LES VERS A SOIE
Un jour, deux soldats munis de billets de logement se présentèrent à la ferme. Du plus loin que Martin les aperçut, il se douta de la chose et courut en prévenir sa grand'mère, laquelle en fut très-contrariée. Elle appela aussitôt Renotte et lui dit: «Nous allons être à l'étroit pendant le séjour de ces deux hommes ; ta place n'est pas ici ; pars avec Manette pour la Volière ; prenez Trottin et vous monterez tour à tour. »
Martin eut bientôt sellé l'âne, et les deux jeunes
filles partirent au moment où les deux soldats présentaient leurs billets de logement.
François installa ses hôtes. 11 le fit avec cordialité, car tout garçon peut se dire qu'un jour il ira, lui aussi, frapper à une porte étrangère.
Les deux soldats étaient précisément des paysans de l'Alsace, de braves garçons qui avaient conservé la foi et l'amour du pays I La conversation était animée et intéressante, la mère Bolève y prêtait volontiers l'oreille. L'un de ces hommes s'était engagé. Il espérait bien retourner chez lui sain et sauf, dans deux ans ; il achèterait alors une maison et un champ; puis il se marierait.
François charmé de ses hôtes mit la grande marmite au feu et le soir on soupa ensemble. Un pot de vin blanc acheva d'établir l'intimité.
Pendant que tout allait pour le mieux à la Guiberdière, nos voyageuses arrivaient au château, où elles furent reçues par Mlle Ysabeau qui avait logé deux cavaliers la semaine précédente. Elle plaça les jeunes filles près d'elle, et les traita avec toutes sortes de bontés.
Ces deux jours passés hors de la ferme, eussent paru bien longs à la maîtresse et à la servante, si Mlle Ysabeau avait été une personne ordinaire : mais elle savait mettre à profit toutes les circonstances
pour se rendre utile, et Renotte d'ailleurs avait ses sympathies. Elle fit donc voir aux jeunes paysannes tout ce qui pouvait les intéresser. Plus d'un soupir leur échappa en constatant que certaines améliorations étaient impossibles à la Guiberdière, faute d'argent ; toutetoîs une fille intelligente comme Renotte ne pouvait que gagner à cette visite.
Mlle Ysabeau était d'autant plus heureuse, qu'elle avait affaire à des personnes incapables d'opposer la moindre objection aux merveilles qu'elle allait leur raconter.
« Venez , mes enfants, venez voir mes vers à soie ; d'abord remarquez ces beaux mûriers blancs. Les vers à soie se nourrissent de la feuille. La pièce où nous allons entrer se nomme magnanerie. M. le baron l'a fait construire audessus de l'orangerie pour qu'elle ait toujours une chaleur égale. Ce nom de magnanerie vient de ce que dans le midi de la France, où les vers à soie sont l'objet d'un commerce considérable, on les nomme magnans. Entrons
RENOTTE
Fait-il chaud 1 Tiens ! il pleut donc?
MADEMOISELLE YSABEAU
Ce sont les vers qui font ce bruit en mangeant.
RENOTTE
Par exemple I
MADEMOISELLE YSABEAU
Je vais peut-être vous ennuyer avec l'histoire de raes vers?
RENOTTE
Quelle mauvaise pensée vous avez là, mademoiselle Ysabeau ! nous sommes tout yeux, tout oreilles.
MADEMOISELLE YSABEAU
Eh bien I mes enfants, lorsque la feuille du mûrier est développée, on y pose les œufs des vers à soie qu'on appelle plus souvent de la graine. Le fait est qu'à la forme et à la grosseur on dirait que c'est de la graine de pavot.
M. le baron m'a donné un verre qui grossit, à laide duquel je vois les petites bêtes percer la coque de la graine avec leur bouche noire. A ce moment-là, je ne sors pas de la magnanerie. Le feu prendrait au château que je ne sais pas si j'irais voir.
RENOTTE
Oh ! que oui I
MADEMOISELLE YSABEAU
Chose singulière ! tous les vers paraissent en même temps, aux mêmes heures, de cinq à dix heures du matin. Il faut s'occuper d'eux tout de suite, comme de vrais nouveau-nés, aussi dit-on faire l'éducation des vers à soie.
Eh bien I cette éducation est de trente-deux jours, elle comprend cinq âges différents.
Dès que Téclosion de mes vers est faite, je répands des feuilles de mûrier blancs finement hachées sur ces papiers troués. Les petits vers restent dessus, alors je pose mes feuilles de papier sur ces planches. Il ne faut pas être maladroite pour faire cette besogne-là.
Quelle joie, lorsqu'on voit les vers passer à travers les trous des feuilles du papier, pour arriver aux feuilles fraîches !
Je les enlève alors tous du même coup, et je jette la vieille litière.
Quand ils sont arrivés, comme aujourd'hui, à la dernière période de leur croissance, ils deviennent voraces à ce point que, pendant les dix derniers jours, sept livres de vers environ mangent comme deux chevaux.»
Un cri de surprise retentit dans la magnanerie.
RENOTTE
Je ne veux point de ces bêtes-là chez nous; ça nous dévorerait.
MADEMOISELLE YSABEAU
Dans quelques jours, si vous reveniez ici, vous verriez les vers grimper sur les feuilles et dresser la tête. Je leur mettrai alors des branches de bruyère, et ils feront leurs cocons. Ma pauvre Renotte, tu es une fileuse de rien du tout à côté de
ces vers à soie ! Ces admirables ouvriers mettent trois ou quatre jours à filer leur cocon. Bien différents de nos filles qui ont toujours faim et soif, eux ne mangent pas pendant ce travail important. . Leur tâche merveilleuse étant accomplie, ils changent de personnage, et deviennent, comme me Ta appris M. le baron, des chrysalides^ c'està-dire qu'ils se disposent à devenir des papillons.
MANETTE
C'est un peu fort ! Je ne savais pas ça I
MADEMOISELLE YSABEÀU.
Alors je me dépêche grand train de les détacher de leurs appuis, et je les vends de peur qu'ils ne perdent de leur poids, comme cela arrive promptement. L'année dernière, j'ai vendu deux livres de cocons, ce qui m*a rapporté trois cents francs pour nos pauvres, car M. le baron n'a pas seulement la permission de regarder cet argent là. Chaque cocon contient environ mille mètres de soie, et monsieur m'a dit que le fil de soie de quarante mille cocons pourrait faire le tour de la terre ; mais on n'est pas forcé de le croire.
RENOTTE
Comment fait-on donc pour prendre cette soie, mademoiselle Ysabeau?
MADEMOISELLE YSABEAU
t Ta question me ravit, . Renotte ; car étant en
voyage avec madame, j'ai eu le bonheur de voir dévider des cocons à Chambéry.
Figurez-vous, mes enfants, un grand hangar sous lequel sont rangées, comme les pupitres de l'école, de petites bassines remplies d'eau chaude.
Il y a une femme assise devant chaque bassine à laquelle correspond un dévidoir. Les ouvrières jettent les cocons dans l'eau bouillante, et attrapent avec une adresse étonnante le bout de soie, au moyen d'une baguette, et le lancent sur une petite machine placée au pied du dévidoir, lequel est toujours en mouvement. C'est ainsi que se dévident de beaux écheveaux de soie jaune. Une grande machine à vapeur placée à l'extrémité du hangar, fait chauffer l'eau, et tourner les dévidoirs du même coup.
Maintenant, Renotte, tu sais d'où vient la soie qui sert à fabriquer des étoffes pour les robes des dames, pour les rideaux du château, pour la bannière que tu portes à la procession, et pour le ruban que tu mets à ton bonnet les jours de fête. »
Certainement Mlle Ysabeau avait su intéresser les deux paysannes ; mais quelle que fût la satis^ faction de celles-ci, elle ne pouvait entrer en comparaison avec le bonheur qu'éprouvait la vieille servante d'avoir placé ses vers à soie une fois de plus.
Dès que les soldats furent partis, Martin alla
chercher Renotte et Manette. Ils firent un déjeuner à quatre, et se mirent en route.
Si la maîtresse et la servante rentrèrent avec plaisir à la ferme, elles conservèrent longtemps aussi le souvenir de ces deux journées passées à la Volière.
Leur retour causa une grande joie à la mère Bolève, qui rendit bon témoignage de ses hôtes. François, il est vrai, avait peut-être fait aller trop vite le vin blanc!... Renotte rassura sa grand'mère en lui rappelant le proverbe : « Une fois n'est pas coutume. »