YSABEAU
Je le crois aussi, mon garçon. »
Martin s'en retourna, ayant du moins la satisfaction d'avoir fait une démarche qu'il croyait utile.
« Si seulement, pensait-il, j'étais grand, je lui en imposerais. Mais quand je dis un mot de raison, il me regarde du haut en bas avec un air de pitié qui me fait bouillir le sang. »
On dînait tristement en famille.
Un soir le frère aîné témoigna un nouvel intérêt à des choses dont il ne semblait pas s'occuper. Il fallait demander telle et telle réparation à
Mme de Saint-Cyr, autrement la ferme en souffrirait.
Renotte était ravie. Le rayon de soleil qui pénètre dans le cachot du prisonnier, n'apporte pas plus de joie qu'elle n'en ressentit en entendant parler ainsi son frère. On se sépara plus tard qii'à r ordinaire. François embrassa sa sœur en lui disant bonsoir, et elle se mit sur la pointe des pieds pour lui rendre ce tendre baiser. La petite fermière n'en demandait pas davantage pour s'endormir le cœur content.
Cher lecteur, François ne dormit pas. Il attendit qu'un silence profond régnât dans la ferme, et bien avant la première lueiir du jour, il sauta par la fenêtre de sa chambre, et s'éloigna emportant un petit paquet au bout d'un bâton.
La lune éclairait la campagne ; à la vue de ces champs qu'il avait labourés, et dont il ne recueillerait pas la moisson, le pauvre garçon sentit ses yeux se remplir de larmes. Il regarda longtemps la fenêtre de la petite chambre de Renotte, autour de laquelle s'épanouissaient les premières roses de la saison. « Pauvre enfant! Quel réveil I si elle allait en mourir!... mais non, elle a du courage et de l'honneur.... et moi aussi, j'en ai.... »
Il se mît en route et marcha résolument jusqu'à Saint-Barthélémy où il devait rejoindre des camarades.
Dès que Renotte ouvrit les yeux, le tendre bonsoir de son frère lui revint à Tesprit. Elle se leva toute joyeuse, se disant qu'elle ne voulait plus se désoler. « Tout ce qui nous arrive est pour notre plus grand bien, n'est-ce pas? dit-elle à Manette qui entrait.
Il faut le croire, maîtresse.... sans cela....
RENOTTE
Quel air tu as ce matin î Qu'est-il arrivé à tes bêtes?
MANETTE
Je tordrais le cou sans broncher à mes poules et à mes canards, pour que. ..
Renotte pâlit : « Achève, achève... un malheur! Dis-le.... je me sens forte aujourd'hui.
Tu me fais mourir. Parle, parle donc!
Manette pleurait, sanglotait; résistait aux ordres de sa maîtresse.
Martin arriva.
RENOTTE
Où est François?....
MARTIN
Je n'en sais rien!... Sa chambre est vide.
La porte s'ouvrit : c'était le vénérable curé. Il venait apporter ses consolations : « Mon enfant, calmez-vous. François m'a prié de venir vous expliquer les motifs de son départ et d'obtenir
votre pardon. Votre frère, vous le savez, s'est laissé entraîner par de mauvais camarades. Son changement ne vous avait pas échappé ; mais ce que vous ignorez, ma pauvre enfant, c'est qu'il a fait des dettes assez considérables. Le soir où vous avez eu le courage d'aller le surprendre au cabaret, il a joué follement, et il est sorti de là ayant triplé sa dette. Votre présence a suffi pour le rappeler à lui-même. Tous mes conseils, Renotte, avaient été inutiles; à la vue de sa sœur si jeune, si vaillante, le remords est entré dans son âme. Vous l'avez sauvé, ma fille, par cet acte de résolution. François a compris l'étendue de sa faute ; il veut la réparer, payer ses dettes sans que vous en souffriez : il s'est engagé, «'est-à-dire, mon enfant, qu'il sera soldat pendant sept ans, à la place d'un autre , en raison de quoi il a touché une somme de quinze cents francs que voici.
RENOTTE
Monsieur le curé, je ne toucherai jamais à cet argent-là; vous pouvez le garder.
M. LE CURÉ
Je ne puis accepter une pareille offre. Quand j'aurai payé les dettes de François, comme il m'en a prié, il restera sept cents francs qu'il sera bon de placer chez M. Hébert, où il les rrtrouvera un jour.
RENOTTE
Un jour î Oh ! qu'il est loin ce jour !
M. LE CURÉ
Ma fille, prenez courage. Je n'aurais point donné à François le conseil de s'engager; puisque la chose est faite, il faut songer maintenant aux avantages qui pourront en résulter pour lui.
RENOTTE
Que vais-je devenir avec Martin?
M. LE CURÉ
Je ne sais pas ce qui' arrivera; mais je suis sûr, mes enfants, que la Providence ne vous abandonnera pas.
Le vieillard aimé et chéri portait la paix chez tous les habitants de Trélazé ; sa présence était à elle seule un bienfait. Renotte lui promit d'être résignée.
A ce grave personnage, en succéda un autre qui avait aussi son importance. Mlle Ysabeau se jeta dans les bras de Renotte, en lui disant : « Je sais le malheur. Que veux-tu? Il y a pire que cela. François n'est point un mauvais sujet; il a de rhonneur. S'il était resté, les connaissances l'auraient empêché de travailler 1 On a vu des garçons faire de semblables équipées et revenir de fiers hommes. Bientôt Martin prendra la place de François; je vais, en attendant, vous donner un bon valet. Celui-là travaillera rude, mignonne.
J'ai affaire par ici ; demain, je viendrai à la maison pour y passer plusieurs semaines. D'ailleurs, croyez-moi, mes amis, faites contre fortune bon cœur; ne vous plaignez pas et ne vous laissez pas plaindre. Ce n'est pas après tout la première fois qu'un garçon s'engage, et il y en a bien d'autres qui auraient dû le faire. Nous reverrons François, mes enfants....
RENOTTE
Dans sept ans, mamzelle Ysabeau.
MADEMOISELLE YSABEAU
Ce n'est rien sept ans, ma fille; ça passera comme le reste a passé. Il me semble te voir encore toute petite assise sur l'épaule de ton père, et Jacquine jouant à coucou.
Mlle Ysabeau voulait partir. Renotte lui barra le passage : « t^ous prendrez sa place au dîner, aujourd'hui; votre bonne figure me donnera du courage. »
Ysabeau sourit : << Allons, dit-elle, je vais'à la maison ouvrir les fenêtres, ce sera toujours ça de fait. »
La présence de Mlle Ysabeau pendant le repas fut sans doute une consolation ; mais la place de François n'en était pas moins vide.
Le lendemain la jeune fille regretta de ne point être allée à la ville pour y chercher son frère; on l'assura que toute démarche serait inutile, Fran-
çois ayant dû prendre ses mesures pour s'épargner des scènes de famille; et que d'ailleurs l'argent une fois donné, il n'y avait plus à revenir sur cette affaire.
Un des avantages des pauvres gens, c'est qu'ils n'ont point de temps à perdre en condoléances. Il fallut se remettre au travail sans tarder, battre le beurre, et préparer la charge de légumes pour le lendemain jour de marché.
Un honnête et laborieux garçon vint prendre du service à la ferme; alors Manette quitta l'étable et s'installa dans la maison.
La négligence de François servit à faire apprécier le travail du nouveau venu. Tout marchait si bien que Renotte ne pouvait s'empêcher d'être contente malgré son chagrin. La moisson s'annonçait belle, les vignes promettaient beaucoup, rien n'était en souffrance.
Mme de Saint-Cyr s'empressa d'écrire à sa filleule, et la consola comme elle savait le faire.