‹ Les enfants de la fermeChapitre 11 sur 33 · LA PREMIÈRE ANNÉE DE FERMAGE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE ANNÉE DE FERMAGE

Un événement fort important vient bientôt occuper la fermière : on tue le cochon, Manette fourbit le plat d'étain, elle se mire dedans et n'hésite pas à dire que Targent n'est pas plus clair.

Il est d'usage en Anjou que le fermier porte à ses maîtres du boudin et une assiette de rillauu^ morceaux de cochon préparés d'une certaine manière, et très-estimés dans le pays.

Tout en se disposant à chômer en bonne chrétienne la fête de la Toussaint, et à faire prier

pour rame de ses parents, Renotte songeait qu'elle irait ce jour-là chez sa marraine; qu'elle mettrait son plus beau déshabillé et une coifife à l'avenant. Aller au grand château, montée sur Trottin,— car François n'entend pas que maîtresse Renotte use ses souliers à faire deux lieues I Quelle journée I

La mère Bolève souriait tristement : « Us trouvent les jours trop longs, pensaitr-elle, et moi, je les trouve trop courts. Vous êtes vaillants , mes pauvres petits, mais encore bien jeunes!... Qui sait l'avenir I... »

Le temps n'écouta ni la grand'mère ni les enfants. Il marcha son pas ordinaire, et le jour de la Toussaint, au sortir de la grand messe, Renotte fièrement assise sur Trottin, qui voulait à toute force prendre la route du marché , quoiqu'il eût une selle sur son dos , partit pour le château.

Renotte saluait gracieusement les passants, et pour peu qu'ils l'en eussent priée, elle leur aurait dit : Je porte à nos maîtres sept cents francs de fermage seulement, parce que Mlle Ysabeau a pris pour cent écus de diverses denrées.

Personne ne songea, bien entendu, à commettre une pareille indiscrétion, et nos fermiers arrivèrent paisiblement à la Volière.

Si la souffrance nous inspire de la compassion,

notre cœur s'émeut à la vue du bonheur d'autrui. On aime surtout à voir les succès de la jeunesse laborieuse.

Les serviteurs de Mme de Saintr-Cyr firent bon accueil aux petits fermiers. Trottin lui-même fut l'objet d'attentions affectueuses : un garçon lui mit la bride sur le cou, et l'engagea poliment à entrer dans une belle écurie où un déjeuner fort distingué lui fut aussitôt servi. Trottin croyait rêver.

François et Renotte furent conduits droit au sa'on, ni plus ni moins. Ih firent l'inventaire du riche mobilier. La jeune paysanne ne fut point du tout fâchée de se voir de la tête aux pieds dans une grande glace; et maître François, tout en riant de sa sœur, se donnait aussi un coup d'œil.

Elizabeth vint chercher les fermiers, les introduisit dans la chambre de sa mère et se retira, à son grand regret.

Après un cordial bonjour, Renotte entra immédiatement en matière, elle tira son livre de comptes, et lut les détails que voici :

Donné à Mlle Ysabeau chaque samedi, pendant tout l'hiver : du beurre, des œufs, des poules et des canards, plus quelques légumes pour envoyer à Paris, le tout bien compté . . 97 fr. 10 sous.

Au mois de mai du fil pour 24 met.

de toile 29 12 »

]*endant que ma marraine était à la Guiherdière , j'ai fourni du lait, du beurre et des poulets . 25 14 »

En septembre du beurre salé. .67 8 »

1 pièce de vin blanc pour les domestiques 50

Pommes de terre 30 8 »

Total, ma marraine, 300 12 »

Renotte ayant achevé sa lecture, dit à François de compter les sept cents francs, ce qu'il s'empressa de faire, et Mme de Saint-Gyr lui remit 12 sous.

MADAME DE SAINT-CYR

Mes enfants, je ne manque pas d'argent, assurément; mais j'éprouve un plaisir tout particulier à recevoir le vôtre.

RENOTTE

Vous n'y comptiez peut-être pas, ma marraine?

MADAME DE SAINT-GYR

Je connais votre ardeur au travail et votre bonne volonté; mais le premier argent est le plus difficile à gagner. Je suis très-contente de mes petits fermiers. Ne t'imagine pas cependant, ma Renotte, que les affaires seront toujours faciles. Attends-toi à des difficultés, à des épreuves même.

II n'est si bons, ni si zélés laboureurs qui n'en aient : le blé manque, une vache meurt, etc.

Oh! ma marraine, ne me portez pasmalheurl..

nos vaches, voyez-vous

MADAME DE SAINT-CVR

J'espère te porter bonheur toujours, ma fillette; mais je ne dois pas te laisser ignorer ce qui t'attend dans la vie.

RENOTTE

C'est vrai, ma marraine; je vois bien qu'il en arrive aux autres; mais ça viendra petit à petit...

La cloche du déjeuner s'était fait entendre, Mme de SainirCyr mit l'argent dans son secrétaire, donna un reçu à François, et dit d'un ton affable : a II est d'usage que nos fermiers déjeunent avec nous, lorsqu'ils nous apportent l'argent du fermage , et certes je ne ferai pas d'exception pour ceux de la Guiberdière. »

Renotte fut un peu suffoquée d'une pareille invitation ; toutefois sa marraine l'ayant prise par le bras, elle se remit bien vite.

François, s'il eût été consulté, aurait volontiers pris le éhemin de l'office : tant d'honneur l'accablait. L'accueil de M. de Saint-Cyr ne fut pas moins cordial que celui de sa femme. On se mit à table.

Renotte, placée à côté de sa marraine, ouvrit

de grands yeux en voyant les belles cloches d'argent aux quatre coins de la table. Elle ne put s'empêcher de dire : « Qu'est-ce que c'est donc que ça, ma marraine? j^ Et comme le domiestique s'empressa de soulever une de ces cloches pour offrir les côtelettes , Renotte ajouta : « Je comprends ! c'est pour que les curieux ne sachent pas ce qu'il y a là-dessous. »

MADAME DE SAINT-CYR

La morale n'est pour rien dans cette invention. C'est tout simplement pour que le déjeuner ne refroidisse pas.

Renotte ne comprit rien à cette raison; la sienne lui parut meilleure.

Ce déjeuner fut une véritable distraction pour Élizabeth. De son côté, la petite fermière s'apprivoisait. Elle regardait bien comment faisait sa marraine, et s'appliquait à l'imiter.

Quant à François, l'odeur des côtelettes lui avait fait perdre toute .timidité ; il mordait à belles dents , et raclait l'os avec son couteau , sans voir les signes que lui faisait sa sœur.

Ce qui consola Renotte des façons de son frère, c'est qu'elle se crut la seule à les remarquer.

L'éducation nous apprend à fermer les yeux sur les fautes et les gaucheries de ceux qui ne sont pas initiés aux usages de la bonne compagnie. M. et Mme de Saint-Cyr ne voyaient donc

rien. François expédia promptement deux côtelettes ; mais il se trouva bien plus à l'aise lorsqu'il eut à s'occuper d'un morceau de boudin accompagné de choux rouges.

Ce boudin était le don des fermiers ; on en fît un grand éloge. Quelle gloire c'était pour Renotte, de voir son boudin servi sur un plat d'argent!

La jeune fille finit par prendre son parti des manières de François. Elle se félicitait intérieurement de sa bonne tenue , lorsque par malheur elle renversa son verre, juste au moment où elle allait le porter à ses lèvres.

Mme de Saint -Gyr s'empressa de la rassurer:

a Ce n'est rien, ma fille. »

RENOTTE

Dame I ma marraine, je n'ai jamais qu'un gobelet et je me suis embrouillée dans ces trois verres pattus.

MADAME DE SAINT-CYR

Tu as parfaitement raison. Ne te tourmente pas.

Cet incident ne compromit nullement la gaieté des convives et de leurs hôtes-

Le déjeuner étant terminé, un jeune domestique, feignant de ne pas voir un signe négatif de Mme de Saint-Cyr, donna des rince-bouche aux paysans comme à ses maîtres.

Renotte se méfia; mais voyant sa marraine porter le petit verre opale à ses lèvres , elle suivit son exemple. François allait en faire autant , lorsque Remotte s'écria : « Arrête ! c'est une attrape!... François, ne bois pasi »

Cette exclamation produisit une hilarité générale. Renotte ayant écouté l'explication de cet usage , déclara qu'elle n'était pas du tout pressée de perdre le goût des bonnes confitures de sa marraine.

On se leva de table. Mme de Saint-Cyr prit le bras de François qui buta dans une chaise; quant à maîtresse Renotte, elle fit une entrée triomphante au salon , quoique sa petite taille lui permît à peine d'arriver au bras du baron.

Un quart d'heure plus tard, les fermiers remerciaient les maîtres de leurs bontés et se remettaient en route.

Dès qu'ils eurent perdu de vue le château , ils donnèrent un libre cours à leurs réflexions.

RENOTTE

Tout de même, faisait-il chaud là dedans ! Ça fait du bien de respirer la fraîche.

FRANÇOIS

Je m'abonnerais bien à étouffer comme ça tous les dimanches, pour faire un pareil dîner!

RENOTTE

C'est le déjeuner.

FRANÇOIS

Bah ! ils dînent donc deux fois par jour?

RENOTTE

Tu en ferais bien autant ! comme tu mangeais de tout çal... et rondement I Moi, je n'osais quasiment pas piquer avec de si belles fourchettes.

FRANÇOIS

Ah I les bons maîtres ! Et dire que c'est notre boudin qui s'allongeait sans cérémonie dans ce plat d'argent ! Si Manette avait vu ça, elle ne serait plus si glorieuse de son plat d'étain. Il n'y a qu'une chose que j'ai trouvée un peu drôle.

RENOTTE

Eh! quoi donc, François?

FRANÇOIS

Ce n'est pas honnête, à mon avis, de verser du vin dans de si petits verres; sans compter que mon nez me gênait.

RENOTTE

Pourquoi as-tu le nez si long? Tu crois donc qu'on peut boire du vin rouge comme de la piquette?... Je ne sais pas ce que Trottin a bu et mangé, mais il va comme quelqu'un qui a fait un fameux repas!...

Nos joyeux fermiers rentrèrent tranquillement à la Guiberdière, et plus d'une fois, il fut question du déjeuner qu'ils avaient eu l'honneur de faire au château.

M. et Mme de Saint-Cyr quittèrent l'Anjou vers le l"' décembre. La marraine ne partit pas sans aller dire adieu à sa filleule. Elle donna aussi un coup d'œil à toutes choses.

En disant adieu à sa marraine, Renotte lui avoua que ce qui la consolait, c'était la pensée que Mlle Ysabeau viendrait faire des provisions pour Paris.

N'oublions pas de dire qu'à ces envois bien payés, Renotte joignait de temps en temps de ces petits riens qui sont le témoignage du souvenir : quelques roses préservées de la gelée, des violettes précoces, etc....

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