LA PÊCHE DE L'ÉTANG
La belle saison d'automne n'était pas faite pour modifier les idées d'Élizabeth sur le bonheur de Renotte. L'espoir de suivre la petite fermière au verger fut un stimulant qui amena des résultats notables.
Nous partageons les sentiments d'Élizabeth.
Cette abondance de toutes choses, ce dernier par fum des fleurs, ces ombres prolongées sur la prairie, font oublier que l'hiver viendra bientôt avec ses frimas.
Cueillir les poires, les pommes, les nèfles, voir
abattre les noix et les noisettes ; faire les vendanges et boire du vin doux ! Quel enfant de onze ans pourrait résister à des joies pareilles?
Renotte n'était pas moins heureuse, mais avec des pensées bien différentes : son sac était devenu trop petit ; il en fallait un autre ! Cet argent, gagné avec tant de peine, était aux yeux de nos petits fermiers un trésor incomparable, et ils avaient raison. Bien différents de la plupart des hommes, il leur tardait de le donner. Ils comptaient lés jours.
Cependant une opération très-grave allait occuper Renotte : la pêche de l'étang était décidée. On en avait donné avis à Angers, et parmi les amateurs, M. Wilson et ses filles devaient assister à cette pêche.
Il faut plussieurs jours pour dessécher un étang. Ce travail paraissait bien long à Mlle Élizabeth. impatiente de voir chez eux les poissons qu'elle avait tant de peine à prendre à la ligne. Enfin il n'y a plus d'eau. M. Wilson et sa famille sont arrivés; ils font connaissance avec Mme de Saint- Cyr et sa fille. Des hommes marchent dans la vase, saisissent, non sans peine toutefois, carpes, tanches et anguilles. On les jette dans de grandes cuves. M. Wilson choisit les plus belles carpes; les revendeurs de la ville s'approvisionnent. La vente est bonne, car le poisson est beau.
Lorsque l'étang a été nettoyé, il se remplit de nouveau, et c'est un autre genre d'intérêt de voir les poissons qui ont été mis en réserve, rentrer dans leur empire, et nager dans une eau limpide.
Élizabeth était ravie d'avoir associé à ses plaisirs les demoiselles Wilson.
Renotte fut sans pitié pour les brochets qui mangent les autres poissons. Elle les vendit tous, sauf deux ou trois qu'elle voulut mettre ellemême dans sa poêle, pour venger les victimes que ces gloutons avaient faites depuis six ans.
Le lendemain de cette joyeuse journée, les parents de Manette vinrent annoncer à Renotte que, faute de travail à la carrière , ils partaient pour GhoUet, où Constant espérait trouver du travail chez un tisserand.
Manette fondit en pleurs.
Peut-être pensez- vous, mes enfants, qu'étant pauvre et séparée de sa famille. Manette ne devait pas avoir tant de chagrin de voir partir son père et sa mère? Vous vous trompez. Pauvres ou riches, nos parents sont nos meilleurs amis; nos amis les plus sûrs et les plus nécessaires.
La pauvre fille ne savait point cela; son bon cœur le lui apprenait en ce moment. Elle pensait aussi avec tristesse qu'elle ne se priverait plus pour eux, qu'elle n'aurait plus la joie de leur
porter du pain et de tout ce que Renotte lui donnait de bon.
Cette fermière de treize ans était considérée plus qu'on ne l'est d'ordinaire à cet âge ; et les parents de Manette la respectaient comme une femme d'expérience. C'est que Renotte montrait en toute occasion une sagesse et une pru,dence qui faisaient oublier sa jeunesse. Elle écouta avec bonté le pauvre carrier et sa femme et leur assura que Manette ne manquerait de rien, et que peutêtre un jour elle gagnerait assez d'argent pour leur venir en aide.
On se dit adieu, on s'embrassa. Manette fît la conduite à ses parents jusqu'à moitié chemin d'Angers en compagnie de Martin armé d'un bâton grand comme lui.
Lorsque Manette revint à la ferme, Renotte l'embrassa tendrement et lui dit : « Ne crains rien, nous ne nous quitterons jamais.
Ah! maîtresse Renotte! je suis comme vous, je n'ai plus ni père ni mèrel...
RENOTTE
Quelle différence. Manette ! Tu auras beau ne pas voir tes parents, tu sais bien que tu pourrais aller les trouver et les embrasser! Si ma mère était à cent lieues d'ici, je n'aurais pas tant pleuré l'autre jour quand M. le curé à chanté la grand'messe
pour le bout de l'an de celte pauvre mère ! Enfin il faut prendre le temps avec ce qu'il apporte. Sais-tu ce que je pensais ce matin?
MANETTE
Vous avez tant d'idées qu'il faudrait être bien fin pour tomber juste I
RENOTTE
Je pensais que sans toi, je ne me serais jamais tirée d'affaire, et que si nous devenons un jour de gros fermiers, c'est toi qili en seras la cause.
MANETTE
Je n'aurais jamais deviné, ça, bien sùrl C'est la première fois, pardon, excuse!... que je n'ai pas confiance en vos paroles. Je suis tout de même joliment contente que vous ayez de si belles idées sur moi; c'est la preuve que vous m'aimez.
Je t'ai aimée tout de suite, et ça va de plus fort en plus fort. Ainsi, c'est dit : nous travaillerons ensemble toute notre vie. »
La maîtresse et la servante s'embrassèrent comme par manière de contrat.