‹ Les enfants de la fermeChapitre 19 sur 33 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

Uti jour, c'était au mois de mars, François partit de bonne heure, pour aller vendre du grain à Angers. Il prévint sa sœur qu*il ne reviendrait pas pour dîner. Renotte ne lui en demanda pas la raison. Elle soupira, et garda le silence tout le reste de la journée, même avec Manette, la confidente intime de ses peines.

Cependant le soleil baissait, et François ne revenait pas. Tout à coup, Renotte prend sa cape et

ses souliers, puis elle dit à Manette : « Je n'y tiens plus. Je vas à Angers voir ce qu'il fait. »

Maîtresse Renotte, prenez bien garde ; il y a eu un éboulement; la grande carrière est pleine d'eau. Une femme s'y est noyée la semaine passée..., il n'y a point de lune.

RENOTTE

Sois tranquille; à deux on ne court aucun risque. »

Elle embrassa Manette et partit.

Assurément , la mère Bolève n'eût pas approuvé cette démarche ; nous-mêmes ne sommes point satisfaits de voir partir ainsi notre gentille fermière; mais une paysanne n'a peur de rien, et Renotte, par sa position, avait plus de courage qu'une fille de la ville.

Il était déjà tard, lorsqu'elle arriva chez le marchand de grain; celui-ci avait, vu François dans la matinée et l'affaire était conclue. Malgré l'intérêt qu'apportait la fermière à tout ce qui touchait à son commerce, elle n'eut pas la patience d'écouter jusqu'au bout ce que son client aurait souhaité lui dire sur les grains, sur le dernier marché, etc.

Renotte alla frapper à toutes les portes où elle supposait que pouvait être son frère. Et partout la même déception lui était rése^ée. Il fallait

aussi que la pauvre enfant subît une sorte d'interrogatoire auquel il lui coûtait de répondre : « Vous ne savez pas où il est? à quelle heure est-il parti? Pauvre lilïe!... si jeune encore I... Et tout conduire!... Ma mignonne, ne vous attardez pas; il y a des ivrognes qui courent les rues. »

Ce conseil fait frémir Renotte. La crainte la saisit; elle rase les maisons, puis elle reprend le milieu de la rue. Ohl comme le cœur lui batl... Sa mante l'étoufTe ; mais du moins son visage est caché et cela est nécessaire.

Arrivée au coin d'une rue, elle aperçoit plusieurs hommes dans un cabaret. Ils parlent haut. Comme elle pressait le pas, la voix de son frère vient à son oreille. Renotte reste clouée devant la fenêtre. Ils jouent aux cartes, des verres et des bouteilles encombrent la table. On rit, on se querelle : « Cinquante francs! cent francs!... une partie de billard! quitte ou double. »

La nuit était sombre; quelques passants regardaient avec surprise cette femme arrêtée devant un cabaret. Renotte sent qu'il faut prendre un parti. Elle n'a point de connaissances dans le quartier, et, quoique brave, elle ne retournera pas seule à la Guiberdière. Elle ouvre la porte d'une main résolue et entre.

L'apparition de la jeune fille suspend la partie, on l'entoure en disant : «Que veut-elle?»

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François l'a reconnue, il lance sa bille, s'avance en disant : « C'est ma sœur ! »

Ces paroles furent dites avec un accent qui éleva un rempart entre la jeune fille et les assistants. Il se fit silence.

« François, dit alors Renotte, je me suis attardée... Ne m'accompagneras-tu pas?...

FRANÇOIS

Bien sûr, partons. »

Les joueurs le laissèrent aller, se disant sans doute : Quand il se sera débarrassé de la petite, il nous reviendra. D'ailleurs, il a de l'argent, nous ne risquons rien.

Renotte prit le bras de son frère. Ils marchaient vite et sans parler. Il faisait noir; neuf heures sonnèrent, quand il passèrent devant l'église.

La pauvre enfant tremblait en pensant à la carrière pleine d'eau. ^ Un malheur n'arrive jamais seul, pensait-elle... Martin et Manette doivent se désoler de notre absence; ils n'auront point eu le cœur de souper. »

Effectivement, l'un et l'autre allaient tour à tour écouter sur la porte, faisaient quelques pas; mais on n'entendait personne.

MANETTE

Tenez, Martin, cette carrière me fait grand peur! Allumez la lanterne, et allons la mettre >

près du précipice; comme ça, ils verront à se conduire.

Le conseil était bi)n et il fut suivi. Martin voulait les attendre. « Non, non, dit Manette, si maître François est avec elle, il aurait trop grand honte de nous trouver là I »

Ils rentrèrent; après avoir soupe tant bien que mal, Manette mit la soupe près du feu, et laissa la chandelle brûler.

Renotte et François marchaient d'un bon pas.

Ils aperçurent bientôt la lumière, et, pensant que c'était quelque paysan, ils, en furent contrariés ; mais Renotte s'écria presque au même instant : « Tiens I c est notre lanterne ! c'est bien sûr Manette qui l'a mise là ! »

De retour à la ferme, François aurait volontiers gagné son lit ; pourtant il n'osa laisser Renotte seule; après aVoir mangé la soupe, le frère et la sœur se dirent un triste bonsoir.

Renotte rangea tout; et, se jetant à genoux, elle pleura longtemps. Ce fut son uniqueprière.

Manette arriva pieds nus : « Ma pauvre maîtresse, vous voilà donc I ah I que nous étions inquiets, Martin et moi! Voyons, faut pas pleurer comme ça. Il est tard; c'est demain le jour du marché. Je serai obligée de vous accompagner, nous aurons une fière charge. » Renotte ne put s'empêcher de sourire des préoccupations de sa

servante. Elle obéit, et le sommeil répara ses forces.

Le lendemain, les deux frères allèrent aux champs. François labourait d'un côté et Martin de l'autre, de sorte que le frère aîné pensait qu'il éviterait une explication. Il se trompait. Martin trouva moyen de se rapprocher, et sans préambule : « Veux-tu me dire ce que tu deviens, toi ; vas-tu faire mourir notre sœur de chagrin ?

FRANÇOIS

Parie mieux à ton aîné.

MARTIN

- Un joli aîné! tu me dois le bon exemple, et tu m'en donnes un mauvais. Nous nous échinons à piocher, et monsieur va en ville..., jouer aux cartes, au billard I

FRANÇOIS

Comment le sais-tu ?

MARTIN

C'est la nouvelle de Trélazé depuis longtemps. Renotte seule l'ignorait.

FRANÇOIS

Je ne dois de compte à personne.

MARTIN

Vraiment! moi, je te dis que tu dois des comptes à notre sœur qui travaille comijie quatre, et sans qui nous n'aurions pas eu la ferme. Si tu ne veux plus être avec nous, dis-le, je

n ai pas envie de piocher pour payer ton agrément. »

La chose en resta là. François s'absentait moins souvent; mais son travail était celui d'un mercenaire et non celui d'un maître qui pense à la récolte en jetant le grain dans la terre.

Il n'était question que de la conduite de François et du chagrin de Renotte dans Trélazé. Les bonnes âmes plaignaient la jeune fille; les envieux, les jaloux disaient : « Chacun son tour. » « Ils n'avaient encore eu que du bonheur, tout leur réussissait. C'est pas juste. »

Oui, il y a des gens qui se réjouissent du malheur d' autrui. Je suis heureuse d'avoir la certitude que mes lecteurs ne pensent pas de .même. Bien au contraire, ils voudraient que toutes les histoires qu'on leur raconte, fussent sans nuages.

Je crois vraiment que Martin avait .hérité des bottes du Petit Poucet. Il courait partout sans nuire à son travail. Ne soyez donc pas surpris d'apprendre que le lendemain du jour où Renotte était allée chercher François, Mlle Ysabeau savait tout. Martin sentait bien qu'il n'avait pas d'autorité. Si au moins il avait été grandi Mais il avait beau avoir d'énormes talons à ses sabots et à ses souliers du dimanche, il était toujours un gros petit bonhomme.

Mlle Ysabeau n -ignorait pas la conduite de :

François; elle avait gardé le silence, espérant que les choses s'arrangeraient. Par malheur Mme de Saint-Gyr était absente pour longtemps. La prudente fille n'avait pas cru devoir avertir sa maîtresse de ce qui se passait à la Guiberdière. Nous l'en blâmons, tout en étant persuadés de ses bonnes intentions.

« Que veux-tu? dit-elle à Martin, tout ne va pas sur des roulettes en ce monde! Patientez, travaillez ferme : c'est la meilleure leçon. Je ne peux pas tirer les oreilles à François comme je te les tirerais au besoin.

MARTIN

Grand'merci ! Personne ne touchera à mes oreilles.

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