‹ Les enfants de la fermeChapitre 9 sur 33 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ou L'AUTEUR A PLEURÉ.

Quand vous serez grands, bien grands, petits garçons et petites filles, vous vous souviendrez encore de la joie que vous causait la moisson.

Sans doute, c'était un plaisir de passer dans les blés, de cueillir des coquelicots et des bluets, d'en faire des couronnes que vous mettiez sur votre tête. C'était un spectacle charmant de voir les épis dorés se ployer sous le vent frais du matin et se balancer encore ; mais le jour où les moissonneurs venaient couper le blé, était un jour de

fête. Votre plus grande récompense était de voir entasser les gerbes dans le chariot.

Cette année-là, il y avait abondance partout Le pauvre glanait, et sa petite récolte lui donnait bon espoir pour l'hiver. Renotte, tout en veillant à ses intérêts, souriait aux enfants qui faisaient de petites gerbes dans ses champs.

Une pauvre vieille femme était l'objet de la sollicitude de Manette. Plus d'une lois, la petite vachère avait partagé son pain avec la mère Emmanuel. En la voyant ramasser péniblement, un à un, les épis quelesenfants étourdis laissaient dans le sillon. Manette conçut la pensée de venir en aide à la bonne femme.

Il y avait près de la Guiberdière, un champ dont toutes les gerbes n'avaient pas encore été levées. Dans son zèle, elle y alla au point du jour, se mit à glaner bien loin des gerbes ; mais ce fut assez pour que des femmes vinssent lui chercher querelle, en l'appelant « voleuse, mendiante. »

Manette se défendait de son mieux, et les larmes, qui d'ordinaire touchent les bons cœurs, devinrent une arme dont ces méchantes créatures se servirent.

Un homme vint à passer. C'était un ancien carrier; il reconnut Manette, et Tinjuria bien autrement encore.

« Vraiment, ces Constant sont insatiables. Ce

n'est pas assez que leur fille soit hébergée dans une ferme, qu'elle leur fournisse le pain et le lard; ils l'envoient voler le blé du pauvre monde ! Pleure, pleure, va; je te réponds que tu ne t'en tireras pas ! De quoi a-t-elle l'air, cette nigaudelàî »

Le méchant homme riait du désespoir de Manette, et, dans sa lâcheté, il osa frapper la pauvre fille. Ses cris ne firent qu'accroître la fureur du misérable.

Les commères, d'abord satisfaites d'avoir eu du renfort, trouvèrent que la chose allait trop loin ; elles voulurent défendre Manette, ce qui amena une espèce de rixe dont le tapage arriva jusqu'aux oreilles d'un gendarme. Au bruit des pas du cheval, les assaillants prirent la fuite dans des directions contraires. Manette resta seule, et bientôt le gendarme fut près d'elle et l'interrogea.

MANETTE

Monsieur, je glanais pour la mère Emmanuel.

Ils m'ont appelée voleuse, et l'homme m'a battue.

LE GENDARME

Es-tu du pays*?

MANETTE

Oui, monsieur, je suis de la Guiberdière, chez les Goujon.

LE GENDARME

Ma fille, tu dois savoir qu'on ne glane pas dans

un champ, tant que les gerbes ne sont pas levées.

MANETTE

Monsieur, voyez comme je suis loin des gerbes !

LE GENDARME

Allons, pas de paroles inutiles : marche devant moi.

MANETTE

Mon Dieu! Seigneur! où allez-vous me mener?

LE GENDARME

D'abord à la ferhie, et nous irons plus loin encore.

Manette, quoique très-effrayée, se remit un peu. La ferme ! C'était un toit hospitalier, et déjà la pauvre enfant se voyait jetée au fond d'un cachot. Elle avait retrouvé ses jambes, le gendarme lui disait : « Pas si vite ! »

11 était six heures ; Renotte n'ayant point trouvé sa servante à l'étable, l'appelait et la cherchait de tous côtés. Martin, au risque de tomber dans le puits, se penchait, appelant son amie.

Personne n'avait vu Manette. Renotte, triste et désolée, faisait sortir les vaches de l'étable, lorsque les aboiements de Dragon lui firent pressentir du nouveau, et au bout d'une minute, elle aperçut Manette, marchant les yeux baissés, le visage couvert de larmes, et suivie d'un gendarme à cheval.

Allons, marche devant moi.

Renotte resta immobile et sans parole ; si bien que le brigadier crut que sa capture était inconnue des gens de la ferme; mais, à la première question, Renotte retrouva ses esprits :

« Si je la connais? je l'aime comme une sœur. Que lui est-il donc arrivé?

LE GENDARME

Pas grand mal jusqu'ici. Elle a glané dans un champ où les gerbes n'étaient pas levées, et la loi le défend.

RENOTTE

Ma pauvre Manette, qu'as-tu fait là? Si tu m'avais demandé un boisseau de farine pour ta mère, je te l'aurais donné.

C'était pour la mère Emmanuel que je glanais, parce que les petits garçons n'avaient rien laissé dans nos champs.

La mère Bolève s'était avancée pour prendre part à la conversation ; les voisins et les voisines surtout donnaient leur avis : le gendarme aurait mieux fait de courir après cet homme qui avait battu Manette; et celle-ci était comme une victime qui attend la sentence fatale.

Martin , précédé de Dragon , avait couru chez Mme de Saint-Gyr, dès la triste apparition de Manette et du gendarme. Il fit un tel vacarme dans

la maison que Mme de Saint-Cyr tout effrayée, sortit de sa chambre.

Martin ne pleurait pas , sa voix était seulement émue, son regard étincelant; et, oubliant sa réserve habituelle, il* prit Mme de Saint-Cyr par sa robe, et la força de courir. Et bien il lit, car le brigadier, tout en rassurant les fermiers sur le sort de Manette, se disposait à la conduire à Angers. Beaucoup de délits de ce genre avaient été commis et un exemple était nécessaire. A la vue de Mme de Saint-Cyr, le brigadier mit pied à terre et salua.

Martin n'attendit pas d'en être prié pour prendre la bride du cheval, ce qui lui donnait une certaine importance. Il regardait Tanimal et son harnais, et semblait dire : Je me tiendrais bien là-dessus.

Les châtelains de la Volière étaient connus et respectés dans tout le pays. Le gendarme écouta Mme de Saint-Cyr, et se rendit sans peine à ses raisons. Il se contenta de faire un peu de morale à Manette qui osa enfin regarder le gendarme, et ce regard la libéra complètement.

MARTIN

Monsieur le militaire, je serais allé en prison à la place de Manette ; quand je me suis cassé le bras, c'est elle qui me tenait compagnie I

LE GENDARME

Vraiment! mon garçon, tu as du cœur. Tu feras un bon soldat.

Martin fut ravi de la prédiction. Je ne doute pas qu'il ne se vît déjà sur un beau cheval partant au galop.

Dès que le gendarme eut disparu, on entoura Manette, on la questionna, on lui fit répéter vingt fois la même chose. L'homme qui l'avait battue fut reconnu au portrait qu'elle en fit.

Mme de Saint-Cyr, tout en appréciant l'injustice dont Manette avait été la victime, lui fit une petite leçon que la pauvre enfant comprit fort bien.

La mère Emmanuel arriva clopin-clopant. L'affaire lui avait été racontée, et la pauvre femme espérait trouver encore le gendarme, et lui dire : « Prenez-moi. »

Seule avec sa maîtresse, Manette se jeta à ses pieds et lui demanda pardon :

« Que veux-tu ! le cœur n'est pas toujours raisonnable ! c'est vrai que le tien t'a mal conseillée', mais ton étourderie a fait la fortune de la mère Emmanuel : ma marraine s'en charge. »

Pendant huit jours, on ne parla, on ne rêva que gendarmes; puis la paix rentra dans la maison. Martin seul n'était qu'à moitié tranquille sur les jours de Manette. Il l'épiait, la suivait partout. Il

lit, pour plus de sùrelé, une haie d'échalas autour de la maison : Fautruche se cache bien derrière un arbre?

On battait le blé de tous côtés; car, à cette époque, les machines, appelées batteuses, n'existaient pas. On entendait toute la journée le bruit du fléau, espèce de fouet, Pan, pan, pani Comme si vous battiez la mesure à trois temps. Cette musique n'est pas faite pour charmer les habitants des villes, mais il n'est pas d'harmonie plus délicieuse pour l'oreille du paysan qui voit, à chaque coup, sortir de beaux grains de froment.

Il ne songe pas à se plaindre ; il pense qu'il portera de beaux sacs de blé au marché, et reviendra dans sa charrette vide, les poches pleines d'écus.

En tout pays, la moisson réjouit le cœur de rhomme. La plaine et la montagne retentissent de chants joyeux.

En Anjou, il existe un usage que Renotte se serait bien gardée de ne pas suivre.

Lorsqu'on achève de battre le blé, on va chercher la demoiselle du château pour lever la dernière gerbe. C'est un véritable événement. Jamais encore Élizabeth n'avait été témoin de cette fête, et c'était pour elle une grande joie d'en être la Reine.

Renotte, Martin et les batteurs se présentèrent

chez Mme de Saint-Cyr ôii ils étaient attendus avec impatience.

Elizabeth, assise sur un fauteuil, fut enlevée et portée dans l'aire. Ayant bien appris son rôle, elle essaya plusieurs fois de soulever la gerbe sans y réussir. François lui vint en aide, et Renotte présenta à sa jeune maîtresse un beau bouquet et la première grappe de raisin qui étaient cachés sous la gerbe.

Un panier de bon vin, offert par Mme de Saint- Cyr, termina cette petite fête champêtre.

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