes vœux, lui dit la supérieure.
— Oui, ma mère, je serai bonne sœur, répondit-elle.
Depuis ce jour, et durant sa longue carrière, toujours douce, simple, active, Catherine continua d'aimer, de soigner, avec une sollicitude toute maternelle, les pauvres enfants, ses cohéritiers en misères, que la société abandonnait aux soins de son immense charité.
Ce genre de vie, Catherine le continua jusqu'à la création du personnel administratif de l'hospice saint Philippe-du-Gros-Caillou, nommé plus tard hospice Necker, établissement dont notre bonne sœur fiit nommée supérieure, vers les premiers mois de l'année 1778. Ce fiit par ce grade dans la hiérarchie de l'assistance publique que le conseil des hôpitaux de Paris crut devoir récompenser les cinquante années de services de la bonne Catherine.
Or, ayant déjà été relancés, pour ne pas dire plus, par l'insistance de Mme de Luxembourg et de son valet la Roche, lorsque, à son tour. Thérèse vint les consulter sur le sort de ses enfants, le lendemain de la mort de Rousseau, M. le di-
recteur et les employés de Thospice des Enfants* Trouvés crurent faire merveille, pour se débar* rasser d'elle, de l'envoyer rendre une visite à la nouvelle supérieure de l'hospice du Gros* Caillou.
Contre l'attente de ces messieurs, cette nouvelle démarche eut un succès aussi favorable qu'inattendu; car l'aîné du philosophe, l'enfant au chiffre, n'avait pas même été peixlu de vue par la bonne religieuse. Sœur Catherine gardait même tout entier, dans un petit coin de son cœur, avec la vanité de se croire la seule personne qui s'en souvînt, le souvenir parfaitement intact de cette particularité.
On l'a dit avec raison : les extrêmes se touchent. Peut-on rien imaginer de plus disparate, de moins semblable entre eux, que les sentiments et les caractères de ces deux femmes, Catherine et Thérèse? Quelle conformité d'idées pouvaitil résulter des aspirations ascétiques de l'une, des désirs mondains de l'autre? Aucun, assurément. Pourtant, dès qu'elles eurent causé pendant cinq minuties, nos bonnes vieilles se plurent réciproquement ; un attrait aussi irrésistible qu'il était nouveau les unit au premier abord. Mais, encore ime fois, quelle pouvait être la nature de cette sorte d'attraction ? C'était tout simplement la différence dés écoles et du monde où chacune
d'elles avait vécu : c'était un véritable sentiment de curiosité.
Ce fut donc en faisant maint voyage à Textrémité de la rue de Sèvres, en évoquant péniblement ses souvenirs , en exaltant la pitié et les généreux instincts de la bonne sœur, que Thérèse put enfin marcher sur la voie de quatre de ses enfants et espérer de les retrouver tous, avec le secours de son fils aîné, de Pierre, dont Tintelligence, le lecteur a pu s'en convaincre, n'était point des plus communes. Quant au cinquième enfant de Jean-Jacques , à la Benjamine» de cette famille perdue et retrouvée, voici im fait qui lui est relatif.
Après l'une des longues conversations qu'eurent ensemble ces deux femmes, sœur Catherine disait à Thérèse, qui se retirait en faisant force révérences :
— Oui, chère dame, oui, le bon Dieu l'a prise votre belle enfant. Je me souviens même très bien de la marque qu'elle portait derrière le cou; elle pleurait assez, la pauvre ange ; elle criait que c'en fendait le cœur : c'était une pitié, quoi ! Oui, le Seigneur a pris son âme et nous a laissé le corps. . . Je m'en souviens comme si cela ne s'était seulement passé qu'hier, vrai ! . . .
— Ma pauvre chère aifant ! . . .
, — Qu'y faire î faut vous consoler, bonne mère.
Souvenez-vous de la mère du* Sauveur voyant son divin fils...
— Ah ! dam ! pour ça, on est bien forcé de se ^ consoler quand on ne peut pas faire autrement.
Je reviendrai vous voir, n'est-ce pas, ma sœur? Je ne vous ennuie pas, au moins?
— Oh ! certainement, certainement, que vous ne m'ennuyez point. Eh bien ! à revoir, à revoir; à bientôt.
Et les deux femmes s'étant quittées à la grille du parloir, sœur Catherine disait in petto ^ en rentrant chez elle, tandis que Thérèse remontait dans son fiacre :
— Je ne lui ai pas menti. . ; non, que je ne lui ai pas menti... Le Seigneur a pris son âme et nous a laissé le corps. Où pourrait-elle être mieux? une âme si douce, si blanche, que ça fait plaisir à voir ! . . . Tiens ! . . . mais je veux qu'elle vienne ; si c'est mon idée, à moi. . . elle viendra. . .
Soeur Catherine sonna en terminant ce mono* logue.
Aussitôt une sœur de service entra.
— Dites à sœur Amélie que je l'attends ici, tout de suite.
— Oui, ma mère, répondit la sœur en croisant les bras sur la poitrine et faisant une légère inclinaison de tête.
Deux minutes s'écoulèrent, deux minutes après
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lesquelles sœur Amélie entrait rapidement et toute joyeuse dans le salon-cellule de la supérieure.
Amélie Niel, le dernier enfant de Jean- Jacques, était cette même créature vagissante dont nous avons parlé aux premières pages de ce livre. Née en 1761, elle comptait donc en juiUet 1778 le poétique nombre de dix-sept printemps» pour nous servir de l'expression de ses contemporains.
Quand elle n'est pas absolument disgraciée de la nature, toute fille est jolie à dix-sept ans ; et Amélie était loin d'avoir été déshéritée de notre commune mère. Svelte et plutôt grandequepetite, voilà pour la taille. Quant au minois de la nonette, qu'on nous pardonne cette trivialité, il était plus agaçant qu'austère . Peau fine et teint blanc légèrement coloré, visage ovale et yeux bleus expressifs , front développé, nez retroussé, c'est-à-dire à la Roxelane, et bouche moyenne ; tels étaient les principaux traits de ce jeune visage. Maintenant, si nous ajoutons à ce portrait des cheveux de cette nuance dorée que Raphaël donnait à ses vierges; cheveux crêpés, qu'on apercevait à peine comme des fils de soie naturels, ondoyant sous une guimpe blanche, on aura le signalement peut^tre trop concis, mais vrai du moins, de cette adorable fille d'Eve.
— Me voilà! me voilà! que me voulez-vous, ma mèreî criait-elle avant même que d'être entrée.
— Ah! oui... ce que je te veux... Qu'est-ce que je voulais te dire?. . . Allons, voilà que je ne m'en souviens plus. . . C'est égal, viens m'embrasser, ma fille ; je te parlerai après de choses sérieuses.
A cet appel, Amélie ne fit qu'im bond pour aller déposer un candide baiser sur le front de Catherine.
^—Toujours douce, bonne, innocente comme l'enfant qui vient de naître... Bien! ma fille, bien ! ... dit la supérieure en serrant la jeune novice dans ses bras. Tiens, reprit-elle, assieds-toi là un moment; je veux te causer; c'est pour garder ton âme à Dieu, vois-tu, ma chère petite.
— Oh ! comme vous me dites ça !.. .
— N'est-ce pas, mon enfant? C'est que jusqu'à présent tu n'as ehcore rien vu, rien entendu de sérieux, toi; il est des choses. . .
— Ah bien, oui, dites-moi quelque chose de sérieux, ma mère, ça m'amusera.
Cette saillie naïve fit sourire la supérieure, qui reprit ;
— Amélie, je veux connaître ta pensée tout entière sur une chose qui ne regarde que toi seule; voyons, ne ris pas; écoute-moi bien.
— Je vouri écoute, ma mère.
— Allons, voilà que je ne sais plus quoi dire, à présent... Ah! j'y suis... Amélie, si tu retrouvais ta mère, ta véritable mère, celle qui t'a abandonnée, que ferais-tu t
— Ce que je ferais?... je ne sais pas... Ma mère, dites-vous 1
— Oui, ta mère, celle à qui tu dois le jour; dis, quitterais-tu Tordre charitable du bienheureux Vincent de Paul, état qui conduit droit au ciel? refuserais-tu de prononcer un vœu de six ans? m'abandonnerais-tu, moi, ta seule protectrice, ta supérieure, ta bonne vieille Catherine?...
— Non, ma mère, non; que la femme dont vous me parlez existe ou n'existe pas, je vous aimerai toujours comme vous m'avez toujours ai^ mée. Vous êtes si bonne !
— Oui, n'est-ce pas que tu veux rester avec moi, que tu ne veux pas d'autre époux que notre Seigneur Jésus-Christ, que tu n'as nul souci du monde et de ses pompes? N'est-ce pas, mon Amélie, que c'est moi qui suis ta inère, dis?. . .
— Oui, oui, vous seule êtes ma mère, seule
vous m'en avez tenu lieu Mais on dit que je
suis encore bien jeune pour prononcer des vœux?
— La grâce t' éclairera, ma fille. D'ailleurs» que ferais-tu dans le monde, sans fortune, sans
état! et quand je serai mortel Pourtant, peutêtre...
— M. le médecin en chef! annonça la sœur de service.
— Allons, voilà le docteur qui vient nous déranger. Va, ma bonne Amélie, va, nous reprendrons cet entretien après la messe. . . Vois-tu, j'ai besoin de te savoir heureuse. . .
Amélie, nous Tavons dit, avait un front proéminent. Physiologiquement, c'était dire que l'intelligence de la nonette égalait son imagination. Aussi, qudle foule de suppositions les réticences de la supérieure ne firent-elles pas naître dans son esprit inquiet , esprit déjà si naturellement porté à l'exagération ! Pour elle, il résultait tout simplement de cette conversation que la supérieure désirait qu'elle prononçât des vœux; mais elle n'avait aucune idée du sympathique amour dont elle était l'objet de sa part. Elle ne comprenait point qu'en l'absence de toute autre affection, scBur Catheiine lui avait gardé un trésor de sollicitude et de sentiments bienveillants, les prémisses d'une passion maternelle des plus vivaces, passion d'autant plus indomptable qu'elle avait été longtemps contenue.
Résumon&-nous. Toute la vie de soeur Cathe^ rine avait été vouée au service de ses semblables ; et, disons-le parce que cela était, cet amour du
prochain, de la religion et de l'abnégation, tous ces amours ensemble étaient autant le fait des circonstances que celui d'une vocation véritable. Nous le répétons, étant sans passions, pour Catherine, le Tiec plus uUrà de l'utilité sociale, c'était d'adoucir toute souffrance physique; mais, par une sorte de compensation fatale, elle ignorait toutes les misères de l'âme; c'était même à son insu qu'un puissant amour la dominait, envahissait son entendement jusqu'à la faire mentir, comme elle venait de mentir à Thérèse. Sans doute, la vieille religieuse avait été plus complaisante que ne le sont d'ordinaire les religieuses. Oui, elle seule avait mis Pierre et Thérèse sur les traces des autres enfants de Rousseau, enfants perdus qui, du reste, avaient été notés comme tousT ceux que les parents marquaient ; mais cette complaisance, ou plutôt cette peine, Catherine ne se l'était point donnée sans arrière-pensée. Dans son idée, elle accomplissait un travail pour en avoir le salaire; c'était une espèce d'acquit de conscience qu'elle fabriquait à son usage; car si elle fit deux courses au Parvis, si elle consulta ou fit consulter quelques vieux registres, ce ne fut qu'à cette condition particulière de garder sa vie durant tout l'usufruit de la tendresse d'Amélie.
Ces éclaircissements étaient de rigueur; revenons aux faits.
Amélie était à peine sortie, que le médecin en chef de l'hospice et la supérieure se rencontrèrent à la porte.
— Bonjour, docteur, bonjour; qu*ya-t-il donc de nouveau pour que vous vous donniez ainsi la peine de venir me parler vous-même? Encore quelque plainte, je pense?
— Non, ma sœur, non, je n'ai aucune plainte à vous faire aujourd'hui. Le service se fait comme sur des roulettes, à l'hospice Saint-Philippe. Ce qui m'amène est pour vous très difficile à deviner; je vous le donne en mille ? . . .
— Quoi donc, monsieur Tissot, quoi donc?
Dites vite, voilà le premier coup de la messe qui sonne.
— Je serai bref; mais je dois vous prévenir que ma demande va vous sembler curieuse.
— Eh bien ! raison de plus, dites vite.
— Je viens vous demander la main d'Amélie; vous êtes sa mère
— Comment ! la main d'Amélie ! . . . pour quoi faire?...
— Eh ! qu'est-ce qu'un jeune homme fait de la main d'une jeune fille?
— Tout justement, je ne vous comprends pas.
— Enfin ! enfin ! je viens vous demander Amélie en mariage pour mon neveu Charles « vous savez, mon premier élève. . . Je viens de sa part et
de la mienne. Je crois qu'il est temps de les
marier Amélie na pas encore prononcé de
vœux Voyez-vous, ma sœur, il y a trop longtemps qu'ils se font les yeux doux; un malheur pourrait arriver, et je ne voudrais pas pour tout au monde
— Sainte Vierge ! mon Dieu ! que me ditesvous làî
— La vérité. Mais écoutez donc I Charles jouit de 1,400 livres de rentes; c'est j^i... Et plus tard, je lui céderai ma clientèle.
— Oh ! l'abomination des abominations ! !
— Quoi donc! qu'est-ce qu'il y aï. . .
— Quoi ! il y a qu'il n'y a pas un seul mot de vrai dans tout ce que vous dites là. Mon Amélie...
— • Votre Amélie est d'âge à se marier. Bien plus, j'affirme que c'est un tempérament. . .
— Oh ! oh ! monsieur Tissot, vous voulez donc me faire mourir, me tuer à coups d'épingles!
Oh! oh!
— Je ne vous comprends point, ma sœur ; ce mariage est très sortable... Amélie n'a rien... pourquoi n'épouserait-elle pa^!...
— Amélie est déjà l'épouse du Seigneur...; ainsi ne me parlez plus de. . .
— Cependant, ma sœur, je ne suppose pas que votre intention soit de forcer la vocation de cette
pauvre fiUe. . . Tenez, voilà qui vous prouve que ces jeunes gens s'aiment ; regardez.
Le docteur disait cela en se promenant près d'une grande croiséedonnant sur le jardin. Comme cette croisée était ouverte et le temps superhe» ce fut en jetant dehors un regard distrait, sans même y penser, qu'il put voir sous un arbre d'une allée nouvellement tracée un jeune homme devisant avec une religieuse ; ce couple , notre docteur le reconnut parfaitement.
— Regardez, ma sœur! repriUl en montrant du doigt les deux jeunes gens à Catherine; je vous demande s'ils peuvent se dire autre chose que ce qu'en pareil cas se disent tous les amoureux; regardez!
— Quoi? quoi donc?. .•
— Quoi? Charles et Amélie, parbleu! Pensezvous que ce soit des litanies qu'ils chantent comme cela sous l'orme?
Etourdie par ce qu'élit venait d'apprendre, Catherine s'avança vers la croisée; mais, trop faible et rencontrant son &uteuil sur ses pas, elle s'y laissa tomber; puis, levant les yeux au ciel, elle s'écria avec l'accent du plus violent désespoir :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! me voilà encore une fois toute seule au monde I . . . J'aurais dû prévoir cecQup-là; oui, oui, car ce damné Rousseau ne
pouvait point engendrer des imges : les louves ne font pas des agneaux. Mon Dieu ! prenez pitié de moi !
Témoin de cette émotion subite, le docteur, par un rapide coup d'œil jeté sur les traits altérés de la supérieure, ne tarda pas à se convaincre que cette douleur n'était point simulée. Ayant sonné la sœur de service, il prit Tune des mains de la malade , et attendit , en l'observant , que le paroxisme de ce violent chagrin fiit passé.
Pendant ce temps, voici ce que Charles et Amélie se disaient sous Tormeau :
— Amélie, Amélie, où courez -vous donc comme ça?
— Ah ! c'est vous, Charles ! . . .
— Oui ; où allez-vous donc par là?
— Je ne sais... Je courais pour m'en aller pleurer toute seule au fond du jardin ; je suis bien malheureuse...
— Malheureuse ! Qu'avez-vousî que vous est-il donc arrivé?
— Charles. . . ma mère veut me faire prononcer des voDux. . . N'est-ce pas que ce serait mal, puisque . . . puisque je vous aime ? . . . Elle me disait cela tout à l'heure , au moment même où votre oncle est entré. . . Que je suis malheureuse !.. Je l'aime tant aussi, ma bonne mëre.
— Oh ! mon Amélie, calme-toi ... Ce ne serait
pas seulement un mal pour toi de prononcer des vœux, ce serait un sacrilège ! Dieu ne veut que des cœurs entièrement à lui ; mais va, mon oncle lui parlera, à ta mère ; il vient de monter tout exprès de ma part pour te demander en mariage.
Quel ambassadeur j'ai là, ma bonne Amélie; ta mère ne. . .
— Ma mère ! ah ! en effet, elle m'en parlait tout à l'heure, de ma mère.
— DetamèrelQui?
— Oui, elle me demandait si je l'aimais mieux que ma véritable mère.
— ^Ta mère. . . ta vraie mère? . . . Amélie, je ne comprends plus rien à ce que tu dis. Allons, calme-toi ; tu disais. . .
— Voyons. . . mais comment dire ça? Voilà ! . . notre supérieure, sœur Catherine, ma parlé de ma vraie mère. . . d'une manière. . . mais qu'est-ce que ça me fait? ... Je ne veux pas être religieuse : mes vœux, c'est toi, n'est-ce pas, Charles!..
— Oui! et moi, c'est toi. Amélie, confie-toi à ton Charles; médecin et philosophe, je...
— Oh ! mon Dieu ! voilà le troisième coup de la messe qui sonne. Charles, je te reverrai, n'estce pas?.. Tu viendras au bénitier, après la messe.
— Au bénitier, après la messe, comme dans les romans espagnols : Dieu et l'amour! Mais qu'importe ? le véritable amour purifie tous les
— 94 sentiments, même les plus mondains. Ainsi, an bénitier, après la messe, répondit Charies en souriant.
Et nos amants se séparèrent en se sernuit lea mains le plus amoureusement possible.
En cette année 1778, quatre ou cinq cafés, au nombre desquels nous ne citerons que celui de la Comédie-Française, rassemblait à Paris, depuis longtemps déjà, Télite de la bourgeoisie, du commerce et des lettres. Pour les hommes sérieux de cette époque, le café était devenu un cercle politique et littéraire où se débattaient les plus graves questions.
Cependant , comme toute innovation ne s'empare jamais du jour au lendemain des habitudes séculaires d'iui peuple, le cabaret était encore, au temps dont nous parlons, la distraction du plus grand nombre des bons Français. Fidèles à la tradition épicurienne, alors de grands seigneurs ne dédaignaient point encore de trinquer en chantant de grivoises chansons dans le petit salon de Ram-
ponneau : Rampoimeau , c'était le cabaret à la mode, le Cadran-Bleu, le Rocher de Cancale de son temps.
Ce fait rappelé, nos lecteurs comprendront qu'il n y avait rien d'insolite, de contraire aux moeurs dans l'apparition en un tel lieu de quelques personnes de cette caste qu'on est convenu de qualifier de l'épithète de gens du monde.
Sans anticiper en rien sur les événements, nous croyons devoir citer d'abord les noms de nos cinq nouveaux personnages ; nouveaux à Ramponneau, s'entend , car de tous Diderot seul avait fait, en des laps de temps assez éloignés , deux apparitions dans ce cabaret. Nommons donc avec Diderot : Pierre Garrot, Sàiht-Lambert, Thérèse Levasseur et Louis Vindret ; ce dernier était le quatrième enfant de la famille dont nous nous occu pons. Faible de complexion à sa naissance, on dut le nourrir aux Enfants-Trouvés mêmes; mais, à l'âge de douze ans , ayant été mis en apprentissage chez un fabricant de bronze, il était devenu, au moment où nous le rencontrons , âgé de dixneuf ans, l'un des premiers ouvriers ciseleurs de son atelier.
Ces personnages étaient à peine descendus des deux fiacres qui les avaient amenés que Diderot s'écria :
— Par ici ! qui m'aimè me suive !
Et, malgré ses soixante-cinq ans, le chef dés encyclopédistes, èe faisant chef de file, s'élart^ dans là salle rajeuni de vingt ans.
Bientôt, laissant la cuisine à gauche et sans se soucier du qu'en dîra-t-on, il eîutra, suivi de son monde, dans un petit salon où le guidèrent ses souvenirs. Ce salon, décoré dans le goût du temps, révélait réellement le progrès de l'époque. D'ailleurs, au point de vue du confortable, il ne laissait relativement rien à désirer : on le voit, comme naguère chez le Père-Lathuile, au dix-huitième siècle, Ramponheau avait aussi son côté aristotocratique.
Lorsque toute la Société se trouva réunie au- ' tour d'une table chargée de couverts attendant des convives, le vieujt philosophe dit à Pierre, comme Jésus à son disciple bien-aimé :
-^ Allez chercher ces gens et me les amenez.
Sans plaisanterie, monsieur Pierre, vous êtes ici le chef de famille ; c'est vous qui avez écrit les lettres de'côùvocation, c'est à vous de voir si nos inconnus sont arrivés; dans ce cas, conduisez-les ici. Bon ! voilà déjà leur bonne mère qui s'essuie les yeux... Cela se comprend... Ah! Thérèse, je ne vous ci*oyais pas si impressionnable, vous. . .
Pierre venait de sortir du petit salon et Diderot parlait encore quand Louis Vindret s'éci'ia :
— Cré nom d'un chien ! je veux aBef aVec
Pierre, moi ; je suis curieux tout de même de voir ' comme ils sont ficelés, mon frère et ma soeur. Sapristi ! s'ils arrivent comme ça tout droit d'un village de bois, dans leurs souliers de chêne, ils doivent être cocasses tout de même.
Tarlututu, /
Chapeau pointu.
Et saisissant son tricorne, notre faubourien sortit sans plus de cérémonie, en continuant de chantar sa chanson.
V — Je l'aime bien aussi, mon Louis ; n'est-ce pas qu'il est gentil 1 Les autres vont venir... peut-être... dit Thérèse en portant ses regards anxieux vers la porte.
— Sans doute, sans doute, attendons encore. . .
— Pensez-vous que l'éducation pourrait faire un homme du monde de ce garçon-là, de Louise demanda, pour dire quelque chose, Saint-Lambert à Diderot.
— Comment! mais pourquoi pas? Le cœur humain est partout le même. Observons cependant que tous les genres d'éducation modifient toutes les races d'hommes, et. . .
Et une fois sur ce chapitre, sans trop se soucier de l'émotion et de l'impatience de Thérèse, le poète et le philosophe galopèrent en commun sur leur métaphysique dada. Laissons-les donc
voyager dans les hautes régions de la pensée pendant que nous passerons dans la salle voisine. •
Nous croyons devoir le répéter, la mise de
Pierre Garrot était simple et riche tout à la fois ; la finesse et la blancheur de son linge dénotaient à première vue l'homme de bonne compagnie.
Aussi, lorsqu'il rentra dans la salle commune, son œil scrutateur rencontra-t-il souvent l'œil non moins sévère de certains buveurs qui trouvaient ce monsieur quelque peu fourvoyé parmi eux.
Mais comme tout homme absorbé, n'ayant qu'une idée fixe en tête, Pierre se promenait de long en large entre les tables vides tout à l'heure fet qui se garnissaient en ce moment. Aussi certain de sa faculté d'observation que de son instinct, notre artiste marchait gravement sans se préoccuper de l'étonnement qu'il produisait, cherchant des yeux une jeune fille de dix-neuf ans et un jeune homme de vingt-cinq. Il est presque inutile d'ajouter que Pierre n'avait d'autres guidés dans l'esprit et la mémoire que l'âge et le costume des chers inconnus qu'il cherchait.
Après une promenade qui dura cinq mihutes, cinq minutes de recherches sans amener le moindre résultat, les sourcils de notre observateur commençaient à se froncer d'impatience et de découragement, lorsqu'en passant devant Tune
des tables du fond, il crut enfin devoir s'arrêter, écouter la conversation suivante :
— Tiens, vois-tu, Joséphine, vrai comme c*est vrai que je m appelle Jean Buteux, vrai, tu seras ma femme et je serai ton homme. C'est dit, c*est dit; ça sera ou la crique me croquera! Allons, ne pleurniche pas comme ça ; c'est fidt, c'est fait. A présent, faut travailler tous les deux ; toi, à devenir une blanchisseuse; moi, un bon soldat, et je nous marierons; en route! Bah! je m'en fiche ! As pas peur! Puis il chanta :
Un grand sabre à mon côté ; C'est pour me faire respecter.
— Bravo ! Jean Buteux, bravo ! tu es mon ami; j'aime qu'on soit rond comme toi. Tu ne seras pas longtemps conscrit, va ! tu feras ton chemin au régiment; c'est moi, Nicolas Pasquier, dit Grippe-Soleil, qui te le prédis indubitablement. Oui, foi de sergent recruteur, en temps de guerre , im garçon taillé comme toi va loin ; avec d'aussi beaux sentiments, il fait son chemiR tout seul. Ecoute, dans trois ou quatre ans d'ici, tu passeras l'arme à gauche ou tu gagneras comme ceux-là de crânes galons de sergent... C'est dit, filons; assez causé, assez bu comme ça... Quant à vous, la belle, défendu au beau sexe de nuiter à la caserne, à moins. . .
— ^J'aime ben Jean, mais je ne veux pas cou* cher dans votre caserne, se hâta de répliquer Joséphine en pleurant.
— Ventrebleu! mignonne, je vous crois fichtre bien. Dodo ! vous seriez cause que toute la chambrée se couperait les oreilles. Debout, en route pour la Nouvelle-France !
Louis rejoignait son frère Pierre au moment où celui-ci disait au chef recruteur :
— Je vous demande mille excuses, monsieur le sergent, si je vous dérange... Je veux seulement vous demander si c'est une affaire définitivement arrangée, signée, bâclée, que l'engagement de ce garçon dans votre régiment.
— Oui, jeune homme, avec votre permission et l'autorité du roi, c'est une affaire bâclée, comme vous le prononcez si bien. Le cceur vous en dit-il î Vous me paraissez un gaillard ! . . .
— Oui, telle est ma pensée. J'ai même formé le projet d'acheter une compagnie; mais avant, je veux m'assurer par moi-même si la carrière militaire peut me convenir. Eh ! tenez, nous sommes là, dans ce petit salon ; le vin est excellent, la chère délicieuse. . . Entrez, entrez donc un moment. Ces messieurs ne seront pas de trop.
— Accepté! jeune homme, accepté! Je sais depuis longtemps que Ton sert du pouilly d'une certaine verdeur au petit salon. On en boit quel*
quefois, vous savez, ça dépend de la bourse . . Mille canons ! nous sommes pourtant diablement pressés !
— Cinq minutes seulement, répondit Pierre en prenant galanunent le bras de Joséphine et en faisant signe à Jean Buteux de le suivre.
Cependant, comme les militaires semblaient encore hésiter, Louis Vindret leur dit avec Taccent de jovialité qui lui était habituel :
— C*est-i que vous avez peur? Ah! ben oui, y a pas de danger qu'on dise des abaques à des soldats du roi, à des gardes-françaises, encore. . . jMenni dà 1 quand Pierre promet de payer du bon , c'est qu'il paye du chenu.
Ce dernier argument parut sans réplique. Quelques secondes s'écoulèrent, et les quatre soldats, Jean Buteux et Louis Vindret, entrèrent dans le petit salon à la suite de Pierre donnant toujours le bras à Joséphine.
— Prenez des sièges, messieurs, donnez- vous la peine de vous asseoir, dit tout d'abord Pierrç aux militaires.
Aussi étonnés du sans-façon de ce dernier que curieux d'apprendre si cette jolie fille et ce gros garçon étaient les enfajits perdus qu'ils clierchaient, Thérèse, Saint-Lambert et Diderot, qui, néanmoins, s'étaient levés par convenance, attendaient, impatients, que l'introducteur voulût bien
s'expliquer. Pierre, en effet, ne se fit pas attendre^; car la blanchisseuse et le garçon de ferme lui faisaient pitié, tant l'état d'ébahisseuient où les jetait cette complication d'incidents leur paraissait extraordinaire.
— Oui, messieurs et madame, oui, je vous présente Joséphine Blot et son frère Jean Buteux , Jean Buteux, que l'ennui de nous attendre, sans doute, vient, il y a deux minutes, de décider k s'engager. C'est une affaire terminée, signée, bâclée, comme le disait tout à l'heure l'honorable sergent ici présent. Versez-vous ^ boire, messieurs les militaires. A votre santé 1
— Ma fille ! ma fille ! s'écria Thérèse en sautant au cou de Joséphine.
— Jésus ! mon Dieu ! c'est-i donc vous qu'est ma mère?...
Ignorant les plus simples données de la philosophie, mais comprenant instinctivement toutes les misères matérielles et sociales inhérentes à leur sexe, la mère et la fille, dont les cœurs débordaient d'efïusion, de tendresse contenue, mêlèrent silencieusement leurs sympathiques attractions en trois étreintes successives. Enfin, s'arrachant simultanément des bras l'une de l'autre, elles se contemplèrent en silence et se mirent à pleurer.
L'instant qui suivit cette scène attendris- '
santé, à laquelle Grippe-Soleil et ses compagnons étaient loin de s'attendre, fatinterrompu par Jean Buteux, qui, presque dégrisé par l'émotion, s'écria:
— Ehben! et moi, donc? là où c'est-i
qu'elle est ma mère, mes frères? voilà la lettre qu'on m'a écrite à Saint- Julien-du-Saut, baillage de Sens ; c'est-i pour de rire?. . .
— Non, mon frère, non, ce n'est point pour me moquer de toi que je t'ai écrit de venir ici; tu es en famille. Voici Louis, ton frère cadet, voilà. . .
— Ah ! jamigué ! vous. . . tu es mon frère et ce petiot-là aussi ; nom de nom d'un chien ! C'est-i pas encore une niche tout ça? Et ces deux vieux que v'ià, qui parlent pas plus que des loups-garous, — reprit-il, en montrant Saint-Lambert et Diderot, ces deux vieux-là, sont-i mes oncles? Tiens ! . . . i zont de biaux habits tout de même. . .
— Oui, mon garçon, nous sommes tes oncles, et si tu le veux, nous te servirons aussi de pères, — répliqua Saint-Lambert. Tiens, pour te donner une preuve de notre bonne volonté à ton égard, nous allons te dégager du semce du roi. Combien le sergent t'a-t-il donné ?
— ^ Bon ! Eh ben, mon oncle, le sergent m'a donné trente livres.
— Trente livres, dix écus, ni plus ni m'oins ;
comme toujours, tel est le prix de la vie d'un homme ! Ma foi ! sergent-recruteur, tenez, faisonsune autre afiaire nous deux. Voici troislouis, autrement dit, soixante-douze livres, en échange du contrat d'engagement ^e Jean Buteux; c'est im marché d'or, vous convient-il?
— Peste ! si ça me convient ; je veux qu'on me pende du coup, si. . .
— Nenni ! nenni ! interrompit Jean Buteux avec vivacité; — je veux devenir soldat, moi, j'aime mieux ça que d'être valet de ferme. Je l'ai dit, ça sera. Je veux un bel habit comme ceux-là, . de messieurs les militaires ; dà ! ça plaît à Joséphine. Je suis son homme, moi, à Joséphine, n'est-ce pas que j'nous marierons esnembleî
Quoique attérée sous les coups d'impressions profondes, à cette interpellation de sonbien-aimé d'une heure, la jeune fille répondit en se levant tout d'ime pièce .
— Oui! mon Jean, t'es mon homme, si ma mèreque v'iàleveut ben; oui, c'est vrai, et moi, je suis ta femme ; mais t'as pas besoin d'être soldat pour ça.
— Ah I qu'est-ce encore? O misères de mon amé ! s'écriai Thérèse au comble de l'étonnement; vdilà le £père et la sœur qui veulent se iiarier ensemble, à présent* . . Mais, mcmDieu ! qu'est<-ce qpe je.Tou& ai denc UiU pQur? . . .
— Quoi que c est? quoi que c estî Joséphine c'est pas ma sœur, c'est ma femme, répliqua Jean Buteux, se redressant fièrement et passant l'un de ses bras autour de la taille de sa prétendue.
— Monff ère ! qu'on dit, c'est monfrère ! Sainte Vierge ! moi qui l'aimais déjà tant, pensa tout haut Joséphine, avec un accent d'indicible tristesse.
— Ta ! ta ! ta ! ta ! mille millions de tonnerres ! finissons-en ; est-ce que vous vous fichez de moi par hasard?. . . En voilà des balivernes ouïe diable perd son latin. Ça commence à m'ennuyer...
voyons les* louis ou la recrue ; leste ! ou bien nous allons voir. . . j'ai pas le temps qu'on me gouaille, moi, s'écria Grippe-Soleil en saisissant l'enrôlé parle collet.
— Pardieu ! le sergenta raison, répliquaLouis. Tiens, frère, laisse payer ce monsieur que tu appelles ton oncle, et prends ton acte d'engagement ; t'auras toujours ben le temps de tourner
. par le flanc droit et par le flanc gauche quand tu voudras.
— Oui, Jean, tu es mon fils, comme Joséphine est ta sœur; je t'expliquerai tout ça demain. Va, laisse partir les militaires ; allons, mon garçon, obéis à ta mère qui t'aime bien, tu verras. . . Et Thérèse Levasseur parlant ainsi à Jean, lui pas-
sait le bras autour du^ cou, pleurait et l'embrassait tout à la fois.
— Nom de nom ! c'est vous qu'est ma mère !
en v'ià ben d'une autre, à c'te heure. . . Dam ! je veux ben rester, mais je veux le papier. . . C'est vousqu'estmamère ! et Joséphine qu'estmasœur ! Tiens, tiens, pourquoi donc que vous le disiez pas, alors!...
— Eh ! tu le vois bien. Est-ce ma faute à moi t tout le monde veut parler à la fois.
— Bien! bien, reprit Diderot, maintenant tout est dit. La reconnaissance a été faite selon la nature des choses. Saint-Lambert, donnez, en échange de l'acte d'engagement, vos trois louis au sergent, tout à l'heure nous causerons plus à notre aise.
Cette transaction terminée, Grippe-Soleil, ayant fait sortir ses satellites, dit en entr'ouvrant la porte d'une main et tenant sdii chapeau de l'autre :
— Bonsoir, la compagnie. Vrai ! comme c'est vrai que je m'appelle Nicolas Pasquier, ce que je vous dis c'est pas pour vous chagriner, mais faut vous faire soigner ces têtes-là; c'est mon idée, vmi ! parce que si vous n'êtes pas déjà tous des fous, vous le deviendrez bientôt. A revoir, messieurs et mesdames... à revoir... aux petites maisons.
Aussitôt que les militaires furent sortis et la porte fermée, tous nos personnagesse regardèrent en silence. Chacun d'eux espérait enfin voir succéder à l'imbroglio final que l'on vient de lire, la douce intimité, Tépanchement fraternel, que semblait exiger la solennité de ce rendez-vous. Déjà même Saint-Lambert s'occupait de rédiger le menu d'un repas de corps, lorsque la porte se rouvrit brusquement pour livrer passage au plus fâcheux des poursuivants.
Ce nouvel acteur, âgé de cinquante ans, était un homme de haute taille, assez bien mis, et se nommant Montretout. C'était un ancien piqueur de M. le comte René de Girardin.
— Bonjour à la société, dit-il ; puis, inclinant son long buste devant Saint-Lambert et Diderot, qu'il connaissait, il reprit en présentant à Thérèse une lettre décachetée.
— Hem ! hem ! . . . tiens, lis si tu sais lire. 11 faut cependant savoir combien on en a de ces enfants avant de se marier. . . Peste ! jusqu'à des religieuses. . . Est-ce que tu crois que je vas nourrir tout ça ?
— Qu'est-ce qui t'a prié de nourrir mes enfants ? répliqua Thérèse. — As-tu seulement une fois en ta vie donné la becquée à un oiseau, dis, grand sécof Mes enfants... ils se nourriront bien sans toi, malavisé que t'es. . .
— Mais quel est donc cet homme t que vous est-il î demanda Diderot à Thérèse.
— Lui !.,. ah! vous ne le connaissez pas, c'est vrai; eh bien ! c'est Montretout, c'est mon futur mari, répondit-elle.
Afin de donner au lecteur une explication de la présence et des paroles de Montretout, nous pensons devoir reprendre notre récit où nous l'avons laissé à la fin de l'avant-demier chapitre.
Trop vaste pour que Tamour de Dieu ait pu le combler à lui seul, le cœur de Catherine avait fini par se remplir d'une bien douce illusion. Jouir des plus purs sentiments qui naissent des amours filial et maternel; * avoir à tout instant près de soi l'utilité si douce d'un autre soi-même; se délecter à souhait sous les caresses d'un enfant qu'on s'imagine avoir créé, cela sans souffrir des douloureux souvenirs de l'enfantement ; voir chaque jour cet enfant grandir et s'embellir à ses côtés, s'amuser de tousses jeux, aimer de tous scsa-
mours; croire avec une foi sans terme de comparaison à l'immortalité de son âme, à sa vie dans le ciel ; vivre durant des éternités au sein d'un Dieu clément, avec l'être tant chéri sur la terre, tels étaient les suaves aspirations, les rêves de Catherine.
Quel fatal moment pour la bonne sœur que celui où, tombant du ciel sous l'orme dont nous avons parlé, Amélie, son bel ange, se transforma soudain en une simple fille delà terre.
Oui, perdre Amélie, désespérer de la retrouver présente à son chevet lorsque son heure dernière serait venue ; se figurer l'âme si pure de son enfant salie au contact d'un homme, étaient pour la vieille religieuse des pensées trop douloureuses : elles usaient les ressorts de sa vitalité de minute en minute.
Voyant de si graves symptômes se déclarer, le docteur fit aliter sa malade, etlasurveillaavecsoin ; car malgré sa faiblesse extrême, elle voulait absolument se rendre à l'égliso, aimant mieux mourir, disait-elle, que de manquer Toffice divin. C'était, en effet, la première fois de sa vie que sœur CaUierine n'entendait pas la messe du dimanche.
Vers midi, l'état de la malade empirant, le docteur donna ses dernières prescriptions et fit appeler l'aumônierde l'hospice, qui ne tarda point à se rendre au chevet delà supérieure.
Cet ecclésiastique, vieillard sexagénaire, pos^ sédait depuis vingt ans l'entière confiance de Ca* therine; aussi, Tappelait-elle familièrement le médecin des âmes et le consultait-elle souvent sur ses devoirs spirituels. Dès qu'ils furent en présence, le confesseur et la pénitente se firent mutuellement toutes les concessions exigées entre gens qui vivent sur le pied d'une parfaite égalité. De cette confession, il ne résulta d'abord qu'une douce admonestation du prêtre à la moribonde ; puis, indépendamment de deux Pater ei deux Ave qu'elle devait réciter, elle dut encore, afin de racheter le mensonge qu'elle avait fait à Thérèse, rendre aussi forcément Amélie à sa mère. En pareil cas, nerend*on pas une somme trouvée à son légitime propriétaire? dit tout bas le confesseur, simulant une réflexion des plus simples.
En vertu de son titre de représentant de Dieu sur la terre, pour notre vieille sœur, tout confesseur était un oracle infaillible; selon elle, le salut de l'âme était l'acte le plus sérieux de la vie ; aucune puissance humaine ne pouvait balancer lej arrêts du dépositaire des pouvoirs divins. Habi tuée dès son enfance à subirl'occulte puissance du prêtre, et ayant le moral déjà fatigué par l'âge, a maladie acheva d'éteindre, dans les souvenirs de Catherine, le dernier souffle des amours terrestres. Au moment de la mort, toute préoceupée
d*idéesséraphiques, cène fut qu'avec beaucoup de peine, en mettant sa mémoire sur toutes les voies, que l'aumônier et plus tard le docteur parvinrent à savoir le nom et l'adresse de la mère d'Amélie.
Ainsi, l'amour si désintéressé de la supérieure pour sa fille adoptive devait fatalement s'éteindre par trop d'exaltation. Moins vif, peut-être, mais plus raisonné, l'intérêt que le docteur portait à son neveu grandissait au contraire par son côté logique.
Quand on apprit à l'hospice Saint-Philippe, que sœur Amélie était la fille de Jean-Jacques Rousseau, cet incident prit tout d'un coup les proportions d'un événement public. Les administrateurs et les malades, les sœurs, les élèves en médecine et les infirmiers, chacun discutait ce fait, ]» commentait à sa manière. Humble novice jusqu'alors, Amélie devint ainsi, d'une minute à l'autre, soit un ange, soit un démon, selon l'opinion du discoureur. Déjà à l'hospice Saint-Philippe, comme dans le monde, la religion et les idées philosophiques étaient en présence : c'était le point de départ de la lutte sociale de nos jours.
Cependant, vers une heure, le docteur Tissot, qui désespérait de sauver la supérieure, crut devoir céder à l'impatience de Charles et d'Amélie
en écrivant à Mme Rousseau la lettre qu'on va lire. Cette lettre, portée par un infirmier, rue Plàtrière, 12, fut remise à Montretout par une femme de ménage. Ayant interrogé celle-ci sur Tabsence de madame, notre futur apprit d'elle que Thérèse dînait en compagnie à l'auberge de Ramponneau; sur cette indication, le successeur matrimonial du philosophe alla lui-même porter la lettre en question, après l'avoir lue toutefois. Montretout connaissait parfaitement le chemin des Porcherons.
. Voici la teneur de cette lettre, que Pierre lut à la prière de sa mère.
« Madame,
« Interprète des volontés d'une mourante, je vous écris de l'hôpital Saint-Philippe-du-Gros^ Caillou, où je vous prie de vous rendre.
n Sœur Catherine, notre bien-aimée et vénérable supérieure, se meurt ; je suis chargépar elle de vous annoncer que votre fille, qu'elle disait ne plus exister, est vivante. Elle se nomme Amélie Niel.
» Ce serait vraiment dommage de laisser cette jeune enfant prononcer des vœux étemels de retraite; venez, vous la verre;^ . Du reste, elle aime et elle est aimée ; le parti est de tout pohit sorta-
ble. Je vousattends donc, madame, aujourd'hui ou demain, pour délibérer sur le sort de nos enfants. « J'ai l'honneur, etc.
"F.TISSOT, " Médecin en chef de l'hospice Saint- Philippe-du-Gros-Caillou. »
Lorsque Pierre eut achevé délire ces quelques lignes, Thérèse s'écria :
— Tiens! quelle est donc drôle, cette religieuse ! ce matin, c'était ma fille qu'était morte, à présent voilà que c'est elle... Eh bien! j'irai après dîner. Viendras-tu avec moi, Joséphine? nous irons voir ta sœur.
— Oui, vas, vas en chercher encore une douzaine d'enfants. . . je veux que le diable m'emporte si je leur donne seulement un morceau de pain , répliqua Montretout en allant ^'asseoir dans un coin .
En ce moment, deux cuisiniers apportaient le premier service d'un dîner splendide, dîner de nature à réveiller des appétits plus blasés que ne l'étaient ceux des enfants de Rousseau. Pourtant, les dernières paroles de Thérèse, la révélation de son prochain mariage avec Montretout, mais surtout les répliques de ce futur beau-père, toutes ces raisons paraissaient tellement franges aux esprite simples de ces enfants, qu'une pré^ occupation morale sans précédent pour eux leur
fit oublier les préparatifs du repas. Pierre surtout, que le silence des deux vieillards confirmait dans ses présomptions, Pierre baissait la tête comme pourrait le faire un homme d'honneur surpris en flagrant délit de mauvaise action. Néanmoins, ce fut lui, lui, le fils aîné du grand homme, qui rompit le silence.
— Ma mère, dit-il, vous êtes libre de vous remarier, si bon vous semble; nul ne peut vous contester ce droit. Mais tous tant que nous sommes ici, je le pense du moins, nous eussions désiré que vous gardassiez le nom cent fois glorieux de Rousseau. Avouez, madame, que vous faites peu de cas de la mémoire du père de vos enfants, de cet homme immortel que la France révère. . . Ma mère ! ... ce n'est pas bien. . .
— Qu'est-ce que c'est?... qu'est-ce que c'est? Vas-tu donc aussi faire des discours comme ton père? dis, Pierre, veux-tu m'apprendre à me conduire?... Si ça me plaît, à moi, de me remarier, ça ne te regarde pas. . . tiens ! Comme une femme est déjà trop heureuse avec un homme qui se promène ou qui écrit tant que la journée dure. .. laisse-moi donc tranquille !
Et, peu soucieuse de l'opinion que ses enfants pourraient se faire d'elle, Thérèse termina ses réticence^^ en avalant un verre de vin.
— Cré nom ! faut pas se fâcher comme ça,
puisqu'on est tous des parents ; c'est i>as amu sant, dit Jeau Buteux, en attaquant une cuisse d'oie, qu'il mordait à belles dents.
— Oui, répliqua Louis, dînons; on verra après. Moi, je m'en fiche; demain je retournerai à mon atelier ; si les parents et les amis ont besoin de moi, je demeure chez M. Delamarre, rue de la Calandre.
— Et moi, donc ! qu'était venue rien que pour voir not* mère ; je l'ai vue, puisque la v'ià. A présent, faut que je m'en retourne à Sceaux. Je prendrai la patache à Montrouge. Le lundi, c'est le jour qu'on repasse le linge de monseigneur de Penthièvre. Jean, tu viendras avec moi, n'est-ce pas?
— Dam ! je veux ben ; mais laisse-moi manger, j'ai faim.
— Ma mère, si vous le permettez, j'irai avec vous à l'hospice Saint-Philippe. Quant à Jean, il peut accompagner Joséphine et se trouver mardi à la manufacture de Sèvres. Je lui promets un emploi facile à remplir; il gagnera trente sous par jour pour commencer.
— Trente sous par jour ! ça me va ! répondit notre amoureux, la bouche pleine.
— C'est bien, mes enfants, c'est très bien! je vois avec plaisir que vous aimez le travail. Joséphine est une honnête fille, et vous, garçons,
trois bons ouvriers. Avec de roccupation on vit simplement, mais aussi sans de grands chagrins. Allons, prenez courage; moi et* M. de Saint- Lambert, que voici, nous ne vous abandonnerons pas. Eh ! tenez, faiées-moi l'amitié, ou si vous aimez mieux, le plaisir d'accepter chacun un louis d'or; mes enfants, donnez cette preuve d'estime à l'ami de votre père ; oui, prenez chacun ce louis d'or, reprit l'encyclopédiste.
— Oh ! s'il ne faut que prendre un louis d'or pour vous faire plaisir^non oncle, moi, je veux ben, dit Jean Buteux en tendant la main.
— Et moi itou, répondirent Louis et Joséphine ensemble.
— En ce cas, tout étant convenu, tout ira bien. On pourra se revoir bientôt ; mais mangez donc. . . — Ah ! monsieur veut-il nous faire l'honneur de partager ce modeste repas de cabaret t reprit Saint-Lambert en s'adressant à Montretout, le futur de Thérèse, qui, resté dans un coin, commençait à se faire une indigestion de mauvaise humeur.
Comprenant qu'il venait de jouer un rôle déjà passablement ridicule, Montretout, acceptant rinvitation qui venait de lui être faite, alla, silencieux et timide, se placer à l'extrémité de la table.
En définitive, ce banquet, où Diderot et Saint-
Lambert s'étaient promis de se divertir, ne fat que médiocrement divertissant. Un cours de mœurs ne peut être fait qu'aux lieux où la gaîté et le libre arbitre de la pensée existent. Dans ce dîner, ils n'existaient pas» Pour les convives, Montretout était un hors-d'œuvre indigeste.
Or, à l'exception de quelques paroles relatives aux mets que Ton se passait, ce repas atteignit le dessert sous le poids d'un silence écrasant. Chacun attendait de son voisin, aussi timide que lui, l'initiative d'un bra#e-bas qu'il n'osait prendre lui-même.
Cet état de gêne et de contrition durait depuis vingt minutes, lorsque la clarinette et la grosse caisse d'un saltimbanque se faisant entendre» Pierre s'écria .
— Ma mère, avant que de m'en retourner à la besogne, je veux avoir la conscience nette de tout ceci. Voulez-vous accepter mon bras jusqu'au boulevard? là, nous prendrons un fiacre pour nous rendre à l'hospice Saint -Philippe. Joséphine pourra nous accompagner, si. . .
— Nenni, nenni, faut que je sois à Sceaux ce soir. Jean viendra avec moi, n'est-ce pas, Jean ?
— Oui, oui, j'irai avec toi. Nom de nom!
que j'ai ben mangé ! C'est tout d'même amusant de trouver comme ça tous ses frères, ses sœurs,
sa mère et ses oneies qu'on n'a jamais vus. Vrai ! il y a de quoi rire de voir une mère qu'est une dame se marier avec une Jrimouise comme cellelà, r^rit Jean Buteux en jetant un regard des plus malveillants à Montretout.
-^Eh ben ! si elle veut se remarier, not'mèrc, c'est qu'ça lui fait plaisir; qu'est-ce que ça te fait? ça t'ôte-t-i tes deux bras pour travailler!. . . En route ! assez d'embêtement comme ça; je vas me promener. Je veux voir les hercules, moi, répliqua Louis Vindret en se levant.
Ce fiit le signal du départ.
Arrivé sous l'auvent de l'auberge et comme il s'agissait, avant de se quitter, d'attendre Saint- Lambert qui réglait le compte, Diderot s'exprima ainsi, en parlant tour à tour à chacun de nos personnages :
— Madame, et vous, mes enfants, croyez-en un vieil ami de Jean-Jacques, croyez que pour tous les h«nmes, tous sans exception, le bonheur n'existe en ce monde qu'à la condition d'y remplir des devoirs,'d'y travailler, en choisissant, autant qu'il est possible, un état qui nous plaise. Sans doute, la naissance, les circonstances et les événements de la vie ne favorisent pas toujours nos vocations, mais la conscience des devoiS remplis est pour beaucoup dans la félicité intérieure. Oui, le bonheur, selon moi, n'est pas autre
eliosequ'mieconscienceparfaitementpure. Allons , du courage, mes enfants! mais souvenez- vous, au moindre besoin sérieux que vous pourrez avoir, souvenez-vous de moi, adressez-vous à Diderot, Pierre le sait, je demeure ruedelaSourdière, 18. . . Ah ! Saint-Lambert, nous nous en allons. . . Bonjour, bonjour. . . Pierre, arrangez-vous pour qu'on puisse se revoir bientôt.
Et saluant nos prolétaires aussi civilement qu'ils eussent salué de grands seigneurs, les deux vieillards s'éloignèrent au bruit des musiques d'une douzaine de funambules qui faisaient un vacarme épouvantable.
Voyant JeanButeux et Joséphine dune part, Pierre et Thérèse de l'autre, se donner le bras après le départ des anciens ; voyant Louis l'abandonner pour se mêler au public des saltimbanques, Montre tout, resté seul, se prit à réfléchir sur les conséquences que pouvait avoir cette équipée de sa future et termina ses lïléditations en faisant ce beau monologue :
— Cette madame Rousseau, comme on l'appelle, cette vieille folle de cinquante-cinq ans prétend qu'elle m'aime.... Ça, c'est possible, on
est encore vert Mais avec les dix mille livres
Çi'elledit avoir, si elle allait posséder dix enfants ; car, enfin, il lui en sort un de dessous terre tous les jours.... Diantre! alors, il faut qu'elle
ait plus de dix mille livres, ou qu'il y ait que^ ques éoi/pmîV/mei là-dessous.... un testament, peut-être..., dépêchons-nous declaircir cette affaire là. C'est ça ! Diable ! avant dese marier, il faut au moins savoir avec qui on se marie.
Et tout aussi satisfait de sa logique que de la détermination qu'il venait de prendre. Montretout enfonça son tricorne sur sa tête et se mit à courir dans la direction du boulevard.