‹ Les enfants de la fermeChapitre 21 sur 33 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

LE Vieux SOLDAT.

Notre fermière avait pour principe qu'il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on doit faire. Aussi, dès que la moisson fut mûre, elle se mit à l'œuvre avec tout son monde.

Un vieillard étranger vint demander à se mêler aux travailleurs. Il avait l'air pauvre et respectable. Renotte aurait préféré employer un homme du pays; toutefois, elle accepta les services de l'inconnu.

Le lendemain, le nouveau venu se blessa assez

grièvement au pied, ce qui l'obligea d'interrompre son travail ; le mal augmenta, et ce fut à grand'peine qu'il parvint à regagner la ferme.

Renotte fut saisie de compassion en le voyant arriver. Elle le força à s'asseoir dans le fauteuil de sa grand'mère, elle lava et pansa sa blessure. l'inconnu.

Que vous êtes bonne ! Vous ne vous méfiez donc pas de moi ?

RENOTTE

Ne faut-il pas s'entr'aider en ce monde?

Quand je vois quelqu'un qui a de la peine, je me dis : Si c'était moi. je voudrais être consolée, alors'je fais aux autres ce que je voudrais qu'on me fît. C'est pas plus fin que ça !

l'inconnu.

Ah ! si nous en faisions tous autant !

RENOTTE

Oui, oui, il n'y aurait pas de batailles; chacun resterait chez soi, et les jeunes gens ne s'engageraient pas pour aller se faire tuer à la guerre un beau matin.

l'inconnu.

Vous n'êtes pas pour la guerre?

RENOTTE

Je l'ai en horreur I

l'inconnu.

• Vous ne la connaissez pas I G est bien beau, al-

166 LFS ENFANTS

lez , de voir marcher des hommes au combat ! Les uns à pied forment des bandes unies comme des rubans; les autres à cheval, le sabre à la main, au milieu des coups de fusil sans y faire plus attention qu'à la pluie. Et le canon qui vous gronde aux oreilles!... Tenez, rien que d'en parler, je crois sentir la poudre et cela me rajeunit.... Vous pleurez? quel bon cœur vous avez, mon enfant t

RENOTTE

Vous ne savez pas le chagrin que vous me faites !

l'inconnu, Moi! oh ! que j'en ai de regret ! Comment ça?

RENOTTE

Mon frère s'est engagé.

l'inconnu.

Que voulez-vous ? j'en ai fait autant, et ça n empêche pas que je suis encore en vie.

C'est pourtant vrai I

l'inconnu.

Votre frère reviendra, je vous le prédis. Alors, vous verrez comme il sera fort et laborieux tout le reste de ses jours. Quand on a couché sur la dure, bravé le froid et le chaud, on est un fameux homme.

RENOTTE

Mais tous ces coups de fusil, ça vous attrape un jour ou l'autre?

l'inconnu.

Pas toujours, c'est au petit bonheur. Et puis malheureusement, on ne fait pas toujours la guerre.

Ce malheureusement consola Renotte.

Lorsque le vieillard s'excusa de prendre sa place à table sans avoir travaillé, la gentille fermière lui dit gaiement : « La soupe, c'est l'aumône des pauvres gens, notre marmite est grande, et Manette ne ménage pas le lard à l'occasion. 5>

Quelques jours plus tard, l'inconnu s'éloignait,

appelant la bénédiction du ciel sur ce toit hospi-

.talier. Renotte reçut alors une lettre qu'elle aurait

été heureuse de lire au vieux soldat. Nous allons

en prendre connaissance.

« Ma chère sœur et mon cher frère,

« Me voilà arrivé bien loin de vous. Je suis de l'avis de maître Polycarpe : c'est fameusement agréable de pouvoirtracer sa pensée. Aujourd'hui, je suis* tout consolé des ennuis que m'a causés l'école, vu le plaisir que je ressens en vous écrivant celle-ci.

« Ma pauvre Renotte, tu ne me reconnaîtrais

plus dans mon habit militaire. On dit chez nous que l'habit ne fait pas le moine, ça n'empêche pas que je me sens déjà tout changé. 11 me semble que je tuerais quatre cosaques d'un coup. En attendant ce plaisir, il faut que je fasse l'exercice trois fois par jour. Le sergent dit que je n'ai pas la tête trop dure; je pense comme lui.

« Je suis à Lyon, dans une grande et belle ville où l'on voit des rivières de tous côtés.

« Si je pouvais ne pas tant penser à vous et à notre froment, je serais presque heureux ; mais je ne peux pas vous ôter de mon idée.

« Je n'ai pas encore fait de bêtises ; on dit que la fin décide de tout, il me semble que le commencement compte aussi. Il y a de bons enfants dans ma compagnie, je suis résolu à suivre leur exemple.

« Quand je passe devant une église, Renotte, je ne me contente pas de la regarder le nez en l'air, j'y entre, et je prie pour toi, pour Martin et la fidèle Manette.

« Mon capitaine, à qui mon air plaît sans doute, m'a pris pour son brosseur, c'est-à-dire pour brosser ses habits et ses bottes. Et voilà-t-ii pas que je fais tout ça comme Jean du château, ni plus ni moins I

« Adieu, mes bons amis, ne vous faites pas de chagrin, mais ne m'oubliez pas.

« Je t'embrasse, ma Renotte, j'embrasse Martin, et Manette aussi, tant pis !

« François. »

Cette lettre rendit un peu de gaieté à Renotte ; elle la fit lire à tous ses voisins qui l'encouragèrent à prendre patience.

Quand les deux jeunes filles étaient ensemble, François était toujours le sujet de leur conversation : « Tout de même, disait Renotte, je voudrais bien le voir dans son habit militaire, il ije doit pas être mal. »

La servante disait comme sa maîtresse ; elle en voulait pourtant un peu à François de les avoir fait pleurer, et de n'être plus là pour admirer la basse-cour, ce à quoi il ne manquait jamais.

Manette, nous le supposons du moins, n'était pas fâchée que Martin fût naturellement exempté de la conscription, vu la petitesse de sa taille : celui-là du moins, n'aurait pas des idées de soldat comme l'autre ^

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