‹ Les enfants de la fermeChapitre 18 sur 33 · ADVERSITÉ · texte numérisé non relu

ADVERSITÉ

Chacun se remit au travail et paraissait content. Seule, la fermière était préoccupée. La mère Bolève s'en aperçut ; elle la questionnait quelquefois, et n'en obtenait d'autres réponses que celles-ci: « Mon blé noir ne va pas à mon idée. » — « Le trèfle ne vaudra pas celui de l'an passé. »

Renotte ménageait la faiblesse de sagrand'mère. La généreuse enfant trouvait que le zèle de François se ralentissait. Elle était souvent obligée de lui rappeler des travaux essentiels qu'il n'eût pas

négligés autrefois. Quand il allait à Angers, François revenait tard, et les raisons qu'il en donnait n'étaient jamais évidentes. Le frère aîné se déchargeait le plus possible de maintes choses sur Martin dont l'ardeur au travail croissait en même temps que les forces.

La surveillance et Tactivité de la jeune paysanne maintinrent François près d'une année encore. Un événement pressenti depuis longtemps apporta un changement à cette position.

Un matin la mère Bolève ne put se lever comme à l'ordinaire. Elle dit à Renotte : « Ma fille, faut que Manette aille chercher M^Je curé; je m'en vas. »

Renotte obéit. Elle ne pouvait plus douter que le moment de la séparation ne fût arrivé. Lagrand'mère ne s'était pas trompée. Une heure plustard, elle s'éteignait do\icement, entourée de ses petitsenfants qu'elle recommandait à Dieu,

Les pauvres gens du village n'ont point de tombeaux somptueux; mais le dimanche, quand leurs parents et leurs amis traversent le cimetière , en allant à la messe , ils nomment ceux qui sont là et prient pour eux.

Depuis plusieurs années lagrand'mère, impotente dans son fauteuil, réclamait des soins continuels; sa mort semblait donc devoir alléger les peines de Renotte ; mais bien au contraire, ces soins de

tous les instants, prodigués à son aïeule, man^ quaient à la bonne fille. La journée était trop longue : <' Je n'ai plus rien à faire, » disait-elle à Manette.

Ce qui Taffligeait surtout, cest qu'elle sentait combien l'autorité de sa grand'mère allait manquer à François. Un père, une mère, eussent-ils cent ans, sont toujours utiles à leurs enfants. La vue de ceux qui nous ont élevés et conduits dans le chemin de la vie aura toujours sur nous une bonne influence. Il n'est point d'homme, si ingrat qu'il soitj qui oublie que sa mère l'a porté dans ses bras, et a veillé près de son berceau.

Renotte ne se disait pas précisément tout cela ; son cœur l'avertissait des dangers auxquels sa famille , livrée à elle-même , pouvait être exposée. Elle devenait plus triste chaque jour.

Quelques mois étaient à peine écoulés, et déjà François prenait des airs d'indépendance ; il était paresseux. Si sa sœur lui signalait un travail urgent, il prétextait une affaire ailleurs. Quand il allait à Angers, c'était pour y passer la journée. François ne donnait à Renotte qu'une partie de l'argent qu'il recevait; disant que l'aîné de la famille devait en avoir pour traiter les affaires. Aussi Renotte s'étudiait-elle à ce qu'il en fit le moins possible.

La pauvre enfant était sans cesse sur les che-

DE LA FERME. I(l3

mins.*« Ahl pensait-elle, maintenant je vendrais bien tous les produits de la ferme à ce brave M. Wilson, pour gagner du temps. »

La Jeune fille ne riait plus, et, lorsque François n'était pas rentré, les trois enfants soupaient en silence.

Heureusement que Martin, malgré sa petite taille, était un protecteur, et que Dragon au besoin montrait les dents.

On causait dans le pays de ce qui se passait : « François se dérange, disaient les voisins, c'est bien clair; comment la ferme marchera-t-elle maintenant?

— Eh bien ! répondait fièrement une commère amie des Goujon, croyez-vous tout perdu, parce qu'un garçon manque? Jacquine ne s'est-elle pas tirée d'affaire? Renotte est son vrai portrait: un grand cœur dans un petit coffre. Et Martin! En voilà un qui est courageux ! vous verrez qu'avec leur Manette, ils se tireront de là ! »

Renotte n'ignorait pas qu'on l'estimait, et cette conviction soutenait son courage. Toutefois elle s'attendait chaque jour à un éclat ; mais François, tout en parlant d'indépendance, craignait sa sœur. Il était gêné par la sagesse qu'elle apportait à toutes choses.

Martin avait mille ressources dans l'esprit, pour ramener la gaieté : si les tanches échappaient au

filet, il se jetait à Teau, nageait comme un poisson, et ne reparaissait qu'après avoir remporté la victoire sur quelque carpe endormie.

Il ne grandissait guère et peut-être pas du tout; sans sa jolie ligure et son air de bonne santé, il eût été un grotesque personnage. Il s'exerçait à faire valoir les avantages de sa taille; il passait et grimpait partout comme un chat. Cependant comme il éprouvait parfois le besoin de dominer ses camarades, il s'était fait des échasses au moyen desquelles il courait plus vite qu'eux. Son plaisir était de montrer sa tète awj. fenêtres du grenier, et de causer des frayeurs aux plus braves. Ces échasses faisaient envie à tous les petits garçons, mais aucun n'osait y toucher.

En dépit des remontrances de Renotte et de Manette, Martin dénichait toujours des oiseaux. A force de patience et d'observations, il avait fini par devenir un oiseleur célèbre. Se faire suivre par les moineaux en leur jetant du grain était un jeu au-dessous de lui ; prendre les coquettes alouettes au miroir ne lui était pas plus difficile; ce qui le plaçait très-haut dans l'estime publique, c'était l'art de faire chanter les rossignols et les fauvettes, au cœur de l'hiver.

Il avait appris ce secret charmant d'un vigneron étranger. Voici en quoi consiste cette méthode :

On renferme les oiseaux dans une caisse, lais-

Il s'était fait des échasses. (Page 144.)

sant une ouverture suffisante pour qu'ils aient de l'air. La caisse est placée dans un cabinet noir . et là, le croirait-on ! les oiseaux qui chantent le printemps, boivent les gouttes de rosée dans le calice des fleurs, sautent de branche en branche, volent bien haut vers le ciel bleu, oublient toutes les joies de là nature, ils chantent et font leurs nids.

Manette qui avait blâmé les expéditions de Martin au haut des arbres, était singulièrement réjouie par tous ces chants.

Notre oiseleur excellait aussi à prendre les sansonnets, qui sont très-nombreux en Anjou.

Ces oiseaux que Ton nomme aussi étourneaux se réunissent par troupes. Ils volent en formant des cercles, puis vont à droite, à gauche, comme des fous, ce qui peut-être à valu, soit dit en passant, le surnom d'étourneaux aux petits garçons étourdis.

Cependant cette manière de voler a ses avantages : l'oiseau de proie n'ose pas attaquer une troupe à la fois, et Toiseleur est plus sûr de réussir. Martin lâchait à la rencontre d'un de ces tourbillons d*étourneaux, un ou deux oiseaux de la même espèce, ayant à chaque patte une ficelle engluée; ceux-ci se mêlaient aussitôt à la troupe, et le résultat inévitable de leur course, était d'en embarrasser un grand nombre dan? la ficelle;

et de les faire tomber aux pieds de Martin, sains et saufs.

Cette chasse était simplement un plaisir; car, bien différente de celle du merle, la chair du sansonnet n'est pas bonne à manger. Le véritable mérite du sansonnet ou chansonnet est la grande facilité avec laquelle il apprend à parler. Martin avait en ce genre deux élèves qui eussent fait la gloire d'un maître d'école. Ils parlaient remarquablement bien, prononçaient les r beaucoup mieux que les Parisiens. Manette était sensiblement flattée de les entendre dire tour à tour, et tous les deux ensemble : « Vite ! à déjeuner, Manette, de gros rognons de mouton pour sansonnet mignon. » Ils ne savaient ce qu'ils demandaient, ca ils préfèrent les limaces à toute autre nourriture.

Le silence était banni de la ferme ; les sansonnets mignons bavardaient tout le jour, appelant les voisins, imitant le bruit des portes et des fenêtres, contrefaisant le chat. Et chose beaucoup plus grave, quand maîtresse Renotte s'impatientait, ils prenaient sa voix claire, et donnaient une représentation des scènes intimes.

Le sansonnet apprend toutes les langues, mortes ou vivantes. Sa vie est de huit années environ ; ce sont huit années de bonheur pour ceux qui l'ont élevé.

Martin faisait le commerce des oiseaux. Toutes les petites filles d'Angers lui en achetaient, et l'argent qu'il mettait dans sa bourse à lui, était employé à faire des cadeaux à sa sœur et à Manette qu'il ne séparait jamais dans sa pensée. La gaieté et l'esprit de Martin lui faisaient des amis les garçons de son âge se réunissaient à la Guiberdière tous les dimanches.

Notre oiseleur leur donnait souvent une représentation à laquelle vous ne seriez pas insensibles : il prenait un coq, le posait sur une grande , table, et tirait devant lui une longue ligne de craie blanche. Pourquoi le roi de la basse-cour restait-il stupéfait, le bec en bas, devant cette ligne? Martin n'en savait rien, ni moi non plus; mais le spectacle n'en était pas moins divertissant.

«Oh! disait Renotte en entendant de joyeux éclats de rire, comme on serait heureux si François voulait!.. »

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